Qui est Noé (Nûh) en islam ?
Noé, en arabe Nûh, est un prophète et un messager envoyé à un peuple qui s'était détourné de l'adoration d'un Dieu unique. C'est l'un des prophètes les plus cités du Coran : 43 mentions, dans 28 sourates, et une sourate, la 71e, qui porte son nom. Selon le hadith de l'intercession, rapporté par Bukhârî et Muslim, il est le premier messager envoyé aux habitants de la terre. Le Coran le décrit comme « un serviteur fort reconnaissant » (17:3) et dit : « Certes, Allah a élu Adam, Noé, la famille d'Abraham et la famille d'Imran au-dessus de tout le monde » (3:33).
Selon la tradition, Noé descend d'Adam par Idrîs ; il est le père de ceux qui repeuplent la terre après le déluge, car « Nous fîmes de sa descendance les seuls survivants » (37:77). Les récits traditionnels citent trois fils, Sem, Cham et Japhet, et un quatrième, resté incroyant, qui se noie. Le Coran ne donne aucun de ces noms, ni celui de son épouse.
Le récit biblique correspondant se trouve dans la Genèse (chapitres 6 à 9). Le Coran en reprend l'essentiel (l'avertissement, l'arche, l'eau, la montagne), avec des différences qui seront relevées plus bas.
Avant Noé : comment naît l'idolâtrie
Le Coran ne dit pas ce qui s'est passé entre Adam et Noé. Un hadith rapporté par al-Hâkim et Ibn Hibbân, sur l'autorité d'Ibn 'Abbâs, parle de dix générations (ou dix siècles) entre eux, tous fidèles à la vérité ; Noé arrive quand le monothéisme s'est perdu. Le Coran cite, dans la sourate 71, cinq noms d'idoles de son peuple : « N'abandonnez jamais vos divinités et n'abandonnez jamais Wadd, Suwâ', Yaghûth, Ya'ûq et Nasr » (71:23).
Selon un commentaire d'Ibn 'Abbâs rapporté par Bukhârî, ces noms étaient ceux d'hommes pieux du peuple de Noé. À leur mort, Satan souffla à leurs proches d'élever des statues à leur souvenir ; leurs enfants les honorèrent, puis les générations suivantes, qui avaient oublié leur sens, les adorèrent. L'histoire dit comment un hommage peut devenir chirk, l'association d'autres êtres à Dieu. Le Coran résume : « Elles [les idoles] ont déjà égaré plusieurs » (71:24). Ces mêmes noms, d'après la tradition, furent encore vénérés par des tribus d'Arabie avant l'islam.
L'appel de Noé : la sourate Nûh
La sourate 71 est tout entière le plaidoyer de Noé : « Nous avons envoyé Noé vers son peuple : Avertis ton peuple, avant que leur vienne un châtiment douloureux » (71:1). Son message est simple et revient dans plusieurs sourates : « Ô mon peuple, adorez Allah. Pour vous, pas d'autre divinité que Lui » (7:59). Il promet le pardon et un délai : « Adorez Allah, craignez-Le et obéissez-moi, pour qu'Il vous pardonne vos péchés et qu'Il vous donne un délai jusqu'à un terme fixé » (71:3 et 71:4).
La durée de sa mission est donnée en 29:14 : « Il demeura parmi eux mille ans moins cinquante années. » Le verset parle de la durée de l'appel, non de l'âge total de sa vie. Noé varie les manières : « J'ai appelé mon peuple, nuit et jour [...] Ensuite, je les ai appelés ouvertement. Puis, je leur ai fait des proclamations publiques, et des confidences en secret » (71:5 à 71:9). Chaque fois, ils bouchent leurs oreilles de leurs doigts et se couvrent de leurs vêtements pour ne plus l'entendre (71:7).
Il leur offre un horizon concret : « Implorez le pardon de votre Seigneur, car Il est grand Pardonneur, pour qu'Il vous envoie du ciel des pluies abondantes, et qu'Il vous accorde beaucoup de biens et d'enfants, et vous donne des jardins et des rivières » (71:10 à 71:12). L'istighfar, la demande de pardon, est ici lié à la prospérité des hommes et de leur terre. Puis il leur rappelle les signes de Dieu, les sept cieux, la lune comme lumière, le soleil comme lampe, la terre comme tapis (71:15 à 71:20).
Les notables et leurs arguments
Les notables lui opposent plusieurs arguments. Ils méprisent le messager : « Nous ne voyons en toi qu'un homme comme nous » (11:27), ou un homme qui veut se distinguer, alors que Dieu aurait envoyé des anges s'Il l'avait voulu (23:24). Ils méprisent ses disciples, « les plus vils » (26:111), et réclament qu'il les chasse. Ils le disent égaré (7:60), possédé (54:9), et le menacent de lapidation (26:116). Enfin, ils se retranchent derrière leurs ancêtres.
Noé répond sans amertume. Il ne demande aucun salaire (11:29) et refuse de chasser les croyants : « Qui me secourra contre la punition d'Allah si je les repousse ? » (11:30). Il ne prétend ni détenir les trésors de Dieu, ni connaître l'Inconnaissable, ni être un ange (11:31). Quand sa présence leur pèse, il leur lance, avec une confiance qui est un modèle de tawakkul : « C'est en Allah que je place ma confiance. Concertez-vous avec vos associés, et ne cachez pas vos desseins. Puis, décidez de moi et ne me donnez pas de répit » (10:71).
Vient le moment où sa patience est entendue : « Il n'y aura plus de croyants dans ton peuple que ceux qui ont déjà cru. Ne t'afflige pas de ce qu'ils faisaient » (11:36). Noé demande alors à Dieu de trancher et de le sauver avec les croyants (26:118), puis de ne laisser aucun incroyant sur terre, de peur qu'ils n'égarent les serviteurs de Dieu et n'engendrent que des pécheurs (71:26 et 71:27). Il termine par la demande de pardon pour lui-même, ses parents, les croyants et les croyantes (71:28).
L'arche
Dieu ordonne à Noé : « Construis l'arche sous Nos yeux et d'après Notre révélation. Et ne M'interpelle plus au sujet des injustes, car ils vont être noyés » (11:37). Le Coran décrit l'arche comme un objet « fait de planches et de clous » (54:13) et n'en donne ni les dimensions ni le matériau. Chaque fois que des notables passent près de lui pendant les travaux, ils se moquent ; il leur répond avec calme : « Si vous vous moquez de nous, eh bien, nous nous moquerons de vous, comme vous vous moquez [de nous] » (11:38).
Le signal du départ est mystérieux : « Lorsque Notre commandement vint et que le four se mit à bouillonner [d'eau] » (11:40). Le « four » (tannûr) a reçu plusieurs explications : un vrai four d'où jaillit l'eau, la surface de la terre, ou le point du jour. Noé doit charger « un couple de chaque espèce », sa famille, sauf ceux contre qui le décret est déjà prononcé, et les croyants, qui étaient peu nombreux (11:40 ; 23:27).
Il embarque en invoquant Dieu : « Montez dedans. Que sa course et son mouillage soient au nom d'Allah. Certes mon Seigneur est Pardonneur et Miséricordieux » (11:41). Une autre formule lui est enseignée : « Louange à Allah qui nous a sauvés du peuple des injustes », puis « Seigneur, fais-moi débarquer d'un débarquement béni » (23:28 et 23:29). La tradition musulmane a retenu ces invocations pour le voyage.
Le déluge et la montagne du Jûdî
Le déluge est décrit en deux images : les portes du ciel s'ouvrent à une eau torrentielle, la terre fait jaillir des sources, et « les eaux se rencontrèrent d'après un ordre qui était déjà décrété » (54:11 et 54:12). L'arche vogue « au milieu des vagues comme des montagnes » (11:42). Puis l'ordre est donné : « Ô terre, absorbe ton eau ! Et toi, ciel, cesse de pleuvoir ! », et l'arche s'installe sur le Jûdî (11:44).
Le Coran ne localise pas cette montagne. La Genèse parle de l'Ararat ; la tradition musulmane a souvent identifié le Jûdî avec un massif de Haute-Mésopotamie, à la frontière actuelle entre l'Irak et la Turquie. Éric Geoffroy note dans Le culte des saints au Proche-Orient que des croyants des trois religions vénèrent sur le Djudi un sanctuaire en ruine, la « Safinat nabi Nuh » (le bateau du prophète Noé), mais que le Coran évoquait à l'origine une montagne d'Arabie : le nom aurait été transféré à ce mont de Mésopotamie. La question de l'emplacement reste donc ouverte.
La portée du déluge est discutée entre exégètes : certains y voient une catastrophe universelle, d'autres une punition limitée au peuple de Noé et à sa région. Le texte insiste sur le sens plus que sur l'ampleur : l'arche est « un signe », « un avertissement pour l'univers » (54:15 ; 29:15) et un rappel « que toute oreille fidèle conserve » (69:11 et 69:12).
Par rapport à la Genèse, le Coran ne mentionne ni les animaux purs et impurs, ni le corbeau et la colombe, ni la durée de quarante jours, ni l'arc-en-ciel. Il ajoute l'épisode du fils et celui de la femme de Noé. D'autres peuples gardent le souvenir d'un déluge : Chems Eddine Chitour rappelle dans Le déluge, les 10 plaies d'Égypte, le récit de Joseph : ce que dit la science l'épopée mésopotamienne d'Utanapishtim, plus ancienne que la Bible, et ses parallèles avec les récits bibliques et coraniques. Ces rapprochements éclairent la mémoire humaine d'une catastrophe ; ils ne disent pas lequel de ces récits est la référence pour le croyant.
Le fils de Noé et les épouses
Le passage le plus humain du récit est l'appel de Noé à son fils, resté à l'écart : « Ô mon enfant, monte avec nous et ne reste pas avec les mécréants » (11:42). Le fils croit pouvoir se réfugier sur une montagne. Noé répond : « Il n'y a aujourd'hui aucun protecteur contre l'ordre d'Allah, sauf celui à qui Il fait miséricorde » ; les vagues s'interposent, et le fils est noyé (11:43).
Noé invoque alors Dieu : « Mon fils est de ma famille et Ta promesse est vérité » (11:45). La réponse est ferme : « Ô Noé, il n'est pas de ta famille car il a commis un acte infâme. Ne me demande pas ce dont tu n'as aucune connaissance » (11:46). Le verset peut se comprendre de plusieurs façons dans l'arabe et ses lectures (l'acte du fils, ou le fils lui-même comme « acte non vertueux »), ce qui n'en change pas la leçon. Noé se repent aussitôt : « Je cherche Ta protection contre toute demande de ce dont je n'ai aucune connaissance » (11:47).
Le Coran cite aussi l'épouse de Noé, avec celle de Loth, comme deux femmes d'hommes vertueux qui les ont trahis (66:10). Plusieurs exégètes, dont Ibn Kathîr, rapportent d'Ibn 'Abbâs que cette trahison était celle de la foi et non de la fidélité conjugale : elles ne se joignaient pas à leur mari dans le message. Le passage enseigne que le lien de la foi pèse plus que le lien du sang, et que même un prophète s'en remet à la sagesse de Dieu. Il évite aussi toute lecture mécanique : la proximité d'un prophète ne sauve pas, et la faute d'un proche n'enlève rien à la valeur du prophète.
Après le déluge : « Paix sur Noé »
Le récit se conclut par la bénédiction du débarquement : « Ô Noé, débarque avec Notre sécurité et Nos bénédictions sur toi et sur des communautés [issues] de ceux qui sont avec toi » (11:48). Le même verset prévient que ces communautés connaîtront une jouissance temporaire, puis, pour certaines, un châtiment : l'histoire humaine recommence avec ses épreuves. Dieu précise au Prophète Muhammad que ces nouvelles de l'Inconnaissable lui sont révélées : « Sois patient. La fin heureuse sera aux pieux » (11:49).
La sourate 37 consacre à Noé une salutation que les musulmans retiennent : « Paix sur Noé dans tout l'univers ! » (37:79). Dieu perpétue son souvenir « dans la postérité » (37:78). La tradition l'appelle parfois le second père de l'humanité, parce que sa descendance est la seule qui subsiste (37:77). Le nom des trois fils (Sem, Cham, Japhet) et la répartition des peuples entre eux sont des généalogies des historiens musulmans et de la Bible, que le Coran ne donne pas.
Noé parmi les messagers de la fermeté
Noé est compté parmi les cinq grands messagers dits « doués de fermeté » (ulû l-'azm), expression du verset où Dieu dit au Prophète : « Endure donc comme ont enduré les messagers doués de fermeté » (46:35). Le Coran ne donne pas la liste. La majorité des savants retiennent Noé, Abraham, Moïse, Jésus et Muhammad, en rapprochant ce verset de deux autres où ces cinq noms apparaissent ensemble : celui de l'engagement solennel (33:7) et celui de la religion unique : « Il vous a légiféré en matière de religion ce qu'Il avait enjoint à Noé, ce que Nous t'avons révélé, ainsi que ce que Nous avons enjoint à Abraham, à Moïse et à Jésus : Établissez la religion et n'en faites pas un sujet de divisions » (42:13). D'autres savants comptent différemment ; la liste est un choix d'exégètes, non un texte révélé.
Le Coran cite aussi Noé en tête des prophètes qui reçurent une révélation avant Muhammad (4:163), parmi la lignée choisie (3:33) et comme père de prophètes : « Nous avons effectivement envoyé Noé et Abraham et accordé à leur descendance la prophétie et le Livre » (57:26). Il revient constamment comme le premier exemple de peuple averti : « Le peuple de Noé, les 'Âd, les Thamûd » (22:42 ; 9:70 ; 14:9), avant Hûd et Sâlih.
Dans la grande scène de l'intercession au Jour dernier, rapportée par Bukhârî et Muslim, les hommes viendront trouver Noé en lui disant : « Tu es le premier messager envoyé aux habitants de la terre. » Il s'excusera en pensant à la demande qu'il avait faite à propos de son fils, et les enverra à Abraham. Il y a là l'écho du verset 11:47 : même un grand prophète garde de l'humilité devant ce qu'il ne sait pas.
Ce qu'en disent les articles d'Oumma
Dans Histoire des Prophètes : Noé, Cheikh Khaled Bentounès commente la sourate 71 verset par verset. Il y voit surtout un message pour notre époque : l'appel de Noé à respecter les autres êtres et la création, le refus de l'écouter par intérêt, et les « nouvelles idoles » que sont le pouvoir, l'argent ou la consommation. « La crainte de Dieu, écrit-il, n'est pas celle de Son courroux, ni des flammes de l'enfer. Elle est avant tout dans l'appréhension de nuire à l'autre et à la création. » C'est une lecture spirituelle, qui prolonge le sens du récit sans en discuter les détails historiques.
Sur les autres prophètes cités avec lui dans le Coran, voir Hûd et Sâlih, qui viennent après lui parmi les peuples avertis ; sur son ascendance, Adam et Idrîs ; sur la suite de la lignée, Abraham. La vue d'ensemble est sur la page Les prophètes.



