Qui est Dhû al-Kifl en islam ?
Dhû al-Kifl (ذو الكفل) est l'un des vingt-cinq prophètes nommés dans le Coran. Il ne l'est que deux fois, et c'est le plus discret d'entre eux : aucune sourate ne lui est consacrée, aucun dialogue, aucun peuple, aucune date. Les traductions françaises l'écrivent aussi Dûl-Kifl, Dal Kifl ou Dhul-Kifl, simples variantes de transcription.
Son nom se traduit littéralement « celui qui a la part » ou « le possesseur de la part ». Le mot kifl revient ailleurs dans le Coran avec le sens de « part » : « Quiconque intercède d’une bonne intercession, en aura une part » (4:85), et « deux parts de Sa miséricorde » (57:28). De là viennent les explications que l'on lira plus bas : celui qui a une part de récompense, une double part, ou celui qui s'est porté garant.
La tradition le place dans la lignée des prophètes d'Israël, sans que le Coran le dise. Elle le rapproche parfois d'un personnage biblique, sans unanimité. Tout ce qui dépasse les deux versets relève donc de la tradition des exégètes, et non du Coran.
Ce que dit le Coran, verset par verset
Le Coran le cite dans deux listes de prophètes, toujours avec un éloge. Dans la sourate des Prophètes, il vient après Ismaël et Idris : « Et Ismaël, Idris, et Dûl-Kifl ! qui étaient tous endurants » (21:85). Le verset suivant ajoute que Dieu les a fait entrer dans Sa miséricorde, car ils étaient du nombre des gens de bien : « que Nous fîmes entrer en Notre miséricorde car ils étaient vraiment du nombre des gens de bien » (21:86).
Ces deux versets s'insèrent dans une série de prophètes éprouvés. Juste avant, Job implore son Seigneur, qui l'exauce (21:83 et 21:84). Juste après, Jonas appelle depuis les ténèbres (21:87), puis Zacharie (21:89), puis Marie (21:91). Dieu y montre qu'Il répond à ceux qui L'invoquent dans l'épreuve. Dhû al-Kifl appartient à cette chaîne par une seule qualité, l'endurance (sabr).
Dans la sourate de Sad, l'ordre change : « Et rappelle-toi Ismaël et Elisée, et Dal Kifl, chacun d’eux parmi les meilleurs » (38:48). Il y est associé à Ismaël et à Élisée. La sourate est elle aussi une série de portraits : David (38:17), Salomon, Job, endurant et repentant (38:44), puis Abraham, Isaac et Jacob, « parmi les meilleurs élus » (38:47). Dhû al-Kifl ferme la liste avec les « meilleurs » (38:48).
C'est tout. Le texte n'indique ni son peuple, ni sa mission, ni les épreuves qu'il a traversées. Les deux qualificatifs, l'endurance et l'excellence, sont l'unique portrait que le Coran en donne.
Garant, juge ou patient : ce que rapportent les exégètes
Faute de récit coranique, les commentateurs ont rapporté des traditions, que l'on doit présenter comme telles. Tabarî et Ibn Kathîr en conservent plusieurs.
La plus connue veut que Dhû al-Kifl se soit porté garant devant un prophète de son temps, devenu âgé, qui cherchait un successeur pour juger entre les gens. Il aurait promis de jeûner le jour, de prier la nuit et de ne jamais se mettre en colère. Cette garantie (en arabe kafâla, de la même racine que kifl) expliquerait son nom. On ajoute que le diable, irrité de le voir tenir sa parole, aurait envoyé l'un de ses suppôts le déranger à l'heure de sa sieste, trois jours de suite, pour le faire sortir de ses gonds, sans y réussir. Ce récit figure dans les recueils d'exégèse, avec des chaînes de transmission que les savants jugent faibles, et son origine est discutée.
D'autres explications rapprochent kifl de « double » ou de « part » : il aurait reçu une double récompense pour ses œuvres, ou une part de prophétie. D'autres encore considèrent le mot comme un simple nom propre, dont le sens n'est plus connu. Les exégètes ne s'accordent pas, et le Coran ne tranche pas.
Prophète ou homme vertueux ? Les avis des savants
Une question revient chez les commentateurs : Dhû al-Kifl était-il un prophète ? Quelques-uns, parmi les anciens, l'ont tenu pour un homme vertueux et un juge équitable, et non pour un prophète. Leur argument est que le Coran ne dit pas qu'il a reçu un message ni qu'il a été envoyé à un peuple.
L'avis majoritaire le range parmi les prophètes. Il s'appuie sur la place de son nom : il est cité deux fois au milieu de prophètes, dans des versets qui parlent d'eux comme d'un ensemble (21:85 et 38:48). Ibn Kathîr observe que cette place plaide pour la prophétie. La liste habituelle des vingt-cinq prophètes nommés dans le Coran, qui est celle de cette rubrique, le retient donc. Elle n'oblige pas à croire à un récit précis : la foi musulmane demande de croire à tous les prophètes cités, sans les distinguer les uns des autres dans la foi.
Un hadith rapporté par Ahmad et at-Tirmidhî parle d'un certain Kifl, un homme des Fils d'Israël qui, après une grave faute, se repentit et fut pardonné avant sa mort. Les savants discutent la solidité de ce hadith, et plusieurs, dont Ibn Kathîr, estiment qu'il s'agit d'un autre personnage que Dhû al-Kifl. Il ne faut donc pas le lire comme un récit de sa vie.
Ézéchiel et le sanctuaire d'al-Kifl
Certains auteurs ont identifié Dhû al-Kifl à Ézéchiel (Hizqîl), le prophète-prêtre de la Bible, déporté à Babylone au VIe siècle avant notre ère, et dont le livre mêle visions et appels à la responsabilité de chacun. Cette identification vient de la tradition et non du Coran, et d'autres savants la refusent. Elle s'appuie sur la présence, à al-Kifl, en Irak, entre Hilla et Najaf, d'un sanctuaire que des juifs et des musulmans ont vénéré pendant des siècles comme le tombeau d'Ézéchiel ou de Dhû al-Kifl, selon la tradition locale. La ville porte son nom.
D'autres noms de prophètes ont été avancés, de façon isolée. Aucune de ces identifications ne repose sur un texte du Coran ou sur un hadith établi. On peut donc dire, sans trancher, que Dhû al-Kifl est un prophète que le Coran nomme, loue et ne raconte pas.
Ce que sa mention nous apprend
Pour la tradition, la brièveté même de cette mention a un sens. Le Coran dit lui-même que tous les prophètes ne sont pas racontés : « Il en est dont Nous t’avons raconté l’histoire ; et il en est dont Nous ne t’avons pas raconté l’histoire » (40:78), et il le répète en 4:164. Dhû al-Kifl rappelle que la valeur d'un envoyé ne se mesure pas au nombre de versets qui lui sont consacrés.
La seule qualité que le Coran lui accorde est l'endurance, celle des gens de bien que Dieu fait entrer dans Sa miséricorde (21:86). Cette vertu relie Dhû al-Kifl à Job, à Ismaël et à Idris, les prophètes cités avec lui.
La croyance aux prophètes impose de les reconnaître tous. Il a donc sa place dans la page générale sur les prophètes en islam. Oumma n'a pas publié d'article consacré à Dhû al-Kifl ; pour les prophètes cités avec lui, voir Ismaël, Idris et Élisée.
