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L’Aïd al-Adha et le monothéisme abrahamique

Les musulmans de France et du monde entier célèbrent en ces jours bénis l’Aïd al-Adhâ, « la fête du Sacrifice », appelée également Aïd al-Kabîr, « la grande fête », qui marque la fin de la période du Pèlerinage à La Mecque. Comme son nom l’indique, cette célébration annuelle commémore le sacrifice offert à Dieu par Abraham, dont l’obéissance et la profondeur de la foi lui ont notamment valu l’appellation d’« ami de Dieu » dans le Coran. Selon le texte sacré, le prophète s’était vu, lors d’un songe, en train d’immoler son fils.

Lorsque Abraham demanda à celui-ci ce qu’il en pensait, le fils répondit à son père de faire ce qui lui était commandé, lui assurant qu’il le trouverait patient, in sha’Allah, « si Dieu le veut ». Tous deux, se soumettant activement à ce qu’ils considéraient comme un ordre divin, s’apprêtaient donc à accomplir le sacrifice lorsque Dieu appela Abraham : ce dernier avait réussi à surmonter l’épreuve divine, et le sacrifice du fils fut substitué par celui d’un animal. « Et Nous perpétuâmes son renom dans la postérité. Que la Paix soit sur Abraham ! C’est ainsi que Nous récompensons les vertueux, car il fut sans conteste du nombre de Nos serviteurs croyants », finit le récit coranique[1]. Aujourd’hui, comme alors, les musulmans sacrifient un agneau en souvenir d’Abraham et de son fils, pour qu’ils puissent non seulement faire revivre la tradition de leurs pères, mais surtout se conformer à l’enseignement de ces prophètes qui sont les modèles des hunafâ’ muslimûn, les purs adorateurs du Dieu unique, pleinement soumis à Sa volonté dans la Paix.

L’histoire d’Abraham et du sacrifice, relatée également dans le texte biblique avec des variantes concernant en particulier l’identité du fils destiné au sacrifice, fait partie d’un patrimoine spirituel et culturel que partagent les religions dites « monothéistes » : judaïsme, christianisme et islam. Que le fils en question soit Isaac ou Ismaïl, Abraham n’en demeure pas moins notre père commun, qui a enseigné et transmis l’héritage de la Tradition immuable et unique (ad-dîn al-qayyim), laissant aux générations un modèle de foi et de soumission qu’il appartient à ses descendants spirituels de suivre. Le sacrifice de son fils, arrêté au dernier moment par l’ordre exprès de Dieu, fut proposé à ses descendants spirituels, juifs, chrétiens et musulmans, afin de transformer la violence explicite des sacrifices humains en symbole d’un combat intérieur visant à arracher la racine même de la violence, « l’âme instigatrice du mal » (an-nafs al-ammâra bi-s-sû’).

 Pourtant, la plupart des descendants d’Abraham semblent avoir oublié le goût du combat spirituel le plus noble, celui contre soi-même. Ils vont jusqu’à se battre entre eux pour revendiquer l’honneur exclusif de descendre en ligne directe de la victime sacrificielle, lignage auquel semble associé un droit particulier. Mais lequel ? Le droit d’être le seul monothéisme véritable, ou, plus prosaïquement, celui de posséder les territoires sur lesquels eurent lieu ces événements ? La signification spirituelle du sacrifice est alors délaissée au profit de la dispute de famille, de la chicane sur le droit d’aînesse, et des querelles de préséance.

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Un tel héritage abrahamique montre, avant tout, que ces religions ne sont pas « monothéistes » parce que chacune d’elle ne reconnaît qu’un seul dieu – sous-entendu : le sien qui ne serait pas le même que celui des autres. Cela ne serait pas du monothéisme, mais une forme de monolâtrie. Judaïsme, christianisme et islam sont des religions monothéistes parce qu’elles proviennent du Dieu unique qui est le même pour toutes les trois, le Dieu de tous les hommes qui a révélé Sa parole, sous des formes différentes, par le biais de tous Ses prophètes, depuis Adam jusqu’à Muhammad Aussi serait-il plus juste de parler de trois Révélations du « monothéisme abrahamique », expression qui met en évidence la commune origine divine de ces religions, tout en rappelant une filiation prophétique particulière qui fait d’Abraham le patriarche du monothéisme, et de ses deux fils, Ismaël et Isaac, les pères, respectivement des prophètes Muhammad, messager de l’Islam, et Moïse, guide du peuple d’Israël, au sein duquel est né Jésus-Christ lui-même. Que la Paix de Dieu soit sur tous les prophètes et envoyés !

« A chacun de vous Nous avons donné une Loi et une Voie. Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté. Mais Il a voulu vous éprouver dans ce qu’Il vous a donné. Rivalisez donc entre vous à travers les bonnes actions. Vous retournerez tous à Dieu, et c’est alors qu’Il vous informera à propos de ce en quoi vous divergez. »[2]

Les différences entre les religions authentiques correspondent aux manifestations multiples d’un message essentiellement unique, qui a été adressé par Dieu à des peuples vivant dans des lieux et des temps différents. Au-delà de cette multiplicité providentielle, la rencontre entre les fidèles des Révélations du monothéisme abrahamique comme des autres grandes traditions spirituelles, vient en rappeler l’unité profonde, celle de Dieu Lui-même, qui lie en même temps les hommes par une origine spirituelle commune. En effet, selon la tradition islamique, tous les êtres humains sont liés à Dieu, et entre eux, par le témoignage qu’ils ont porté devant leur Seigneur, avant même le déploiement du temps. Le Coran relate cet événement du Pacte primordial (mîthâq) entre Dieu et les humanités à venir :

« Quand ton Seigneur tira une descendance des reins des fils d’Adam, Il les fit témoigner sur eux-mêmes : “Ne suis-Je pas votre Seigneur ?” Ils dirent : “Oui, nous en témoignons !” Cela afin que vous ne disiez pas, le Jour de la Résurrection : “Nous n’étions pas au courant de cela.” »[3]

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Certains commentaires traditionnels soulignent que, à travers cette alliance éternelle scellée avec Dieu, les hommes ont acquis, par la reconnaissance que Dieu est le seul Seigneur, une même connaissance qui constitue une unique nature spirituelle originelle (fitra). En répondant à l’unisson : « Oui, nous en témoignons ! », ils ont déjà été unis dans cette réponse commune, car seul l’Unique peut unir. Cette nature spirituelle fonde entre les hommes une fraternité profonde, au-delà de la fraternité confessionnelle avec leurs coreligionnaires, de la fraternité abrahamique avec les autres monothéistes, et même de la fraternité adamique. Car cette fraternité-là n’est pas génétique, mais métaphysique.

 C’est dans ce sens que les êtres humains peuvent être dits « frères », non seulement en raison de la constitution physionomique ou biologique qu’ils partagent, mais avant tout en vertu de cette nature spirituelle primordiale, créée « selon la forme du Tout-Miséricordieux »[4], à laquelle tous participent, hommes et femmes. Autrement, le monothéisme abrahamique et la fraternité spirituelle risquent d’être compris et vécus à tort d’une façon purement terrestre et horizontale, soit comme la cohabitation fragile de trois religions ayant chacune « leur » dieu, soit comme un lien génétique entre les disciples lointains de prophètes qui partagent pourtant à la fois un même message spirituel et une ascendance généalogique commune.

L’exemple de la rencontre entre judaïsme et islam est à cet égard révélateur. Le rapprochement légitime et réel entre les peuples hébreu et arabe, qui ont reçu la révélation par l’intermédiaire de Moïse et de Muhammad, respectivement sous la forme de la Torah et du Coran, chacun dans une langue sacrée, ne se fonde pas seulement sur leur commune origine « sémite ». Il tient d’abord à la présence de la lumière prophétique particulière dont ils sont les dépositaires, sans exclusive ni confusion. En effet, Isaac et Ismaïl ne sont pas seulement les deux fils d’Abraham, ils sont avant tout deux prophètes, fils d’un prophète, qui sont nés de deux mères, comme pour préfigurer et annoncer par là la naissance de deux religions, le judaïsme et l’islam. C’est l’un des sens de la parole du Prophète Muhammad : « Je suis plus proche de Jésus fils de Marie, dans ce monde-ci et dans l’Autre, que ne le sont les hommes. Les prophètes sont des frères dont les mères sont différentes, mais dont la religion est unique. »[5]

Cette religion unique n’est autre que la « Tradition primordiale, immuable et axiale » (ad-dîn al-qayyim) que le Coran rattache à la fitra originellement tournée vers l’Unicité divine. En effet, il faut bien constater que, tout en partageant la même nature spirituelle, les hommes sont différents dans le temps et dans l’espace, et qu’ils parlent aussi des langues diverses. Or, « Nous n’avons envoyé de prophète qu’avec la langue de son peuple, afin qu’il l’éclaire. »[6] La multitude des Révélations reflète la diversité des langues, mais, dans son essence, la religion est une parce que Dieu, qui en est la source, est Un.

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 Les Révélations qui se succèdent représentent autant de manifestations de la religion immuable adaptées aux circonstances historiques et géographiques. Elles viennent répéter, sous des formes différentes, un seul et unique message : « Il n’y a pas de dieu si ce n’est Dieu » (lâ ilâha illâ Allâh), qui ravive le souvenir du Pacte primordial, et donne un « second souffle » à l’aventure du cheminement vers Dieu.

C’est donc en Dieu que la communauté des hommes peut trouver son unité. Réunis par l’Unicité divine, les êtres humains ont la possibilité, quelle que soit leur religion ou leur culture, de se connaître et de se reconnaître comme les membres d’une même famille spirituelle, dans la mesure où ils sauront honorer la noblesse de leur nature originelle, et de se montrer fidèles au Pacte primordial par lequel ils ont reconnu la Vérité unique, celle-là même qui s’est manifestée à travers le cycle des différentes Révélations. Ce n’est qu’ainsi qu’ils pourront apprendre à coexister et à coopérer avec l’intelligence et l’honnêteté de l’Esprit, trace indélébile du Souffle divin en l’homme.

Cette aspiration à une rencontre « par le haut » pose l’exigence d’une convergence intellectuelle entre les religions, qui va bien au-delà du seul plan de la fraternité humaine, ou même abrahamique. C’est en suivant cet élan que ce qui doit être une rencontre spirituelle en Dieu évitera de sombrer progressivement dans la recherche d’un nouvel humanisme, qui n’est pas d’ordre spirituel mais la simple expression d’une sentimentalité exacerbée, sans parler des tentatives de partenariat politique qui s’apparentent plus à de la diplomatie profane qu’à un réel échange religieux. Il semble pourtant que, de nos jours, le dialogue dit « interreligieux » ne parvienne pas à dépasser la recherche d’un terrain d’entente minimum, sur un plan horizontal, en vue de favoriser la coexistence pacifique dans des sociétés de plus en plus « multiconfessionnelles ».

En dépit des nombreuses rencontres « interculturelles » ou « interreligieuses » qui sont organisées, aux niveaux international, national et local, on continue à concevoir ce dialogue dans une optique simplement sécuritaire, ou en réaction à des dangers éventuels liés aux phénomènes de l’antisémitisme, du racisme et de l’islamophobie. On assiste ainsi à une sorte de sécularisation et de désacralisation de la rencontre « interreligieuse », qui n’est plus même « religieuse » dans le sens d’un acte accompli au nom et en vue de Dieu, mais qui se transforme en réunions institutionnelles, en associations d’amitié ou en marches pacifistes. On est loin, dans tout cela, d’une recherche d’entente intellectuelle au niveau métaphysique, d’une reconnaissance mutuelle de l’Unité et de la Transcendance divines dans la diversité et la multiplicité des religions et des cultures, ou d’une fraternité authentiquement spirituelle entre les croyants du monothéisme abrahamique et entre les hommes.

Par ailleurs, il convient de dénoncer, sinon de déplorer, certaines tendances dissolvantes qui sont de plus en plus à l’œuvre, y compris au sein des communautés religieuses, et qui essaient de ruiner les fondements spirituels des religions et de leur rencontre ; des tendances qui vont des interprétations psychanalytiques, sociologiques et rationalistes de l’« herméneutique » moderniste, aux dérives syncrétistes qui prétendent à l’uniformité doctrinale et à la confusion artificielle des rites, en passant par les excès du laïcisme qui voudrait reléguer les religions à la sphère privée dans la société, ou les réduire à des systèmes philosophiques qui ne s’occupent que de morale.

En réalité, les religions sont porteuses d’un riche patrimoine spirituel, intellectuel et culturel, et le rôle des religieux ne s’arrête pas au simple rappel des valeurs éthiques élémentaires qui font si souvent défaut dans les domaines politique, scientifique et économique de nos jours. Il consiste avant tout à apporter une parole de vérité, de sagesse et de paix, en témoignant du fait que celles-ci ne sont pas des idées vagues, mais qu’elles appartiennent à Dieu, Lui qui est la Vérité, la Paix, le Sage, le Juste. Les religions ne font pas de « politique », au sens profane du terme, mais elles peuvent néanmoins contribuer à la stabilité et à la préservation de l’ordre et de l’harmonie dans le monde, dont la charge et la gestion ont été confiées par Dieu à l’être humain.

Nul doute qu’il est indispensable de délégitimer toute violence commise au nom de Dieu ou d’un principe religieux, en rappelant pour ce faire les valeurs de paix, de respect et de fraternité qui sont au cœur des religions juive, chrétienne et musulmane, comme de toutes les grandes traditions spirituelles de l’humanité. Toutefois, si la religion ne peut être instrumentalisée à des fins autres que spirituelles, pour servir à légitimer la violence du terrorisme et la guerre, l’on ne peut non plus accepter qu’elle soit transformée en un simple instrument de paix terrestre, entendue de manière exclusivement humaine.

Dans cette confusion entre paix et simple non-belligérance, le contenu réel du message religieux est appauvri et réduit aux niveaux mental et sentimental, pour s’accorder avec les nécessités temporelles et les préoccupations mondaines du moment. On oublie que la Paix véritable n’est pas « celle que donne le monde », selon la parole du Christ, mais plutôt celle des cœurs apaisés dans le Royaume des Cieux, lequel n’a rien à voir avec le paradis artificiel que certains s’illusionnent de pouvoir recréer sur terre.

Tout ce que nous avons dit jusqu’ici montre combien sont non-fondées et injustifiables, du point de vue islamique orthodoxe, les actes de terreur et les meurtres gratuits qui continuent malheureusement d’être perpétrés contre des vies sacrées et innocentes par des franges extrémistes prétendant se réclamer de l’islam. Les massacres qui ont touché récemment la communauté chrétienne d’Irak sont, faut-il encore le rappeler, totalement contraires à l’esprit de l’islam comme à ses principes et ses lois.

Les extrémistes de tout bord, qui manipulent la religion à des fins d’hégémonie politique ou de revendications ethnique, nationale ou territoriale, en cherchant à instrumentaliser les masses par l’idéologisation du sentiment religieux, ne font qu’accroître la confusion et l’incompréhension, qui empêchent toute Paix véritable entre les hommes, et freinent de ce fait la résolution pacifique, juste et durable du conflit au Moyen-Orient. A cet égard, il est tout à fait incongru de vouloir présenter certains conflits comme « religieux », et notamment le conflit israélo-palestinien, qui est avant tout d’ordre politique et territorial. En effet, ce conflit n’est ni racial – arabes et hébreux sont sémites –, ni culturel – tous les musulmans ne sont pas arabes et tous les juifs ne sont pas israéliens, et inversement –, ni encore moins religieux – juifs, musulmans et chrétiens adorent le même Dieu d’Abraham.

« Les religions sont instrumentalisées à des fins qui ne sont pas spirituelles, et l’on en arrive à déclarer des “guerres saintes” entre des croyants de la même religion, ce qui fait dire que ce sont les religions qui apportent la guerre. Or, si les hommes se battent, ce n’est pas parce qu’ils sont juifs, chrétiens ou musulmans, mais parce qu’ils ne le sont pas, ou plus assez, ou qu’ils ne le sont plus en pratique. »[7]

Au contraire, les paroles, les actes et même le visage des hommes vraiment religieux reflètent la sagesse, la sérénité, l’intégrité et la noblesse, qui sont, pour les croyants, un rappel de l’exemple lumineux de tous les prophètes et saints aux cœurs purs. Dans le respect des différences théologiques et des prescriptions sacrées qui sont propres à chaque religion, par la Volonté divine, le témoignage quotidien d’une existence vécue au rythme de la prière, de l’invocation de Dieu, du jeûne et du pèlerinage, doit susciter une sainte émulation, une « rivalité » vertueuse entre juifs, chrétiens et musulmans, et tous les croyants à la recherche du Bien suprême et de l’excellence spirituelle par la bonté des œuvres. Une sacralisation de la vie et des actes au nom de l’Unique qui témoigne de la dépendance ontologique de tout homme envers le Créateur, sa vocation sacerdotale à l’adoration et à la connaissance de Dieu.

Les êtres humains et les fidèles des Révélations monothéistes sont donc indissolublement liés, en Dieu, par une fraternité à la fois spirituelle, abrahamique et adamique. Non seulement cette fraternité fonde la rencontre « interreligieuse », ou plus simplement « religieuse », mais elle prépare avant tout à la réalisation d’une entente réellement « métaphysique » entre les orthodoxies et entre les croyants, alors que le simple « dialogue », dans ce domaine, s’avère finalement sans issue, parce qu’il est marqué du sceau de la dualité.

Ce n’est pas, à proprement parler, au judaïsme, au christianisme et à l’islam de s’entendre, mais plutôt aux juifs, aux chrétiens et aux musulmans de s’entendre les uns avec les autres, ou plus précisément de s’entendre les uns les autres proclamer, dans les formes religieuses propres à chacun, la louange et la gloire du Dieu unique, Dieu d’amour et de miséricorde, en écho à cette première parole que nous avons prononcée avant le déroulement du temps, dans l’éternité métaphysique du Pacte primordial.

 Cette écoute respectueuse témoignera ainsi de l’acceptation du mystère divin qui n’est épuisé par aucune révélation. C’est dans cette perspective et sur cette base que peut s’établir « l’accord sur les principes » dont parlait René Guénon, le Shaykh ‘Abd-al-Wâhid Yahyâ en islam, et qui devrait conduire les croyants des religions orthodoxes à reconnaître réciproquement la validité salvatrice des unes et des autres, seule condition pour une communion véritable entre les croyants.

« Ceux qui ont cru, juifs, chrétiens et sabéens, ceux qui ont cru en Dieu et au Jour dernier, et ont œuvré vertueusement auront leur récompense auprès de leur Seigneur : ils ne connaîtront ni crainte ni affliction. »[8]

Nous ne pouvons conclure cette réflexion sur les relations entre judaïsme, christianisme et islam, sans évoquer la signification spirituelle et la valeur symbolique de Jérusalem, appelée en hébreux Yirushalaim, « ville de la paix », et en arabe al-Quds, « la sainte ». En effet, dans cette ville triplement sainte se côtoient les symboles du monothéisme abrahamique que sont notamment le Saint des Saints du Temple de Salomon, le Saint sépulcre du Christ, et le lieu d’ascension au ciel (mi‘râj) du prophète Muhammad, lors de son voyage nocturne « depuis la mosquée sacrée jusqu’à la mosquée la plus éloignée dont Nous avons béni les alentours »[9], à l’endroit même du rocher du sacrifice d’Abraham, situé au centre de la mosquée au Dôme doré qui porte son nom.

Si la Jérusalem terrestre symbolise bien la rencontre au sommet, en Dieu Lui-même, des croyants sincères, c’est parce qu’elle est le symbole d’une Jérusalem céleste universellement promise, et dont la « descente » annonce la fin des temps. C’est dans la sacralisation du regard que la cité sainte dépasse la simple dimension historique et géographique pour devenir salvatrice et eschatologique, suivant l’inspiration de la parole de l’Apocalypse de saint Jean : « Voici la demeure de Dieu parmi les hommes. » L’attachement des fidèles des trois religions abrahamiques à Jérusalem s’explique avant tout par la place centrale qu’elle possède dans la perspective eschatologique.

 En effet, c’est à Jérusalem que se manifestera, à la fin des temps, le Messie de la Parousie que tous, juifs, chrétiens et musulmans, attendent. Pour les chrétiens et les musulmans, il s’agit de Jésus, le Christ de la seconde venue, dont il est dit qu’il confondra l’Antéchrist, nommé ad-Dajjâl par la tradition islamique, l’imposteur borgne qui, dans la méconnaissance de la réalité spirituelle de l’homme, n’en perçoit que les éléments psychique et corporel, et qui apporte ainsi une vision du Paradis qui sera en réalité l’Enfer, et une vision de l’Enfer qui sera en réalité le Paradis.

Mais Jérusalem est sainte d’abord parce qu’elle est la ville du Très-Saint, al-Quddûs, autre Nom divin qui nous rappelle que la sainteté des lieux consacrés par la sagesse divine réside en ce qu’ils sont les lieux dans lesquels l’homme s’efforce d’être saint. La sainteté de Jérusalem constitue, pour tous les croyants du monothéisme abrahamique, un appel à se mettre en route pour ce « voyage du cœur » qui est le pèlerinage intérieur de la Jérusalem terrestre à la Jérusalem céleste.

 C’est dans cet esprit d’unité et d’universalité que la commémoration du sacrifice d’Abraham peut être vécue par les musulmans, par tous les croyants et les hommes de bonne volonté qui sauront, par le témoignage exemplaire d’une vie terrestre semblable à celle du Ciel, élever leur esprit au-dessus d’eux-mêmes et incarner une dimension prophétique, pour être portés de l’aspect transitoire des choses humaines à la profondeur de la Cité de Dieu. « Et que la Paix soit sur Abraham ! »

 


[1] Le récit du sacrifice est rapporté dans la sourate 37, versets 99 à 111.

[2] Coran V, 48.

[3] Coran VII, 172.

[4] Hadith rapporté par Ahmad ibn Hanbal.

[5] Rapporté par al-Bukhari.

[6] Coran XIV : 4.

[7] Shaykh Abd al-Wahid Pallavicini, L’islam intérieur, Ed. Christian de Bartillat, Paris, 1995, p. 185.

[8] Coran II, 62.

[9] Coran XVII, 1.

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11 commentaires

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  1. Abraham n’était pas monothéiste ; il était monolâtre, il n’adorait qu’un seul Dieu mais croyait qu’ils y avaient d’autres Dieux. Ce fut également le cas des juifs, jusqu’à leur exil à Babylone. La Bible, pour qui l’étudie sérieusement est bien claire sur ce sujet. Qu’il s’agisse de David, de Salomon et de bien d’autres, ils pensaient qu’il y avait de nombreux Dieux et, il leur est arrivé, surtout à Salomon, d’implorer leur intercession. Cependant, Jehova était leur Dieu, le Dieu unique d’Israël, et ils ne devaient adorer que lui. Même si tout cela, y compris les histoires sur Jésus et surtout Mahomet ne sont que des fadaises, encore faut-il les raconter honnêtement.

  2. « Vous n’êtes pas au centre de ma vie ». Non mais j’occupe un peu vos pensées quand même😉 C’est dire que je vous fais réfléchir. Hélas il n’en ressort pas grand chose à part des digressions et des attaques ad hominem. Vous en venez même à mentir pour me discréditer, à défaut d’apporter une réelle contradiction à mes propos de vérité. C’est moche tout ça.

    Mais c’est à vous de définir les guerres religieuses puisque c’est vous qui introduisez le terme !

    Qui a dit que les athées étaient en paix ? Mais au moins ils n’alimentent pas les conflits avec leur athéisme, contrairement aux sunnites et chiites : https://grandes-ecoles.studyrama.com/espace-prepas/concours/ecrits/hggmc/esh/economie/le-conflit-sunnites/chiites-6411.html

    Les indiens d’Amérique et les aborigènes d’Australie sont donc votre grande préoccupation ? Première nouvelle. J’ai toujours pensé que c’était les palestiniens.
    En quoi les indiens d’Amérique ou les aborigènes d’Australie me concerneraient particulièrement : je ne suis ni américain ni australien, ni indien ni aborigène. Je fais donc comme tout le monde : je condamne sans plus. A moins que vous ne m’appreniez que vous êtes engagé dans un mouvement de défense de ces populations autochtones. Sinon que faites vous concrètement pour les palestiniens mis à part vous sentir solidaires au nom de votre identité arabo musulmane ? Critiquer abondamment la politique israélienne, le sionisme sans aucun doute. Mais de votre belle maison normande et du haut de votre statut de « beurgeois » que faites vous de positif ? Est-ce que vous prenez aussi fait et cause pour les sahraouis ? Et les tibétains ils ne méritent pas votre compassion ?

  3. @Croissant de lune. Je vous l’ai déjà dit : apprenez à lire ou changez de lunettes.
    Commencez aussi par lire le texte que je commente, ça peut aider.
    Conflit ne veut pas dire guerre religieuse.
    Les chiites et les sunnites sont en conflit au sujet de la religion et cela alimente les conflits au moyen orient.
    Les athées ne sont pas en conflit au sujet de leur athéisme. Quel rapport entre l’athéisme et les indiens d’Amérique ou les aborigènes d’Australie ?!
    Que vient faire mon père dans cette histoire ?! Comment va votre femme ? Demandez lui de prendre rdv pour vous chez l’ophtalmologue ou chez un psy. J’ai bien compris que j’étais devenu le point focal de votre chasse aux sorcières. Ça vous aveugle et vous tape sur le système. En attendant il n’y a aucun fond dans vos propos. Vous en rendez vous seulement compte ?

    • @ Zarathoustra, les shiites et les sunites sont en conflit au fait de la religion dites-vous, et vous en savez quoi, qui vous a raconté ça? Je n’ai pas écrit que les athés se fassent la guerre au sujet de leur athéisme, ce serait très sot, mais en fait ça m’importe peu, j’ai écrit en substance que les athés font la guerre, je suggérais par là qu’il ne suffit pas d’être athés pour en être paisible. Vous êtes contre la guerre ou pour la guerre? Quelles sont les violences que vous condamnez vous, et celles que vous ne condamnez pas voire que vous aprouvez? Au sujet des Indiens Rouges et des Aborigènes, vous faites un lamentable pas de côté, on ne les as pas décimé pour le fait de la religion ou de la non-religion, mais pour d’autres choses plus basiques et plus matérielles et palpables que ça. Votre père puisque vous nous l’avez présenté, il s’est battu pour l France croit-on comprendre dans deux pays, c’était pour la cause de l’in-té-gra-tion dans la so-cié-té Française d’accueil? C’était des guerres bonnes et justes ou quoi? Fallait pas parler de votre père mon vieux, pas vous inventer un père tellement dévoué à la France que sitôt après avoir combattu dans un pays il s’en va dans un autre puis il se marie avec votre mère qui avant était bien malheureuse avec un Camrounais qui la battait tous les jours, peut-être un Muslim que ça ne m’étonnerait pas hein?

      Et c’est quoi les guerres ou conflits de religion? Parce que moi je ne crois pas que ça existe, vous si, alors démonstration SVP!

      Vous n’êtes pas au centre de ma vie, mais je suis résolu à ne pas vous laisser asséner gratuitement vos lieux communs et vos clichets ici sans objection de personne, s’il plaît à Allah m’en dispenser le temps. Soit il y a, soit il n’y a pas de conflits de religion, je compte sur votre rationalité, vos lumières sont les bienvenues, éclairez mon esprit obscurantiste, rétif à vos évidences.

      Croissant de lune.

  4. Salam alikoum, bon, j’ai lu jusqu’au bout, enfin non j’ai sauté la conclusion, c’est bien d’enfoncer des portes ouvertes mais il reste la vie réelle, doit-on le rappeler à l’auteur? Alors que doit-on faire après ce long développement?

    S’agissant des dialogues dits inter-religieux, eh bien oui, ce ne sont pas des dialogues religieux mais entre des gens. Sinon, que dirait-on d’un Chrétien qui dirait que Mohammed est vrai prophète? S’il le croit vraiment, il cesse par là même d’être chrétien, en fait le voilà converti. Maintenant c’est vrai qu’en ces temps de faible rigueur intellectuelle et morale, un qui se dit chrétien peut admettre la vérité de la prophétie Mohamédienne, l’art contemporain ça existe aussi, mais on est dans un monde où la parole perd du sens. Oui, c’est comme ça, le chrétien peut coexister avec le Musulman mais il doit nier la vérité Mohamédienne, tandis que le Musulman lui, peut coexister avec le chrétien et il reconnaît la prophétie d’Aïssa ‘alayhi assalati wa assalem, et il reconnaît ce que le Coran reconnaît donc certaines qualités et atributs du personnage mais pas d’autres. Donc le dialogue dit inter-religieux est entre des gens, pas entre des religions, c’est un dialogue si on veut ou plutôt une présence et une contemplation de la présence de ces gens émerveillés de vivre ensemble, mais l’inter-religieux, non, ou bien on se fabriquerait un dine qui n’existe pas et nous n’en avons pas le droit. Le Musulman doit agréer que le chrétien nie la prophétie Mohamédienne, celui-là agréera que le Musulman nie la divinité du prophète Jésus et la trinité et la communion charnelle de la cène, ils agréeront ces négations réciproques sans quoi, il n’y aurait qu’un seul dine et donc une seule nation, chose contraire à ce qu’Allah a disposé dans le Coran.

    Mais après on fait quoi? Une fois qu’on a longuement contemplé on fait quoi?

    Croissant de lune.

    • Peut être arrêter de bassiner le monde avec votre religion qui serait l’unique et la meilleure car toutes les religions procèdent du même fonds. Peu importe le messager et donc les prophètes. Seul le message importe. Et il est fondamentalement le même dans les monothéismes car il n’y aurait qu’un seul dieu. Voilà pourquoi l’auteur parle d’un seul monothéisme. Ça ne vous empêche pas d’être musulman, juste de penser que vous détenez la vérité et pas le voisin sachant que par ailleurs toute révélation est nécessairement incomplète car elle ne peut épuiser le divin. Elle est juste adaptée au lieu, à l’époque et plus encore à votre misérable entendement. Dans 1 000 ans, il se pourrait bien que l’on ait un nouveau prophète et qu’on sorte de la redite, sauf si le messie advient dans l’intervalle.
      Voilà ce qu’il faut en conclure.

  5. Quoi que tu dises piètre historien,ce conflit du moyen-orient a bien été créé de toutes pièces par l’occident qui a voulu se débarrasser de l’antisémitisme millénaire qui le gangrenait sur le dos des Palestiniens .Les derniers pogroms paroxystiques des guerres mondiales par lui provoquées et fondées sur la pureté aryenne en sont l’illustration parfaite de cet état d’esprit.La haine du juif errant est consubstantielles à la civilisation occidentale.Alors pour se donner bonne conscience et se déculpabiliser des barbaries à répétition dont il est seul responsable ,il a fabriqué un Etat bidon, postiche.

  6. Très joli texte même s’ils ne concernent que les croyants notamment monothéistes. Mais les athées sauront aussi se réjouir si ce type de message contribuent à ce que ceux ci arrêtent leurs conflits puérils qui alimentent la division de l’humanité. Voilà pourquoi aussi ils proposent l’humanisme quand les religions échouent à se mettre d’accord pour embrasser l’universel. Bravo aussi pour avoir remis à sa juste place le conflit israélo palestinien que des esprits endoctrinés, voire malades voudraient voir comme le signe d’un vaste complot international. Il s’agit en effet d’un conflit local et nous ferons en sorte qu’il le reste, en ne participant pas à cette fumisterie qui voudrait diviser le monde en deux camps : sionistes et anti sionistes.

    • Ah Zarathoustra, il y aurait donc des conflits entre religionaires et pas du tout entre les athés? Pourquoi, que signifieraient des guerres strictement religieues? Parce que moi je ne connais pas, je ne sais pas ce que ça veut dire, donc instruisez-nous au lieu d’enfiler des lieux communs et de répéter ce qui s’écrit et se dit partout. Ce n’est pas parce que Pierre, Paul ou Jacques n’importe où on va vous parle de guerres de religion et que le fait religieux augmente la possibilité de guerre que c’est vraiment vrai, il ne faut pas écouter n’importe qui, à votre âge, voyons! Et donc les athés seraient remarquablement paisibles parce qu’ils sont athés? Première nouvelle, développez, démontrez SVP. Et quelle est la cause la plus permanente des guerres et violences s’il vous plaît? Les guerres génocidaires livrées aux Indiens Rouges et Aborigènes c’était vraiment vraiment pour le dine? Vous vous fichez de qui? En fait vous ne le croyez pas, puisque vous vous donnez pour incroyant donc vous ne croyez pas à la substance des guerres dites de religion, donc pourquoi validez-vous cette thématique fumeuse et nébuleuse? Est-ce que ce ne serait pas par hasard afin d’occulter la réalité de la guerre? Donc votre père a servi la France dans deux pays sous les armes, c’était donc de la guerre mais pas guerre de religion, alors?… Ah non, c’était par esprit d’intégration, c’est ça et donc les objecteurs ou réfractaires ne sont pas intégrés hein? Vous êtes un sophiste imposteur.

      Croissant de lune.

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