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L’Aïd 2011 met à jour l’incohérence des musulmans

Les musulmans dans la plupart des pays du monde ont connu une fin de Ramadan particulièrement mouvementée et confuse. En effet, les décisions concernant la date de l’Aïd ont été surprenantes à plus d’un titre. Comme je vais l’expliquer dans cette analyse, l’erreur incombe aussi bien à une majorité de fouqahas qu’ à une minorité d’astronomes.

Revenons d’abord aux faits. Dans la moitié nord du monde musulman, la lune s’est couchée (le lundi 29 août) avant le soleil. Il en a été de même dans toute l’Europe, le gros de l’Asie, et du Canada. Dans la partie sud du monde musulman, le reste de l’Asie et l’Australie, ainsi que la partie de l’Afrique au nord de l’équateur et les Etats-Unis, la lune s’est couchée après le soleil, mais avec un délai trop court (moins de 20 minutes) pour permettre une observation, aussi bien à l’œil nu qu’au télescope. C’est seulement dans la partie sud de l’Afrique que le croissant pouvait être vu, et uniquement au télescope. Quant en Amérique du Sud le croissant pouvait être observé soit à l’œil nu, soit au télescope.

Donc, pour résumer, les fouqahas avaient trois choix possibles (logiquement) :

1) se baser sur la présence du croissant dans le ciel dans n’importe quelle région du monde – mais sans possibilité d’observation – le lundi 29 août, et décréter l’Aid pour le mardi 30 août. Dans ce cas, il s’agit de l’adoption d’un critère de calendrier purement astronomique (ce que font la Turquie et la Malaisie, par exemple) ;

2) insister sur une observation locale et accepter que le croissant ne pouvait être vu le lundi 29, donc l’Aïd ne pouvait être fixé que le Mercredi 31 août. C’est ce qu’a conclu Le Sultanat Oman, qui a annoncé une semaine auparavant qu’il n’y aurait aucune campagne d’observations le 29, que le Ramadan durerait 30 jours et que l’Aïd serait célébré donc le 31 ;

3) accepter la possibilité d’une observation au télescope au sud de l’Afrique ou à l’œil nu au sud du continent américain le lundi 29, et décréter l’Aïd pour le Mardi 30. Encore que cette seconde option supposait qu’on n’attende pas la confirmation d’une observation (compte tenu du décalage horaire), et qu’on ne se base que sur la possibilité d’une observation. C’est cette dernière solution qui a été retenue par le Conseil Européen de Fatwa et de Recherche, même s’il n’a pas explicitement reconnu ce dernier point concernant la possibilité éventuelle (uniquement) d’observation.

Seulement voilà, pour nous musulmans, les choses se déroulent rarement selon des choix logiques et cohérents. D’abord, il y a eu un petit nombre de personnes se présentant comme « astronomes » qui ont commencé par « bruiter le signal » en déclarant à la presse ici et là que le croissant pouvait être vu le lundi 29, y compris dans certaines régions du monde musulman. (Les vrais experts sont connus et peuvent être consultés sur cette question, mais malheureusement la presse (où Oumma fait figure de grande exception) éprouve quelques difficultés à y voir clair.)

Nous avons reçu ensuite des communications privées nous informant que la Cour Suprême d’Arabie Saoudite (qui décide de l’acceptation ou non des témoignages d’observation soumis par les uns et les autres, et qui est composée de 9 fouqahas de haut niveau) allait accepter toute « observation » du croissant qui se ferait en un lieu où la lune se coucherait après le soleil, même avec un délai d’1 minute. (Pour rappel, le record mondial d’observation à l’œil nu est de 29 minutes, et celui effectué à l’aide d’instruments optiques de 20 minutes).

Bien sûr, quand on fait fi de la science – et bien que toutes les données aient été communiquées à la Cour Suprême saoudienne et à toutes les instances officielles du monde musulman par voie directe ou par le biais de de presse – on ne peut produire que des décisions désastreuses.

J’étais en direct sur le plateau d’Al-Jazeera lorsque les premiers échos sont arrivés selon lesquels 3 saoudiens avaient « vu » le croissant dans une région au nord de Riyad où la lune s’est couchée 30 secondes ( !) après le soleil. Pendant que la Cour Suprême délibérait, nous autres astronomes avons tout de suite averti tout le monde des implications socio-religio-scientifiques de l’acceptation d’un tel témoignage. Le vice-président de l’association astronomique de Djeddah, s’exprimant en direct de Taif, a affirmé que si un tel témoignage venait à être validé, « il faudrait tout simplement fermer les universités et les observatoires en Arabie Saoudite » (puisque leur science était tout simplement rejetée).

Le témoignage a bel et bien été accepté, et l’Aïd a été décrété le mardi 30 août. Une douzaine de pays se sont ensuite immédiatement alignés sur cette date.

En Libye, où jusqu’à cette année on suivait le principe du calendrier (un peu bizarre mais du moins ordonné), on a d’abord appelé les fidèles à observer le croissant le 29, mais en milieu de soirée un communiqué a été envoyé, déclarant qu’aucun témoignage n’a été avancé… et que cela était conforme aux données astronomiques… puisque le croissant ne pouvait être vu ! L’ Aïd a donc été fixé au 31août.

En Algérie, le pire a été atteint. Le comité chargé de la décision des dates des célébrations religieuses a effectué une annonce en milieu de soirée dans laquelle il mentionne que le croissant « a été vu » dans 2 wilayas (départements) où la lune s’était couchée avant le soleil ( !) et deux autres où le délai était de 6 ou 7 minutes ! Là aussi, l’Etat devrait fermer les universités et les observatoires, puisqu’il ne reconnait pas leur science…

En France enfin, le Conseil Français du Culte Musulman (CFCM) a annoncé l’Aïd pour le mardi 30 août par un communiqué lapidaire qui n’expliquait en rien le principe adopté. Principe qui aurait pu être logique et acceptable (les options 1 et 3 ci-dessus), surtout s’il avait été expliqué à l’avance ; laissant ainsi de nombreux musulmans dans la confusion.

Mais je note avec la plus grande satisfaction que le CFCM vient d’annoncer que « Les dates du Ramadan et de l’Aïd El Fitr seraient désormais fixées à l’avance » (voir l’article d’Oumma le 1er Septembre), en mettant en place un calendrier islamique produit par un groupe d’experts. Une solution que je n’ai cessée de préconiser (voir mes articles sur Oumma il y a prés de 4 ans : Partie 1 et Partie 2).

C’est aussi la solution adoptée par l’Islamic Society of North America depuis plus de 5 ans maintenant, sur la base d’un remarquable travail de jurisprudence islamique (Fiqh) de la part de son Conseil du Fiqh. Je voudrais signaler à l’occasion le livre important du Dr. Zulfiqar Ali Shah, qui préside ce Conseil du Fiqh de l’ISNA, sur le sujet : The Astronomical Calculations and Ramadan : A Fiqhi Discourse (2009). Sans oublier, la Turquie qui depuis des années a adopté le principe du calendrier. Ce pays n’est confronté à aucune confusion ou chaos à la veille de toute célébration religieuse islamique. Les Turcs régissent leurs vies (religieuses et temporelles, qui ne peuvent qu’être intimement liées) d’une manière moderne.

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