Que signifie roqya ?
Roqya est la transcription française la plus répandue de l'arabe ruqya (رقية). On écrit aussi ruqya, roqia, rouqya ou roukia ; celui qui la pratique est appelé râqî. Le mot désigne la récitation, sur soi ou sur une personne malade, de versets du Coran et d'invocations, pour demander à Allah la guérison ou la protection contre un mal. On parle de ruqya shar'iyya, « roqya conforme à la loi », pour la distinguer des formules magiques.
Le verbe raqâ, yarqî veut dire « réciter une formule de protection sur quelqu'un ». Avant l'islam, en Arabie, la ruqya était une incantation, souvent accompagnée de souffle et de nœuds, au même titre que les amulettes (tamâ'im). L'islam a gardé le mot en changeant son contenu : la formule n'agit pas par elle-même, elle devient une prière.
En français, roqya est souvent traduit par « exorcisme ». La traduction est réductrice : la roqya vise d'abord la maladie, la peur ou l'angoisse, et la question des djinns n'en représente qu'une partie, la plus discutée.
Que disent le Coran et les hadiths sur la roqya ?
Le mot ruqya ne figure pas dans le Coran, mais sa racine apparaît dans un verset sur l'agonie : « et qu'on dit: «Qui est exorciseur?» » (sourate 75, verset 27) ; certains exégètes comprennent plutôt « qui emportera son âme ? ». Les partisans de la roqya s'appuient surtout sur les versets qui présentent le Coran comme une guérison : « Nous faisons descendre du Coran, ce qui est une guérison et une miséricorde pour les croyants » (sourate 17, verset 82). Beaucoup de commentateurs entendent cette guérison au sens spirituel, celle « de ce qui est dans les poitrines » (sourate 10, verset 57).
Les hadiths sont plus explicites. Selon Boukhari et Muslim, d'après Aïcha, le Prophète, quand il était malade, récitait sur lui-même les deux dernières sourates, Al-Falaq et An-Nâs, et soufflait légèrement sur ses mains. D'après Muslim, des Compagnons lui demandèrent ce qu'il pensait des incantations qu'ils pratiquaient avant l'islam ; il répondit qu'une ruqya ne pose pas de problème tant qu'elle ne contient pas d'association à Allah. Un autre récit, rapporté par Boukhari et Muslim, raconte qu'un Compagnon récita la Fatiha sur un chef de tribu piqué par un scorpion, qui se rétablit.
La tradition nuance pourtant le recours aux autres. Selon un hadith rapporté par Boukhari et Muslim, parmi ceux qui entreront au paradis sans jugement figurent ceux qui « ne demandent pas de ruqya » et s'en remettent à leur Seigneur. Beaucoup de savants y voient une invitation à réciter pour soi plutôt qu'à chercher un guérisseur.
Les conditions posées par les savants
Les juristes sunnites, résumés par Ibn Hajar, retiennent trois conditions pour qu'une roqya soit permise : qu'elle emploie la parole d'Allah, Ses noms et attributs ou des invocations transmises ; qu'elle soit dite en arabe ou dans une langue dont on comprend le sens ; et que l'on croie que la guérison vient d'Allah, non de la formule ni du récitant. Toute formule incompréhensible, tout talisman, tout appel aux djinns ou tout recours à la voyance la font basculer dans la magie, que l'islam condamne.
Aucune liste de versets n'est imposée. La Fatiha, le verset du Trône (sourate 2, verset 255), les derniers versets de la sourate Al-Baqara et les trois dernières sourates sont les plus cités. Certains praticiens récitent aussi de longs passages, comme le début de la sourate As-Saffat ; ce choix relève de leur usage, pas d'un texte prophétique.
La roqya ne remplace pas la médecine. Selon un hadith rapporté par Boukhari, Allah n'a fait descendre aucune maladie sans faire descendre aussi son remède : les savants en concluent qu'il faut se soigner. La page Invocations et dhikr le rappelle : chacun peut réciter pour lui-même le Coran et ses du'â de protection, sans intermédiaire.
Djinns, possession et mauvais œil : un terrain discuté
La roqya est souvent associée à la peur du mauvais œil, de la sorcellerie (sihr) et de la possession. Le mauvais œil est mentionné dans un hadith rapporté par Boukhari et Muslim, qui le dit réel, et le Coran évoque la magie (sourate 2, verset 102) et « celles qui soufflent [les sorcières] sur les nœuds » (sourate 113, verset 4).
La possession par un djinn divise davantage. La plupart des savants sunnites anciens l'admettaient, en lisant ainsi le verset sur « celui que le toucher de Satan a bouleversé » (sourate 2, verset 275) ; des penseurs mu'tazilites et plusieurs auteurs contemporains la contestent. Oumma a publié les deux approches : l'article L'existence des djinns expose la croyance classique sur les djinns, tandis qu'une lecture littérale de la sourate 113 soutient que le Coran rejette possession, envoûtement et mauvais œil.
En mars 2025, la psychothérapeute Latifa Bouhafsi expliquait sur Oumma, dans Possédés par les djinns ?, que beaucoup de patients persuadés d'être possédés souffraient de traumatismes, et que les changements de voix ou les gestes incontrôlés relèvent souvent de la dissociation. Elle décrit une patiente rendue malade par des séances violentes : eau ou huile d'olive avalée de force, coups, yeux bandés.
Arnaques et abus documentés par Oumma
Le succès de la roqya a fait naître un marché, avec ses dérives. En juin 2013, l'Union française des consommateurs musulmans (UFCM) alertait sur une arnaque à la roqya : un appel annonçait une séance « gagnée », la victime rappelait un numéro surtaxé en 08, et la récitation était prolongée au maximum, pour des factures de centaines, voire de milliers d'euros.
En juin 2015, la télévision publique tunisienne Wataniya 1 a renvoyé l'animateur d'une émission où un « exorciste coranique » distinguait une « épilepsie diabolique » de l'épilepsie organique, puis faisait une séance en direct sur un adolescent (lire l'article). En février 2016, à La Réunion, un homme se présentant comme râqî a mené une séance de « captage des esprits » devant un collège de Saint-Louis et les caméras, une scène qu'Oumma a jugée mise en scène.
Les savants et les associations rappellent les mêmes repères : se méfier des tarifs élevés, des diagnostics de possession posés d'emblée, des promesses de guérison, des contacts physiques et de toute violence ; ne jamais arrêter un traitement médical. L'UFCM le résumait ainsi : « la meilleure des « roqya » est celle que nous dispensons nous-mêmes à travers le « dhikr » et la récitation du Coran ».






