Que signifie isnâd ?
Isnâd (إسناد) vient de la racine s-n-d, qui exprime l'appui : sanad est ce sur quoi l'on s'adosse. Isnâd signifie littéralement « le fait de faire reposer » une parole sur quelqu'un, de l'attribuer. En pratique, on emploie isnâd et sanad l'un pour l'autre, au sens de chaîne de transmetteurs.
Un hadith se présente en deux parties. L'isnâd vient d'abord : « Untel nous a rapporté, d'après Untel, d'après Untel, que le Prophète a dit… ». Puis le matn, le texte lui-même. La chaîne remonte en général à l'un des Compagnons, témoin direct, puis passe par la génération suivante, les tâbi'ûn (Successeurs), jusqu'au compilateur.
La tradition fait remonter l'exigence de la chaîne aux troubles qui suivirent l'assassinat du calife Othmân. Muslim rapporte, en tête de son Sahîh, le mot de Muhammad ibn Sîrîn (mort en 728) : on ne demandait pas l'isnâd, jusqu'à ce que survienne la discorde ; on dit alors « nommez-nous vos hommes ».
Comment juge-t-on un isnâd ?
Les spécialistes ont bâti autour de la chaîne une discipline entière, la « science des hommes » ('ilm al-rijâl) et la critique des transmetteurs (al-jarh wa-l-ta'dîl), que Mohamed Jamil Cherifi présente dans son étude sur la charia et le hadith. Des dictionnaires biographiques recensent des milliers de transmetteurs, avec leurs dates, leurs maîtres et leurs élèves, et l'avis des critiques sur leur fiabilité.
Une chaîne est jugée solide quand elle est continue (muttasil), que chaque maillon est réputé intègre et doté d'une bonne mémoire, et qu'aucune anomalie cachée ne l'entache. Elle est interrompue quand un maillon manque ; on dit mursal le récit d'un Successeur qui cite le Prophète sans nommer le Compagnon. Les savants prisaient les chaînes courtes, dites 'âlî, « élevées ». Boukhari tenait pour la plus sûre la « chaîne d'or » : Mâlik, d'après Nâfi', d'après Ibn 'Umar.
Le nombre de chaînes compte aussi. Un hadith transmis par de très nombreuses voies indépendantes est dit mutawâtir ; rapporté par peu de voies, il est dit âhâd. Un bon isnâd ne suffit pas toujours : le texte est aussi confronté au Coran et aux autres récits. Voir la Sunna et les hadiths.
Un principe qui dépasse le hadith
L'isnâd n'est pas réservé au hadith. Les commentaires anciens du Coran, comme celui de Tabarî, citent leurs sources par des chaînes ; les récitateurs du Coran reçoivent encore aujourd'hui une ijâza, une licence, avec la chaîne de leurs maîtres jusqu'au Prophète. Rachid Id Yassine, dans « Être chiite aujourd'hui », rapproche l'isnâd des sunnites, l'imâmat des chiites et la silsila des soufis, la chaîne initiatique d'une tarîqa : trois manières de rattacher un enseignement au Prophète.
Le juriste Abdallah ibn al-Mubârak (mort en 797) l'a résumé dans une formule que Muslim rapporte aussi : l'isnâd fait partie de la religion, et sans lui chacun dirait ce qu'il veut.
L'isnâd en débat chez les historiens
Les orientalistes ont mis en doute la valeur historique des chaînes. Joseph Schacht, en 1950, soutenait que beaucoup d'isnâd avaient été prolongés après coup jusqu'au Prophète pour donner du poids à des opinions juridiques. D'autres chercheurs ont depuis daté certains récits en comparant toutes leurs chaînes. Sur Oumma, Hocine Kerzazi reprend cette critique dans « Le hadith aux abois », où il parle de chaînes de garants « purement déclaratives ». Ahmed Amine lui répond dans « Les origines de l'islam » qu'il faut appliquer la même prudence aux sources non musulmanes. Tayeb Chouiref, à l'inverse, s'appuie sur les feuillets anciens publiés par Muhammad Hamidullah pour défendre l'ancienneté de la transmission écrite. Les deux lectures coexistent.





