Que signifie tawakkul ?
Tawakkul (توكل), que l'on écrit aussi tawakoul ou tawakkoul, désigne la confiance en Dieu : le fait de s'en remettre à Lui pour l'issue de ses affaires. Celui qui la pratique est un mutawakkil. L'expression complète, très recherchée, est at-tawakkul 'alâ Allah, « la confiance placée en Allah ».
Le mot vient de la racine w-k-l, qui exprime l'idée de confier. Wakkala signifie « charger quelqu'un d'une affaire », et le wakîl est le mandataire, celui à qui l'on confie ses intérêts : le mot sert encore aujourd'hui pour l'avocat ou le fondé de pouvoir. Tawakkul, cinquième forme du verbe, veut dire « prendre quelqu'un pour garant », « se reposer sur lui ». Dieu porte le nom d'al-Wakîl, « le Garant », dans la formule hasbunâ Allâh wa ni'ma al-wakîl : « Allah nous suffit; Il est notre meilleur garant » (sourate 3, verset 173).
En français, on traduit par « confiance en Dieu », « remise de soi à Dieu » ou « abandon confiant ». Le mot fait partie de l'îmân, la foi : Mohamed Chtatou, dans La foi musulmane : entre croyance, spiritualité et éthique, le présente comme une soumission confiante, qui ne dispense pas d'agir avec responsabilité.
Le tawakkul dans le Coran
Le verbe tawakkala revient souvent dans le Coran, presque toujours à l'impératif ou pour décrire les croyants. Le verset le plus cité promet à celui qui craint Dieu une issue favorable, puis ajoute : « Et quiconque place sa confiance en Allah, Il [Allah] lui suffit » (sourate 65, verset 3).
Le Coran lie le tawakkul à la décision. Après avoir demandé au Prophète de consulter ses compagnons, il dit : « puis une fois que tu t'es décidé, confie-toi donc à Allah, Allah aime, en vérité, ceux qui Lui font confiance » (sourate 3, verset 159). L'ordre est clair : délibérer, décider, puis s'en remettre.
Il en fait une marque de la foi : « Les vrais croyants sont ceux dont les cœurs frémissent quand on mentionne Allah », dit un verset qui se termine ainsi : « Et ils placent leur confiance en leur Seigneur » (sourate 8, verset 2). Il invite à se fier à « Le Vivant qui ne meurt jamais » (sourate 25, verset 58) et rappelle que la victoire dépend de Dieu : « C'est à Allah que les croyants doivent faire confiance » (sourate 3, verset 160).
Les prophètes en donnent l'exemple. Chou'ayb dit : « Et ma réussite ne dépend que d'Allah. En Lui je place ma confiance » (sourate 11, verset 88), et Abraham et les siens : « Seigneur, c'est en Toi que nous mettons notre confiance » (sourate 60, verset 4).
Faut-il agir ? Le hadith de la chamelle et l'exemple de Jacob
La question revient sans cesse : se fier à Dieu dispense-t-il de prendre ses précautions ? La réponse de la tradition est non, et deux récits la résument.
Le premier est un hadith rapporté par Tirmidhi, d'après Anas : un bédouin demanda au Prophète s'il devait attacher sa chamelle et s'en remettre à Dieu, ou la laisser libre et s'en remettre à Dieu. Le Prophète lui répondit de l'attacher, puis de s'en remettre à Dieu. La formule arabe, i'qilhâ wa tawakkal, est devenue proverbiale.
Le second est coranique. Jacob, envoyant ses fils en Égypte, leur demande d'entrer par des portes séparées, par prudence, tout en disant : « La décision n'appartient qu'à Allah: en Lui je place ma confiance » (sourate 12, verset 67). Le verset suivant appelle ce conseil « une précaution ». Les moyens et la confiance vont ensemble.
Un récit rapporté par Boukhari, d'après Ibn 'Abbâs, va dans le même sens : des gens du Yémen partaient en pèlerinage sans provisions en se disant mutawakkilûn, puis mendiaient à La Mecque. Le Coran leur répond : « Et prenez vos provisions » (sourate 2, verset 197).
Tawakkul et fatalisme : ne pas confondre
Les auteurs classiques opposent le tawakkul, confiance active, au tawâkul, mot de la même racine qui désigne la dépendance passive, l'attitude de celui qui ne fait rien et attend que tout lui tombe du ciel. Al-Ghazali consacre au sujet un livre entier de l'Ihyâ' 'ulûm al-dîn, le Livre de l'unicité et de la confiance, où il explique que renoncer aux moyens ordinaires, comme manger pour se nourrir, ne relève pas de la confiance.
Un hadith rapporté par Tirmidhi et Ibn Mâja, d'après Omar, dit que si les hommes s'en remettaient à Dieu comme il se doit, Il les nourrirait comme Il nourrit les oiseaux, qui partent le matin le ventre vide et reviennent le soir rassasiés. Beaucoup de commentateurs font remarquer que les oiseaux, justement, sortent chercher leur nourriture.
Le tawakkul se distingue aussi du sentiment que « tout est écrit », résumé en français par mektoub. La croyance au qadar, le décret divin, ne supprime pas la responsabilité : elle aide à accepter ce qui arrive après avoir fait ce qui dépendait de soi. Le tawakkul va ainsi de pair avec le sabr, la patience, quand le résultat n'est pas celui qu'on espérait. Pour ces débats, voir la page sur le décret divin.
Le tawakkul dans la tradition spirituelle
Les soufis ont fait du tawakkul une station (maqâm) du chemin spirituel, entre le renoncement et l'agrément (ridâ). Certains ascètes des premiers siècles l'ont poussé jusqu'à refuser de gagner leur vie ou de se soigner. La majorité des maîtres, et les juristes avec eux, ont jugé ces pratiques réservées à quelques cas exceptionnels, et non un modèle.
Un hadith rapporté par Boukhari et Muslim évoque soixante-dix mille membres de la communauté qui entreront au paradis sans jugement : ceux qui ne demandent pas qu'on leur fasse de roqya, ne tirent pas de présages et ne se font pas cautériser, et qui s'en remettent à leur Seigneur. Les savants y lisent un degré élevé de confiance, sans interdire pour autant les soins.
Soufiane Zitouni, dans Ramadhan : le mois du non-agir par excellence, prend Marie pour figure du tawakkul : le Coran rapporte que Zacharie trouvait toujours de la nourriture auprès d'elle, et qu'elle répondait qu'elle lui venait de Dieu (sourate 3, verset 37).
Les formules du tawakkul au quotidien
Plusieurs formules expriment cette confiance. Tawakkaltu 'alâ Allah, « je m'en remets à Allah », se dit avant une démarche importante, un examen, un voyage. Selon un hadith rapporté par Abou Daoud et Tirmidhi, celui qui dit en sortant de chez lui bismillâh, tawakkaltu 'alâ Allâh, lâ hawla wa lâ quwwata illâ billâh est protégé et guidé (voir la hawla wala quwwata illa billah).
Hasbunâ Allâh wa ni'ma al-wakîl, « Allah nous suffit, Il est notre meilleur garant », se dit devant une menace ou une injustice. Selon un récit rapporté par Boukhari, d'après Ibn 'Abbâs, c'est la parole d'Abraham quand il fut jeté au feu, et celle des compagnons du Prophète quand on leur annonça que l'ennemi se rassemblait contre eux.
Au Maghreb, on entend aussi tawakkal 'ala Allah, « remets-t'en à Dieu », pour encourager quelqu'un à se lancer. La formule inchallah, « si Dieu le veut », exprime une idée voisine : on s'engage à faire, en reconnaissant que l'issue appartient à Dieu.



