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Ramadhan : le mois du non-agir par excellence

Bismi Llahi Al-Rahman Al-Rahim

On ne médite peut-être pas assez ces deux Noms d’Allah que nous prononçons si souvent, au moins 17 fois par jour pour celles et ceux qui font leurs cinq prières canoniques : Al-Rahman Al-Rahim. Mohammed Chiadmi, dans sa traduction du Coran (1), ne déroge pas à une certaine tradition française qui consiste à traduire ces Noms d’Allah par : le Clément, le Miséricordieux. Mais André Chouraqui, en tant que Juif connaissant bien son hébreu, nous propose cette autre traduction : le Matriciant, le Matriciel (2). Et cela pour une raison tout à fait fondée : la racine RHM, en hébreu comme en arabe (qui sont des langues sémitiques sœurs, ne l’oublions pas), signifie aussi matrice et/ou utérus (cf. par exemple la Sourate Le Tonnerre, verset 8 : « Dieu sait ce que porte chaque femelle en son sein, de même qu’Il connaît le moment où les matrices (al-arham) se contractent ou se dilatent, car toute chose chez Lui a sa mesure. »).

Qu’est-ce à dire ? En quoi Allah peut-Il être dit Matriciant et Matriciel ? Il y a d’autres termes coraniques très importants qui pointent vers cette dimension matricielle : en effet, les mots « oumma », « oummi », « oum al-kiteb » sont aussi des termes matriciels si l’on peut dire, parce qu’ils renvoient à la notion de maternité : la oumma, la communauté, est matricielle au sens où elle est sa propre matrice, s’auto-perpétue, se génère elle-même ; le mot oummi, attribut essentiel du Prophète de l’islam et généralement traduit par « illettré », parce que Seydna Mouhammed (saws) aurait été illettré selon la tradition, pourrait être aussi traduit par « vierge de connaissance » (par profonde humilité et questionnement sincère face au mystère de la vie), et donc « ouvert à la connaissance », « disponible pour la connaissance » (la connaissance de Dieu, cela va sans dire !), et par extension, « matrice de la connaissance », comme une feuille blanche et vierge sur laquelle Dieu pourrait écrire librement, sans obstacles, avec Son Calame… ; enfin, « oum al-kiteb », « la mère du Livre », qu’on identifie traditionnellement à la Sourate Al-Fatiha qui contiendrait en elle tout le Coran, mais qu’on pourrait traduire aussi par « matrice du Livre », c’est-à-dire « lieu » (ou non-lieu plutôt ?) d’où émerge le Livre Sacré porteur de la Sagesse divine, guidance pour tous les êtres humains.

Mais pourquoi mettre l’accent d’emblée sur cet aspect matriciel de Dieu, du Prophète (saws), de la Révélation et de la communauté, alors que le sujet de cet article est le jeûne ? C’est ce que nous allons examiner maintenant.

Jeûner, c’est en quelque sorte faire le vide en nous, nous vider, afin de pouvoir accueillir autre chose que ce que nous accueillons habituellement : nourritures, boissons, fumée de cigarette, corps du partenaire sexuel, mais également diverses perturbations causées par la vie mondaine, la vie d’ici-bas, et que la Sunna (la Tradition prophétique) nous invite à fuir, à délaisser plus que jamais durant le mois de Ramadhan (3).

Le jeûne pendant ce mois béni nous invite donc à quitter pour un temps l’ici-bas afin de nous rapprocher de l’au-delà, dès cet ici-bas précisément. Délaisser pour un temps les préoccupations, les soucis, les habitudes de la dounia (le monde temporel et matériel), pour nous rapprocher ici et maintenant, de la akhira (le monde atemporel et spirituel), cet au-delà de l’ici-bas, qui n’est autre que la finalité et la fin de l’existence humaine (Al-Akhir, le Dernier, étant d’ailleurs l’un des Noms d’Allah). Il ne faut pas craindre alors d’affirmer que le jeûne du mois de Ramadhan nous invite à nous rapprocher de l’Essentiel, voire à nous fondre en l’Essentiel, en délaissant pour un temps l’accidentel, le contingent. Et cet Essentiel, n’est-ce pas notre propre Essence, notre Soi véritable ?

Pour pouvoir accueillir cet Essentiel, il faut donc se vider. Un verre plein ne peut plus rien recevoir : si ce verre est plein de nourritures, de boissons terrestres, de préoccupations et de soucis mondains, il ne pourra pas accueillir ce qu’il y a à accueillir. Voilà le lien entre le jeûne et le matriciel. En effet, faire le vide, se vider de l’accidentel, du contingent, du mondain, pour pouvoir accueillir l’Essentiel, c’est se faire matrice, devenir matrice, car une matrice peut accueillir ce qu’elle doit accueillir précisément parce qu’elle est vide…

Concentrons-nous alors sur cette notion de vide. Deux symboles au cœur de l’islam évoquent le vide : le premier, c’est la grotte du mont Hira en laquelle notre Prophète (saws) a désiré, attendu patiemment, des jours et des nuits, sans doute en état de jeûne ou avec une nourriture extrêmement frugale, la Révélation. Quoi de plus matriciel, maternel comme symbole qu’une grotte ? On pourrait évoquer aussi une autre grotte très importante dans l’histoire de l’islam, celle où le Prophète (saws) et Abou Bakr Al-Saddiq (raa) se sont réfugiés pour se protéger de Mecquois polythéistes qui voulaient les tuer au moment précis de leur Hégire (migration de la Mecque vers Médine) qui marque le début de l’ère islamique.

Ces deux grottes si importantes dans l’histoire de l’islam nous indiquent donc que de grandes choses, de grands événements peuvent naître dans un lieu matriciel, un lieu vide… Il faut mettre aussi l’accent sur l’immobilité nécessaire de celui qui se tient dans la grotte : se tenir là immobile, être juste présent et ouvert, ne pas agir, surtout ne pas agir… Abou Bakr Al-Saddiq (raa) a eu peur que leurs persécuteurs entrent dans la grotte et les tuent, mais le Prophète (saws) lui a demandé de ne pas bouger et d’avoir confiance en Dieu, ce qu’il fit, tant il avait lui-même confiance en son Prophète (saws), d’où son surnom Al-Saddiq, qu’on peut traduire par le fidèle (au sens de digne de confiance) (4). La suite est très connue : miraculeusement, une araignée tisse une toile à l’entrée de la grotte et une colombe y couve des œufs comme par enchantement, ce qui dissuade les persécuteurs mecquois d’y entrer, attachés qu’ils sont au monde des apparences, et donc ne pouvant voir le secret que contient la grotte…

Le deuxième symbole évoquant le vide, c’est évidemment la Kaaba. Quel mystère que cette Kaaba ! Des millions de musulmanes et de musulmans dans le monde entier prient en direction de ce cube vide ! Quelle chose étonnante ! Elle est appelée aussi Beyt Allah, la Maison de Dieu. Mais comment se fait-il que la Maison de Dieu soit vide ?! Et vide de quoi ? Quand les premiers musulmans ont enfin conquis la Mecque (sans violence faut-il le préciser ?), le Prophète (saws) a ordonné à ses Compagnons de détruire toutes les idoles que contenait la Kaaba, de faire place nette ! Voilà ce qui s’appelle faire le vide ! Et seul ce vide est digne d’Allah, peut accueillir Allah… Mais en quoi ces symboles, la grotte, la Kaaba, ont-ils un rapport avec le jeûne du mois de Ramadhan ?

Approfondissons le lien entre le jeûne et le vide. Muhieddine Ibn Arabi, dans ses Illuminations Mecquoises (Al-Futûhât al-Makiyya) (5) affirme que « le jeûne n’est pas un acte mais l’abandon d’un acte (tark)  ». Jeûner, c’est donc lâcher prise, ne plus s’accrocher, abandonner, s’abandonner. Il insiste sur la dimension exceptionnelle du jeûne en mettant l’accent sur cette idée exprimée en un hadith bien connu (6) : l’œuvre d’adoration que constitue le jeûne est à part, elle ne ressemble à aucune autre œuvre d’adoration, car elle appartient en propre à Dieu seul, alors que les autres oeuvres appartiennent à celles et ceux qui les pratiquent. Ibn Arabi met alors en parallèle le jeûne du mois de Ramadhan et le verset coranique « Rien ne Lui est semblable » (7). Ce qui l’amène à rappeler un autre hadith (8) selon lequel « Ramadhan » serait un Nom d’Allah.

C’est dire à quel point le jeûne durant ce mois sacré est important, car jeûner serait en quelque sorte réaliser un Nom d’Allah, ou goûter à ce Nom. Et sur ce sujet, l’auteur des Illuminations Mecquoises n’hésite pas à associer le jeûne du mois de Ramadhan au Nom d’Allah As-Samad (exprimant l’idée d’une indépendance absolue du divin à l’égard du monde créé), en faisant dire à Dieu Lui-Même : « L’attribut As-Samad qui indique l’indépendance (tanzîh) à l’égard de la nourriture, n’appartient qu’à Moi ; si Je te l’attribue (à toi créature qui jeûne), il exprime uniquement un aspect conditionné de la transcendance (tanzih), non la Transcendance absolue qui ne convient qu’à Ma Majesté. ».

Ibn Arabi affirme également un peu plus loin que « le jeûne est un abandon », ou que « le jeûne est une abstention », affirmation dont ressort la notion clef de « lâcher prise », si importante pendant le mois de Ramadhan. Dans le même ordre d’idée, il cite un poète qui dit : « Lorsque le serviteur s’abstient de tout autre que Lui, le jour « jeûne » (sâma) et s’éloigne ». En ce sens, jeûner c’est s’éloigner du « jour », symbolisant le monde visible et matériel, al-dounia, pour se rapprocher du monde nocturne, symbolisant al-akhira ou le monde invisible, comme on traduit parfois le terme coranique « al-ghayb », qui signifie aussi : le mystère. « En effet, la nuit est véritablement le symbole du mystère (ghayb)  » nous confirme Ibn Arabi.

A cette étape de notre réflexion, rassemblons un peu nos idées : nous avons associé le jeûne au vide, et maintenant avec l’auteur des Illuminations Mecquoises, nous l’avons associé au monde invisible, au mystère divin, à la Transcendance absolue de Dieu. Il y a une grande tradition spirituelle qui pourrait peut-être nous aider à nous approcher un peu plus de ce mystère divin qu’est le jeûne, c’est le Taoïsme.

« Le Tao est vide 

Jamais l’usage ne le remplit. 

Gouffre sans fond 

Il est l’origine

De la multitude des êtres et des choses. »

Ce passage du Tao Te King (9) de Lao Tseu nous fait étrangement penser à ce que nous avons dit plus haut de la Kaaba. Il n’est pas facile de parler du Tao, et Lao Tseu prévient même dans le Tao Te King que celui qui en parle ne connaît pas le Tao ! Alors je vais me concentrer sur la célèbre notion taoïste du non-agir. Et quoi de mieux pour illustrer une notion spirituelle fondamentale qu’une histoire ! Une histoire vraie, si l’on en croit le psychanalyste Carl Gustav Jung (qui s’est lui-même beaucoup intéressé au Taoïsme, cf. son Commentaire du Mystère de la Fleur d’Or ) (10), et qu’il tenait de son ami Richard Wilhelm, sinologue et traducteur allemand du plus vieux livre de sagesse chinoise, le Yi King (11) Un hadith ne dit-il pas : « allez chercher la science jusqu’en Chine ! ». Alors allons-y sans crainte si le Prophète lui-même (saws) nous conseille de le faire ! Voici l’histoire :

« Il y eut une terrible sécheresse dans la partie de la Chine où vivait Richard Wilhelm. Après que les gens eurent essayé en vain tous les moyens connus (prières, rituels) pour obtenir la pluie, ils décidèrent d’envoyer chercher un faiseur de pluie. Cela intéressa beaucoup Wilhelm qui s’arrangea pour être là quand le faiseur de pluie arriva. L’homme vint dans une charrette couverte, un petit vieux desséché, qui renifla l’air avec une répugnance évidente quand il sortit de la charrette, et qui demanda qu’on le laissât seul dans une petite cabane en dehors du village ; même ses repas devaient être déposés à l’extérieur devant la porte.

On n’entendit plus parler de lui pendant trois jours ; puis, non seulement il plut, mais il y eut une grosse chute de neige, ce qui ne s’était jamais vu à cette époque de l’année. Très impressionné, Wi1helm dénicha le faiseur de pluie et lui demanda comment il se pouvait qu’il ait pu faire de la pluie, et même de la neige. Le faiseur de pluie répondit : « Je n’ai pas fait la neige ; je n’en suis pas responsable. » Wilhelm insista : il y avait eu une terrible sécheresse jusqu’à sa venue, et puis, après trois jours, il y avait eu des quantités de neige. Le faiseur de pluie répondit : « Oh, cela, je peux l’expliquer. Voyez-vous, je viens d’un endroit où les gens sont en ordre ; ils sont en Tao ; alors le temps aussi est en ordre. Mais en arrivant ici, j’ai vu que les gens n’étaient pas en ordre et ils m’ont aussi contaminé. Je suis donc resté seul jusqu’à ce que je sois à nouveau en Tao, et alors, naturellement, il a neigé. » (12)

« Je n’ai pas fait la neige ; je n’en suis pas responsable »… peut-être que tout le Taoïsme, toute sa célèbre philosophie du non-agir se trouve dans cette réponse du faiseur de pluie à Richard Wilhelm… Qu’est-ce que signifie « être en Tao » ? Le faiseur de pluie parle d’ordre et de désordre, et à l’aune de sa conception taoïste de l’univers, tout se passe comme si notre comportement et notre état intérieur avait une influence directe sur notre environnement, sur le monde. On peut associer cette sagesse taoïste à la parole coranique suivante : « En vérité, Dieu ne modifie point l’état d’un peuple tant que les hommes qui le composent n’auront pas modifié ce qui est en eux-mêmes » (Sourate Le Tonnerre, verset 11). Nous avons une version soufie de cette histoire du faiseur de pluie, on la trouve dans le Mathnawi de Djalaloddin Rumi (13), la voici :

« Au sein du désert vivait un ascète, plongé dans la dévotion comme les gens de ’Abbâdân.

Des pèlerins venus de différents pays arrivèrent là ; ils aperçurent l’ascète émacié.

La demeure de l’ascète était sèche, mais son tempérament était humide : dans le simoun du désert, il avait un remède.

Les pèlerins furent stupéfaits de sa solitude et de son bien-être au sein de conditions misérables.

Il se tenait sur le sable, occupé à la prière rituelle — le sable dont la chaleur aurait fait bouillir de l’eau dans un récipient.

On aurait dit qu’il se trouvait dans le ravissement parmi des herbes et des fleurs, ou monté sur Bûrâq ou Duldul,

Ou que ses pieds étaient posés sur des étoffes de soie brodée ; ou que pour lui le simoun était plus agréable que la brise.

Les pèlerins attendirent, tandis qu’il restait debout en prière, absorbé dans une longue méditation.

Quand le derviche revint à lui de son état d’absorption en Dieu, une personne de ce groupe, homme spirituellement éveillé et d’esprit éclairé, Remarqua que l’eau dégouttait de ses mains et de son visage, et que son habit était mouillé par les traces de son ablution.

Aussi, il lui demanda : « D’où te procures-tu de l’eau ? » Il leva la main, indiquant que cela venait du ciel.

Le pèlerin dit : « Est-ce que cela vient chaque fois que tu le veux, sans puits et sans corde de fibres ?

« Résous notre difficulté, ô Sultan de la Religion, afin que ton expérience puisse nous apporter une foi certaine.

« Révèle-nous l’un de tes mystères, pour que nous puissions couper de nos tailles les cordes (de l’infidélité). »

L’ascète leva les yeux vers le ciel, disant : « O Dieu, réponds à la prière des pèlerins !

« Je suis accoutumé à rechercher en haut mon pain quotidien : Tu as ouvert pour moi la porte d’en haut,

« O Toi qui du non-spatial as fait voir l’espace et as rendu manifeste le fait que dans le ciel sont les biens qui vous sont destinés. »

Durant cette oraison, un beau nuage apparut soudain comme un éléphant porteur d’eau,

Et se mit à déverser de la pluie, comme de l’eau s’écoulant d’une outre : l’eau de pluie resta dans le fossé et les trous.

Le nuage continua à faire pleuvoir des larmes, comme une outre, et les pèlerins ouvrirent tous leurs gourdes.

Une partie d’entre eux, en raison de ces merveilleux événements, coupaient les cordes (de l’incroyance) de leurs tailles.

La certitude d’un autre groupe augmentait à cause de ce miracle — et Dieu sait mieux comment guider dans la voie droite.

Ceux d’un autre groupe étaient insensibles, butés et ignorants, éternellement imparfaits. Ici se termine le discours. »

Cette belle histoire soufie nous montre bien que celui qui s’en remet totalement à Dieu peut obtenir de Lui directement sa nourriture, c’est ce que dans la tradition du Tassawwuf, le Soufisme, on appelle le Tawakkul, la remise confiante de soi à Dieu. Or il y a un « personnage » coranique qui correspond parfaitement à ce Tawakkul, parmi d’autres certes, c’est Myriam (as), la Vierge Marie de nos frères chrétiens. Voici le verset coranique qui représente peut-être le mieux cet abandon confiant de soi à Dieu :

« Dieu reçut la petite fille en Sa grâce, lui assura une croissance heureuse et en confia la garde à Zacharie. Or, chaque fois que Zacharie allait la voir au temple, il trouvait auprès d’elle de la nourriture, et il lui demandait : « O Marie ! D’où cela te vient-il ? » Et elle lui répondait : « Cela vient de Dieu, car Dieu donne Ses biens à qui Il veut sans compter. » (Sourate Al-‘Imran, verset 37).

Myriam (as), Marie, mère de Seydna ‘Issa (as), Jésus, a été consacré à Dieu dans le Temple de Jérusalem, selon le vœu de sa mère, comme nous le relate la Sourate Al-‘Imran. C’est le Prophète Zacharie (as), père de Seydna Yahya (as), Jean le Baptiste (un grand jeûneur nous dit le Nouveau Testament), qui assura son éducation spirituelle. Il faut noter que ce fut exceptionnel car normalement seul des enfants mâles pouvaient être consacrés à Dieu dans le Temple. On voit bien dans la scène décrite par le verset cité, que l’élève dépasse le maître ! Myriam (as), Marie, c’est l’archétype de l’abandon de soi à Dieu.

C’est pourquoi elle seule peut accueillir en sa matrice, al-Massih, le Messie, Verbe et Parole de Dieu. Nous retrouvons ici la notion de matriciel fécondant, Al-Rahman. Le Coran nous dit aussi que Myriam (as) jeûne, mais il s’agit d’un jeûne de la parole, tandis que Dieu la nourrit de « dattes mûres et succulentes », précisément au moment où les douleurs de l’enfantement de son fils béni arrivent… « Mange, bois et réjouis-toi ! S’il t’arrive de voir quelqu’un, dis-lui : « J’ai fait vœu d’un jeûne au Matriciant (Al-Rahman). Je ne parlerai donc aujourd’hui à aucun être humain. » (Sourate Myriam, verset 26). Voyez comme Myriam (as) ne dit pas : « j’ai fait vœu d’un jeûne à Allah » ou bien « j’ai fait vœu d’un jeûne à mon Seigneur », non, elle dit plutôt : « j’ai fait vœu d’un jeûne à Al-Rahman » , ce Nom d’Allah dont nous avons vu au début de cet article toute la dimension matricielle.

Voilà sans doute pourquoi le jeûne du mois de Ramadhan est de l’ordre du non-agir. Durant ce mois béni, il s’agit d’être plutôt Yin que Yang, pour reprendre des termes propres à la grande tradition spirituelle du Taoïsme. Et donc, comme on le voit avec la magnifique figure de Myriam, être plus féminin que masculin, plus femelle que mâle, afin que notre jeûne puisse être fécond spirituellement. En un beau quatrain de ses Rubâi’yât (14), Djalaloddin Rumi emploie effectivement des symboles qui ont une connotation féminine pour qualifier le jeûne, parce qu’ils expriment l’idée de contenant, de réceptacle :

Garde ce jeûne comme une corbeille

Afin que ce jeûne pour toi demande à Dieu.

L’eau de la vie rafraîchit la brûlure du cœur,

Ce jeûne est comme une aiguière, ne la brise pas !

Mais dans un monde patriarcal, phallique, où le pouvoir, le contrôle, la puissance, l’hyperactivité frénétique et la productivité sans frein sont des maîtres mots (voyez l’agitation angoissée du moment de toutes les bourses du monde…), il peut être difficile d’accepter cette « féminisation de soi » associée au jeûne… Tant d’hommes (et de femmes aussi !) ont peur d’être « efféminés », c’est-à-dire, faibles, bons à rien, loosers, etc., puisque c’est bien connu, la femme est le sexe faible !

Alors qu’il s’agit juste de cesser de s’agiter dans tous les sens, de cesser de vouloir tout contrôler tel un Pharaon phallique noyé dans une toute-puissance imaginaire, et reconnaître humblement et sincèrement, qu’il n’y a de réellement Pouvant, de réellement Agissant et de réellement Voulant que Dieu. C’est pourquoi le jeûne du mois de Ramadhan nous invite à ce lâcher prise, à cet abandon de soi confiant à Dieu, à ce non-agir, afin qu’Il puisse Lui seul agir en nous et pour nous, et nous guider vers Lui, nous attirer à Lui, nous nourrir de Lui à l’exclusion de toute autre chose.

Notes :

(1) Le Noble Coran, Nouvelle traduction française du sens de ses versets par Mohammed Chiadmi, Editions Tawhid.

(2) Le Coran, l’Appel, traduit et présenté par André Chouraqui, Editions Robert Laffont.

(3) Par exemple ce hadith authentifié rapporté par l’Imam Malik : « Le jeûne est un bouclier (terme dérivé de janna, verbe indiquant l’action d’occulter, voiler aux regards). Lorsque vous jeûnez, pas de propos indécents ou ignares. Si l’on vous agresse ou vous insulte, répondez : Je jeûne, je jeûne. ». Source : Quarante Hadiths authentiques de Ramadân, Dr Al Ajamî, Editions Zenith.

(4) Le Saint Coran lui-même relate cette expérience spirituelle fondamentale et inauguratrice de l’ère islamique : « Si vous ne voulez pas prêter assistance au Prophète, Dieu lui a déjà prêté la Sienne lorsque, chassé par les négateurs et se trouvant dans la grotte avec son seul compagnon, il disait à celui-ci : « Ne t’afflige pas ! Dieu est avec nous. » Dieu étendit alors sur lui Sa sérénité, envoya à son secours des troupes invisibles, faisant ainsi échec aux négateurs et assurant le triomphe de la Parole divine, car Dieu est Puissant et Sage. » Sourate Le Repentir, verset 40.

(5) Ibn ’Arabi, Textes sur le jeûne, traduits par Abd ar-Razzâq Yahya (Charles-André Gilis), Éditions Maison des Livres, Alger, 1989.

(6) « Dieu, qu’Il soit glorifié et magnifié, a dit : « Le fils d’Adam détient toutes ses œuvres sauf le jeûne. Le jeûne m’appartient et c’est Moi qui en donne la récompense. » Certes, l’haleine du jeûneur est plus agréable à Dieu que le parfum du musc. ». Hadith Qudsî transmis par Abû Hurayra (raa) et rapporté par Ibn Hanbal. Source : Quarante Hadiths authentiques de Ramadân, Dr Al Ajamî, Editions Zenith.

(7) Sourate 42, La Délibération, verset 11.

(8) « … Ahmad b. ’Adiyyin al-Jurjânî rapporte un hadîth véritable (najîh) transmis par Abû Ma’shar d’après Sa’îd al-Muqbirî, qui le tenait de Abû Hurayra, selon lequel l’Envoyé d’Allâh -qu’Allâh répande sur lui Sa Grâce unitive et Sa Paix !- a dit : “Ne dites pas “Ramadan” car Ramadan est un des Noms d’Allâh le Très-Haut”-. »

(9)Tao Te King par Lao Tseu, traduit par Ma Kou. Paris, Albin Michel, 1984.

(10) Commentaire sur Le Mystère de la Fleur d’Or, par Carl Gustav Jung, traduction d’Etienne Perrot, Editions Albin Michel, Collection Spiritualités Vivantes.

(11) Yi King, Le Livre des Transformations, traduction allemande de Richard Wilhelm et traduction française de l’allemand, d’Etienne Perrot, Editeur Médicis.

(12) Extrait de Rencontres avec l’âme, L’imagination active selon C.G.Jung, de Barbara Hannah, Editions Dauphin, Collection la Fontaine de Pierre, pp. 21/22.

(13) Djalâl-od-Din Rûmî, Mathnawî, La Quête de l’Absolu, traduction d’Eva de Vitray Meyerovitch et Djamchid Mortazavi, Editions du Rocher, pp.522/523.

(14) Djalâl-od-Din Rûmî, Rubâi’yât, traduction d’Eva de Vitray Meyerovitch et Djamchid Mortazavi, Albin Michel.

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