Que dit le Coran sur Idrîs ?
Le Coran dit très peu d'Idrîs. Son nom apparaît dans deux passages seulement. Dans la sourate Maryam, après le récit de Zacharie, de Marie, d'Abraham, de Moïse, d'Aaron et d'Ismaël, Dieu dit à Muhammad : « Et mentionne Idrîs, dans le Livre. C'était un véridique et un prophète » (19:56). Le verset suivant ajoute : « Et Nous l'élevâmes à un haut rang » (19:57).
Le mot « véridique » (siddîq) est un titre rare. Le Coran l'accorde à Abraham (19:41), à Joseph (12:46) et à la mère de Jésus (5:75) : celui qui dit vrai, dont la parole et les actes concordent. Le verset suivant, 19:58, rattache Idrîs aux prophètes comblés de faveurs, de la descendance d'Adam, de ceux portés avec Noé et de la lignée d'Abraham, qui « tombaient prosternés en pleurant » quand les versets du Miséricordieux leur étaient récités. La sourate des Prophètes le range avec deux autres figures : « Et Ismaël, Idrîs, et Dhû al-Kifl ! qui étaient tous endurants » (21:85). Le verset suivant précise que Dieu les fit « entrer en Notre miséricorde car ils étaient vraiment du nombre des gens de bien » (21:86). Ce sont là deux qualités : la sincérité (sidq) et l'endurance (sabr), l'une pour la parole, l'autre pour l'épreuve. Pour la seconde, voir le sabr.
C'est tout. Le Coran ne dit pas à quel peuple il fut envoyé, ni quand, ni s'il apporta un livre. Il faut distinguer ce que le texte affirme (sa véracité, sa prophétie, son élévation, sa patience) de ce que les récits ultérieurs ajoutent. Une page honnête sur Idrîs ne peut pas aller plus loin sans changer de sources.
Un nom, plusieurs identifications
Les commentateurs ont comblé le silence du Coran de plusieurs façons, avec une part d'incertitude qu'ils reconnaissent souvent eux-mêmes.
Hénoch. L'identification la plus répandue est celle d'Idrîs avec Hénoch (en arabe Akhnûkh ou Ukhnûkh), personnage de la Genèse dont il est dit qu'il « marcha avec Dieu, puis il ne fut plus, car Dieu le prit » (Genèse 5:24). Le rapprochement est naturel : Idrîs est « élevé à un haut rang », Hénoch « pris » par Dieu. La littérature apocryphe juive prolonge Hénoch en voyageur des cieux, scribe et savant. Dans cette lignée, Idrîs est un descendant de Seth, arrière-grand-père de Noé selon Tabarî et la plupart des généalogistes : Adam, Seth, puis après quelques générations Hénoch-Idrîs, Mathusalem, Lamech et Noé. Cette généalogie n'est pas dans le Coran.
Élie. D'autres, s'appuyant sur une lecture attribuée à Ibn Mas'ûd en 37:123 (« Idrîs » à la place d'« Ilyâs »), ont identifié Idrîs à Élie (Ilyâs). Tabarî rapporte cet avis sans le retenir, et la majorité des savants distingue les deux figures.
Hermès. Des philosophes et des auteurs de langue arabe des premiers siècles ont rapproché Idrîs d'Hermès Trismégiste, le sage hellénistique d'Égypte, maître d'astronomie, de médecine et d'écriture. Ces identifications sont tardives et d'origine en partie étrangère à la révélation ; les savants les citent avec prudence.
Quant à l'étymologie, certains font dériver le nom de la racine arabe d-r-s (étudier), d'où l'idée d'un homme de science, ce qui reste une hypothèse : le nom peut aussi être d'origine étrangère.
Ce que la tradition raconte
Les récits de la tradition lui attribuent des gestes de civilisateur. Idrîs aurait été le premier à écrire avec la plume, à coudre des vêtements au lieu de porter des peaux, et à observer le cours des astres et le calcul du temps. D'autres le font fondateur d'une cité, ou maître de métiers. Ces traditions viennent souvent de transmetteurs qui puisaient dans les récits des gens du Livre, ce que les savants appellent des isrâ'îliyyât : ils les rapportent, mais ne leur accordent pas la valeur du Coran ni du hadith authentique.
Sur le sens de l'élévation (« Nous l'élevâmes à un haut rang »), les exégètes ne tranchent pas. Une première lecture y voit une élévation de rang, de dignité et de station spirituelle, sans déplacement physique. Une seconde comprend qu'il fut enlevé au ciel de son vivant. Un récit rapporté par Ka'b al-Ahbâr raconte qu'un ange de la mort fut chargé de prendre l'âme d'Idrîs au quatrième ciel ; Ibn Kathîr le range parmi les récits à valeur incertaine, et plusieurs savants ont refusé d'en faire une doctrine.
Idrîs au quatrième ciel
Dans les récits de l'ascension nocturne et du Mi'râj, rapportés par Bukhârî et Muslim, le Prophète Muhammad traverse les cieux et y rencontre des prophètes. Selon la version la plus citée, il trouve Adam au premier ciel, Jean et Jésus au deuxième, Joseph au troisième, Idrîs au quatrième, Aaron au cinquième, Moïse au sixième et Abraham au septième. Idrîs l'accueille en l'appelant « frère pieux » et « prophète pieux ».
C'est le principal appui de la tradition pour faire d'Idrîs un prophète d'un rang particulier. Beaucoup de commentateurs y lisent l'explication du verset « Nous l'élevâmes à un haut rang » (19:57). Ibn Kathîr a fait remarquer un détail du vocabulaire : Adam et Abraham saluent le Prophète en l'appelant « fils pieux », alors qu'Idrîs dit « frère pieux ». Il en a tiré l'argument que celui-ci pourrait ne pas être un ancêtre de Muhammad, donc peut-être pas un aïeul de Noé, et placer Idrîs ailleurs dans la chronologie. D'autres savants répondent qu'il s'agit d'une simple formule de courtoisie. Cette discussion montre à quel point le cadre chronologique d'Idrîs est incertain.
Les articles d'Oumma consacrés à l'Isrâ' et au Mi'râj n'abordent pas Idrîs en particulier, mais donnent le cadre de cette rencontre : Le Voyage nocturne (Al Isra) et l'Ascension (Al Mi'raj) de Moussa Allem, qui y lit l'unité de la prophétie, et Le voyage céleste de Mustapha Cherif.
Idrîs dans la pensée et la piété
L'absence de récit coranique a laissé de la place à la méditation. Chez les soufis, Idrîs est un modèle de la connaissance « élevée » : Ibn 'Arabî lui consacre un chapitre des Fusûs al-hikam, « la sagesse sublime dans le verbe idrîsien », où l'élévation devient celle de la station du connaissant. Les philosophes de langue arabe, de leur côté, l'ont lié à l'astronomie, à la médecine et à l'écriture, en reprenant l'image d'Hermès.
La piété populaire le sollicite peu, sans doute parce que son histoire est peu racontée. Sa place dans la foi du musulman reste ce que dit le Coran : un prophète véridique et patient, honoré par Dieu, que l'on mentionne avec respect au rang de ceux dont on ne sait presque rien et que le Livre n'oublie pourtant pas.
Oumma n'a pas, à ce jour, publié d'article de fond consacré à Idrîs. La page Les prophètes donne la vue d'ensemble ; pour ses deux compagnons du verset 21:85, voir Ismaël et Dhû al-Kifl.
