Qui est Adam en islam ?
Adam (en arabe Âdam) est le père de l'humanité. Le Coran le nomme 25 fois, dans 9 sourates, et s'adresse souvent aux hommes en les appelant « enfants d'Adam » (par exemple en 7:26 ou 7:31). Dieu affirme avoir « honoré les fils d'Adam » (17:70) : la dignité de chaque être humain est attachée à cette origine commune. Les lexicographes arabes rapprochent parfois son nom de adîm, la surface de la terre, comme l'hébreu rapproche adam de adamah, le sol ; c'est une piste de sens, non une certitude.
Le Coran le range parmi les élus : « Certes, Allah a élu Adam, Noé, la famille d'Abraham et la famille d'Imran au-dessus de tout le monde » (3:33). Pour la majorité des savants, Adam est aussi le premier prophète : Dieu lui parle, l'instruit et lui promet une guidance pour sa descendance (2:38). Un hadith, rapporté notamment par Ibn Hibbân et dont les spécialistes discutent la chaîne, dit qu'Adam était « un prophète à qui Dieu parlait ». Aucun verset ne l'affirme en toutes lettres : la prophétie d'Adam repose donc sur la tradition autant que sur le texte.
Le Coran ne donne ni date ni lieu pour sa création, et ne nomme pas son épouse : il dit seulement « ton épouse ». Les récits de la tradition l'appellent Hawwâ', l'Ève de la Bible. Le parallèle avec la Genèse est utile : les deux textes partagent le jardin, l'arbre et la sortie du paradis, mais le Coran n'a ni serpent, ni côte, ni malédiction de la femme, et il ne fait pas porter la faute à la seule épouse.
Comment le Coran décrit la création d'Adam
Le Coran revient plusieurs fois sur la création de l'homme, avec des mots différents qui désignent les étapes de l'argile : une terre (turâb), une boue malléable (tîn), une « argile crissante, extraite d'une boue malléable » (15:26), une argile « sonnante comme la poterie » (55:14). Cette dernière image est mise en parallèle avec la création des djinns, « de la flamme d'un feu sans fumée » (55:15).
Puis vient le souffle : « dès que Je l'aurai harmonieusement formé et lui aurai insufflé Mon souffle de vie, jetez-vous alors, prosternés devant lui » (15:29 ; 38:72). La sourate 32 résume le parcours : Dieu « commença la création de l'homme à partir de l'argile », tira sa descendance d'une goutte, « lui donna sa forme parfaite et lui insuffla de Son Esprit » (32:7 à 32:9). Le souffle de Dieu n'est pas une parcelle de la nature divine : les commentateurs y voient l'honneur fait à une créature que Dieu a voulu douée de vie, de conscience et de choix.
Le Coran compare enfin cette origine à celle de Jésus : « Pour Allah, Jésus est comme Adam qu'Il créa de poussière, puis Il lui dit : Sois : et il fut » (3:59). Deux naissances sans père, une même puissance.
La tradition ajoute des précisions qui ne sont pas dans le Coran. Un hadith rapporté par Abû Dâwud et Tirmidhî dit que Dieu a créé Adam d'une poignée de terre prise sur toute la terre, d'où la variété des hommes, blancs, rouges, noirs, doux ou rudes. Les recueils de Bukhârî et de Muslim rapportent qu'il fut créé grand de soixante coudées, et que le vendredi est le jour où Adam fut créé, introduit au jardin, puis renvoyé de celui-ci. C'est l'un des fondements de la dignité particulière du vendredi.
Le khalîfa : pourquoi un vicaire sur la terre ?
Le récit commence par une annonce : « Je vais établir sur la terre un vicaire » (khalîfa), dit Dieu aux anges (2:30). Les anges s'inquiètent : cet être ne mettra-t-il pas le désordre et ne répandra-t-il pas le sang, « quand nous sommes là à Te sanctifier et à Te glorifier » ? Dieu répond : « Je sais ce que vous ne savez pas. »
Le mot khalîfa a été lu de deux manières. Pour beaucoup d'exégètes, dont Tabarî, il signifie « celui qui succède » : l'homme succède à une création antérieure sur la terre, que certains récits attribuent aux djinns, ce qui expliquerait l'inquiétude des anges. Pour d'autres, il désigne celui qui représente Dieu et exerce, en son nom, une responsabilité sur la terre. Les deux lectures ne s'excluent pas, et le Coran emploie le même mot pour David (38:26) et pour les hommes en général (6:165). Selon al-Qurtubî, les anges craignent que l'homme sème le désordre ; Dieu ne leur répond pas par un démenti mais par une démonstration, celle de la connaissance.
Plusieurs auteurs d'Oumma ont médité ce verset. Tahar Gaïd, dans Le vicariat et ses implications, insiste sur la liberté que suppose la lieutenance : contrairement aux anges, absolument soumis, l'homme peut obéir ou désobéir, et c'est cette liberté qui donne son sens à l'épreuve. Ahmadou M. Kanté, dans Islam, citoyenneté et environnement, y trouve un fondement de la responsabilité de l'homme envers la terre et les vivants. Marie-Hélène Dassa, enfin, lit dans La place de l'être humain dans le Projet divin une nature à la fois corporelle, psychique et spirituelle, que les anges n'avaient pas aperçue.
Les noms enseignés à Adam
La réponse de Dieu aux anges passe par un enseignement : « Et Il apprit à Adam tous les noms (de toutes choses), puis Il les présenta aux anges et dit : Informez-Moi des noms de ceux-là, si vous êtes véridiques » (2:31). Les anges reconnaissent leur limite : « Gloire à Toi ! Nous n'avons de savoir que ce que Tu nous as appris » (2:32). Adam énonce alors les noms (2:33).
Que sont ces « noms » ? Les commentateurs ont proposé plusieurs réponses : les noms de toutes les choses créées, les capacités de nommer et de connaître, ou les connaissances nécessaires pour vivre sur terre et la gérer. Le professeur Abdessabour Shahin y voit, dans Un point de vue sur l'Histoire de la Création, tout ce qui concerne la religion, le message et les instruments du vicariat. Dans tous les cas, c'est la connaissance, et non la force, qui fonde la préférence accordée à l'homme.
La prosternation des anges et le refus d'Iblis
Dieu ordonne aux anges de se prosterner devant Adam. Ils le font tous, « à l'exception d'Iblis qui refusa, s'enfla d'orgueil et fut parmi les infidèles » (2:34). Cette prosternation n'est pas une adoration, réservée à Dieu seul : elle est un hommage rendu par obéissance à Dieu, une soumission au service de la créature élue, comme le dit Shahin dans l'article cité plus haut.
Interrogé, Iblis ne nie pas l'ordre ; il se compare : « Je suis meilleur que lui : Tu m'as créé de feu, alors que Tu l'as créé d'argile » (7:12 ; 38:76). Le Coran ne lui reproche pas son origine, mais son orgueil. Dieu le chasse du jardin (7:13). Iblis demande un délai « jusqu'au jour où ils seront ressuscités » et promet de s'asseoir sur le droit chemin des hommes pour les assaillir « de devant, de derrière, de leur droite et de leur gauche » (7:14 à 7:17). Dieu accorde le délai, mais Iblis n'aura aucun pouvoir sur les serviteurs sincères (17:65 ; 38:83).
Iblis est-il un ange ? Le Coran répond qu'il « était du nombre des djinns » (18:50), et la majorité des savants en concluent qu'il n'était pas un ange, mais qu'il se trouvait parmi eux, soumis comme eux à l'ordre. Al-Baydâwî a proposé une double nature, Zamakhsharî l'a tenu pour un simple djinn, Tabarî le présente comme un djinn ayant exercé une autorité sur la terre avant l'homme. Asma Sassi rapporte ces débats dans Quand Iblis devint « shaytan » : elle distingue Iblis, le désobéissant orgueilleux, et le shaytan, le tentateur à qui l'on donne ce nom depuis la première tentation. Sur l'orgueil comme racine du mal, voir aussi le court texte de Raouf Ben Halima, L'orgueil.
Le jardin et l'arbre interdit
Dieu installe Adam et son épouse dans le jardin (le Paradis) et leur permet d'y manger à leur guise, sauf d'un arbre : « N'approchez pas de l'arbre que voici : sinon vous seriez du nombre des injustes » (2:35 ; 7:19). Il avertit Adam qu'Iblis est un ennemi, et lui promet qu'au jardin il n'aura ni faim, ni soif, ni nudité, ni ardeur du soleil (20:117 à 20:119).
La tentation passe par le murmure : « Votre Seigneur ne vous a interdit cet arbre que pour vous empêcher de devenir des Anges ou d'être immortels » (7:20), ou, dans la sourate 20, « T'indiquerai-je l'arbre de l'éternité et un royaume impérissable ? » (20:120). Le Diable joue sur deux désirs que tout humain connaît, la durée et le pouvoir. Il « les fit tomber par tromperie » (7:22). Tous deux mangent, leur nudité leur apparaît, et ils se couvrent de feuilles du jardin (20:121).
Le Coran ne nomme pas l'arbre. Les commentateurs ont proposé le blé, la vigne ou le figuier, sans consensus, et beaucoup ont souligné que ce n'était pas l'essentiel : un interdit unique pour éprouver la liberté. Le texte dit aussi qu'Adam « oublia » la recommandation divine et qu'il manqua de « résolution ferme » (20:115). Dans la sourate 7, la faute est partagée par les deux époux ; en 20:121, elle est attribuée à Adam seul. La tentatrice du récit coranique est donc Satan, jamais Ève.
À la question de la création d'Ève, le Coran répond que Dieu a créé l'humanité « d'un seul être » et fait de lui son épouse (4:1), sans parler de côte. Le hadith de Bukhârî et Muslim qui dit que la femme a été créée « d'une côte » est lu par beaucoup de savants comme une image pour recommander la douceur envers les femmes ; la lecture littérale est débattue.
La faute, le repentir et la descente sur terre
Dieu les appelle : « Ne vous avais-Je pas interdit cet arbre ? Et ne vous avais-Je pas dit que le Diable était pour vous un ennemi déclaré ? » (7:22). La réponse d'Adam et de son épouse est l'une des plus belles prières du Coran, apprise ensuite par des générations de croyants : « Ô notre Seigneur, nous avons fait du tort à nous-mêmes. Et si Tu ne nous pardonnes pas et ne nous fais pas miséricorde, nous serons très certainement du nombre des perdants » (7:23). Face à Iblis, qui se justifie en accusant Dieu de l'avoir égaré, Adam reconnaît son tort et demande pardon : la différence est tout entière dans cette attitude.
« Puis Adam reçut de son Seigneur des paroles, et Allah agréa son repentir car c'est Lui certes, le Repentant, le Miséricordieux » (2:37). Beaucoup de commentateurs voient dans ces « paroles » la prière de 7:23. Le verset 20:122 précise : « Son Seigneur l'a ensuite élu, agréé son repentir et l'a guidé. » L'élection d'Adam n'est donc pas annulée par sa faute ; elle est confirmée après le repentir.
La tawba est le cœur du récit. L'islam ne connaît ni péché originel, ni faute héréditaire : chacun répond de ses actes, et la porte du repentir reste ouverte jusqu'au dernier souffle. Un hadith rapporté par Tirmidhî et Ibn Mâja le résume : « Tous les fils d'Adam sont fautifs, et les meilleurs des fautifs sont ceux qui se repentent. » Cette doctrine distingue la lecture musulmane de la lecture chrétienne classique de la chute, même si les deux traditions méditent la fragilité de l'homme et la miséricorde de Dieu. Le sermon Le repentir, Attaouba, publié par Oumma, reprend ce hadith et rappelle que Dieu pardonne même quand les péchés « atteignent les cieux ».
Reste la descente : « Descendez, vous serez ennemis les uns des autres. Et il y aura pour vous sur terre séjour et jouissance, pour un temps » (7:24). Elle n'est pas une condamnation, mais l'entrée dans la vie humaine : « Là, vous vivrez, là vous mourrez, et de là on vous fera sortir » (7:25). Elle s'accompagne d'une promesse : « Toutes les fois que Je vous enverrai un guide, ceux qui le suivront n'auront rien à craindre et ne seront point affligés » (2:38 ; 20:123). C'est le commencement de la prophétie, et la raison d'être des livres révélés.
Un hadith rapporté par Bukhârî et Muslim raconte que Moïse reprocha à Adam de les avoir fait sortir du paradis ; Adam répondit que cela était décrété avant sa création, et le Prophète conclut qu'Adam avait eu le dessus dans la discussion. Les savants lisent ce récit dans le cadre du décret divin : on ne s'excuse pas d'une faute en invoquant le destin, mais Adam s'était déjà repenti, et le repentir efface le reproche.
Les fils d'Adam : Hâbîl et Qâbîl, l'alliance, la dignité
Le Coran rapporte l'histoire « des deux fils d'Adam » : chacun fait une offrande, celle de l'un est acceptée, celle de l'autre non, et ce dernier menace de tuer son frère. Le premier répond : « Si tu étends vers moi ta main pour me tuer, moi, je n'étendrai pas vers toi ma main pour te tuer : car je crains Allah, le Seigneur de l'Univers » (5:28). Le meurtre est commis ; Dieu envoie un corbeau qui gratte la terre pour montrer comment ensevelir un cadavre, et le meurtrier devient « du nombre de ceux que ronge le remords » (5:31). Le Coran ne les nomme pas ; les exégètes les appellent Hâbîl et Qâbîl, l'Abel et le Caïn de la Bible.
La leçon est donnée aussitôt : « quiconque tuerait une personne non coupable d'un meurtre ou d'une corruption sur la terre, c'est comme s'il avait tué tous les hommes » (5:32). Tajeddine Bennani reprend les récits de la tradition sur la rivalité des deux frères dans Choisir entre le bien et le mal. Tahar Gaïd y voit, dans l'article cité plus haut, le signe que « Caïn et Abel » vivent en chaque être humain.
La tradition mentionne aussi Seth (Shîth), troisième fils d'Adam, présenté dans plusieurs récits comme un prophète. Selon ces récits, la lignée d'Idrîs puis de Noé en descend. Ce sont des généalogies de la tradition, non des données du Coran.
Un autre verset fonde la nature de l'homme : « Quand ton Seigneur tira une descendance des reins des fils d'Adam et les fit témoigner sur eux-mêmes : Ne suis-Je pas votre Seigneur ? Ils répondirent : Mais si, nous en témoignons » (7:172). De nombreux savants y voient l'origine de la fitra, la disposition naturelle de l'homme vers son Créateur.
Enfin, l'origine commune fonde l'égalité : « Ô hommes ! Nous vous avons créés d'un mâle et d'une femelle, et Nous avons fait de vous des nations et des tribus, pour que vous vous entre-connaissiez. Le plus noble d'entre vous, auprès d'Allah, est le plus pieux » (49:13). Dans son sermon d'adieu, le Prophète a dit, selon Ahmad : « Vous descendez tous d'Adam, et Adam est de terre. Un Arabe n'a aucune supériorité sur un non-Arabe, ni un non-Arabe sur un Arabe, sinon par la piété. »
Adam dans la tradition et la piété
La piété musulmane garde Adam à plusieurs endroits. Dans les récits de l'Isrâ' et du Mi'râj, rapportés par Bukhârî et Muslim, le Prophète le rencontre au premier ciel ; Adam voit à sa droite des âmes qui sourient et à sa gauche des âmes qui pleurent, et reconnaît dans ce spectacle le sort de sa descendance. Il accueille le Prophète en l'appelant « fils pieux » et « prophète pieux ». Le récit est commenté dans Le Voyage nocturne et l'Ascension de Moussa Allem, qui y lit l'unité de la prophétie, « depuis Adam jusqu'à Mouhammad ».
Au Jour dernier, selon le grand hadith de l'intercession, les hommes iront d'abord chez Adam pour qu'il intercède, mais il s'excusera en pensant à l'arbre, et les enverra chez Noé, puis chez Abraham, Moïse, Jésus, et enfin chez Muhammad. Des récits tardifs disent qu'Adam et Ève se retrouvèrent à 'Arafat après leur descente, la montagne de la « reconnaissance » ; c'est une tradition populaire, pas un enseignement du Coran.
La spiritualité soufie a fait d'Adam un miroir de l'homme. Soufiane Zitouni cite Rûmî pour dire que l'homme est « un isthme entre la lumière et l'obscurité », ce qui fait de lui un être supérieur aux anges parce qu'il tient les deux ; c'est l'objet de Adam, j'écris ton Nom. Cheikh Khaled Bentounès, dans son Histoire des Prophètes : Adam, lit le récit comme celui de la conscience : Dieu a choisi l'homme « comme dépositaire de la conscience », et sa descente sur la terre est le début d'un long retour vers Dieu.
Le récit biblique de la Genèse (chapitres 2 et 3) présente les mêmes protagonistes. Les différences principales : le Coran n'a ni serpent, ni côte, ni sueur punitive, ni malédiction de la terre ; la tentation est celle d'Iblis ; le repentir est accepté, et l'élection d'Adam est confirmée.
Adam, Ève et les sciences de l'origine
Les musulmans ne s'accordent pas sur la façon de lire ce récit avec ce que disent aujourd'hui la biologie de l'évolution et la paléontologie. La lecture dite littérale tient qu'Adam a été créé directement, d'argile, sans ancêtre animal, et que toute l'humanité descend de lui et de son épouse. D'autres lectures cherchent des conciliations : Adam serait le premier être humain doté d'une âme et d'un choix moral, au sein d'une humanité biologique plus ancienne, ou son récit serait une parabole de la condition humaine plus qu'une chronique.
Nidhal Guessoum, astrophysicien, expose ces positions dans L'Islam, l'évolution, l'homme et l'univers : tout dépend de la manière de lire le Coran, de façon littérale ou en tenant compte des faits scientifiques établis. Réda Benkirane analyse dans Un cheval de Troie en islam, le créationnisme un courant qui refuse l'évolution, venu en partie de milieux chrétiens américains. Malik Bezouh propose enfin sa propre hypothèse dans Adam et Ève étaient-ils des « singes » ?. Ces textes sont des points de vue d'auteurs, non des positions officielles.
Quelle que soit la position retenue, la leçon du récit ne dépend pas de la chronologie : le Coran insiste sur la dignité de l'homme, sa responsabilité, la lutte contre l'orgueil, la possibilité du repentir et l'origine commune de tous les humains. Pour la suite de la lignée des prophètes, voir Idrîs puis Noé ; la vue d'ensemble est sur la page Les prophètes.














