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Le prétendu mythe d’Al-Andalus

Lors d’une conférence délivrée au Carrefour de l’horloge et publiée sur youtube il y a une année, le professeur Rémi Brague, philosophe et historien de la philosophie médiévale arabe et juive, affirme qu’il y a un « mythe d’al-Andalus». Ce nouveau paradigme est repris dans d’autres sites qui propagent une « nouvelle histoire » sur la contribution de la civilisation islamique dans le monde au profit de l’Occident et d’un prétendu « esprit moderne ». J’ai écrit un autre article qui s’attaque à la thèse de  Gougenheim selon laquelle les Occidentaux ont accédé directement aux ouvrages grecs en les traduisant du grec au latin et que l’Orient musulman n’a joué aucun rôle dans la renaissance de l’Europe. C’est dans l’air du temps, que certains auteurs occidentaux développent des théories nouvelles pour gagner la bataille spirituelle et intellectuelle en faveur d’une civilisation (occidentale) et au dépend d’une autre (islamique).
Je vais donc critiquer la thèse de M. Rémi Brague en parcourant les principaux arguments soulevés. Il convient juste de rappeler que Rémi Brague a préfacé l’ouvrage de Dario Fernandez-Morera, Chrétiens, juifs et musulmans dans al-Andalus : mythes et réalités de l’Espagne islamique (Paris, Jean-Cyrille Godefroy, 2018). Les arguments de M.Brague sont repris en grande partie de cet ouvrage.
Depuis que les Berbères musulmans ont conquis la péninsule ibérique en 711, l’esprit de tolérance des conquérants musulmans à l’égard de la population locale chrétienne s’imposait, selon cet auteur, pour des raisons objectives (l’écrasante majorité de la population n’était pas destructible d’autant plus qu’elle fut la population active) et non humanistes (esprit de tolérance), a-t-il affirmé. Or, Tarik ibn Ziyad et Moussa Ibn Noçaïr qui étaient les commandants en chef de l’armée musulmane n’ont pas vraiment commis de massacres contre les populations comme il était d’usage chez les chrétiens dans d’autres régions du monde comme par exemple lors de la prise de Jérusalem par les Croisés en 1099.
Ils ont même laissé en paix les Basques jadis très opprimés par  les wisigoths. Depuis cette date, les Basques sont restés reconnaissants aux Musulmans au point où ils se sont attaqués à l’armée de Charlemagne qui venait envahir al-Andalus. Les nouveaux arrivants ont vraiment manifesté un esprit de tolérance vis-à-vis des populations locales (chrétienne et juive). Celles-ci ne se sont jamais révoltées contre la présence islamique, ce qui explique sa longévité.
Concernant les avantages offerts par les Juifs aux Musulmans en jouant le rôle d’auxiliaires pour garder les villes prises par les Berbères durant la conquête furent bien réels. Toutefois, les Juifs qui étaient persécutés par les Wisigoths ont vite remarqué que l’Islam leur donnait un statut bien meilleur que celui des Wisigoths, le statut de Dhimi (les Chrétiens et les Juifs pouvaient garder et pratiquer leur religion tout en payant un impôt pour leur protection).  Ce statut reflète donc une certaine tolérance religieuse.
Ce professeur parle également de quelque chose d’étrange. Il affirme que les Musulmans ne reconnaissent pas dans un pays conquis  l’ancien héritage, c’est-à-dire ce qu’il y avait avant la conquête en faisant référence à la Djahilia (ignorance) que les Musulmans auraient toujours évoquée au grand dam de leurs adversaires.
Or, la conquête d’al-Andalus ne s’est pas faite en ignorant la cause des Wisigoths. Le roi wisigoth que Tarek ibn Ziyad affrontait à la bataille de Guadalete en 711 était en fait un usurpateur qui avait écarté du pouvoir les fils du roi Witiza. Un jour, ce dernier agresse la fille du gouverneur wisigoth de Ceuta qui venait effectuer un séjour dans le palais royal à Tolède selon les vieilles coutumes aristocratiques wisigothiques.  Son père fou de colère propose alors aux Berbères d’Afrique du Nord d’envahir le royaume wisigothique en les informons de la situation difficile du pays qui était selon lui prêt à accueillir de nouveaux chefs. Les enfants déchus de l’ancien roi ont d’ailleurs participé à la bataille contre le roi Rodrigue aux côtés de Tarek ibn Ziyad.
Brague n’évoque pas également le métissage entre les conquérants et les conquis et aussi l’apparition d’une génération de Musulmans issus de mères chrétiennes, comme ce fut le cas au Moyen- Orient à l’époque du Khalifat abbasside. Les Chrétiens qui se convertissaient à l’Islam étaient exemptés d’impôts et jouissait des mêmes droits que les autres Musulmans. Ils devenaient les clients (mawali) des dignitaires arabes. De plus, les conquérants ne réduisaient pas en esclavage les Chrétiens convertis à l’Islam comme le faisait les Francs ou les Germains à cette époque pour les captifs chrétiens de la guerre.
Brague remet en cause l’appellation « système d’irrigation islamique » en affirmant que les techniques et les sciences ne peuvent être qualifiées par des noms religieux ou ethniques. Elles sont selon lui plutôt universelles. En réalité, il ne parle pas vraiment des raisons qui font que les historiens utilisent une telle appellation. Les systèmes d’irrigation d’al-Andalus ont été importés de Syrie et d’autres régions du Moyen-Orient et ont été développés par les Musulmans de cette région, d’où cette appellation méritée avant qu’ils ne soient adoptés par al-Andalus. A cette époque, à al-Andalus, des cultures nouvelles ont été introduites grâce à ce système d’irrigation comme les oranges, les grenades, les citrons, les aubergines, les artichauts, le coton, les amandes, le riz, les raisins, les abricots et les pêches ainsi que les épices.
Ce professeur ajoute que la réputation d’al-Andalus provient d’une certaine attractivité de l’Espagne pour les légendes et les mythes en utilisant des informations sur le goût des Européens au Dix-neuvième siècle pour des voyages dans de telles contrées réputées selon lui pour leur exotisme.
Cette affirmation ne résiste pas devant les faits. Comme il n’y a jamais eu de fumée sans feu, la civilisation islamique en Espagne connaissait un rayonnement tel que sa réputation et son prestige était acquis en Europe et dans le reste du monde. Ce fut également le cas du Khalifat abbasside en Orient et dans une moindre mesure de la Sicile Aghlabide laquelle a tant fasciné l’Empereur du Saint-Empire Germanique, Frédéric de Hohenstaufen que différentes techniques, des systèmes fiscaux et d’irrigation ont été importées en Europe à partir de cette contrée, ce qui prouve l’existence d’une grande civilisation et non d’une légende.
A Cordoue durant le règne du Khalife omeyyade Abderrahmane II, il y avait un demi-million d’habitants, 113 000 maisons, 300 bains publics et 700 mosquées. Il y avait à al-Andalus du papier inconnu en Europe, des librairies et des universités. La seule bibliothèque de Cordoue contenait 600 000 manuscrits. Se sont des faits rapportés par les orientalistes occidentaux eux-mêmes.
Al-Andalus était également réputée pour l’essor de ses sciences mais surtout pour sa médecine et sa chirurgie. Je ne vais pas citer tous les médecins et chirurgiens andalous. Un seul exemple suffit à montrer que dans le domaine médical, l’Espagne islamique était une destination privilégiée pour les étudiants chrétiens.
Mais avant de cela, je tiens à citer un élément important : Rémi Brague a affirmé que même si les Musulmans possédaient les sciences et les techniques, il n’en demeure pas moins que leur diffusion en Europe dépendait du destinataire qui en prenait possession et non du propriétaire. Mais là, il y a un problème, si les Occidentaux se sont appropriés les techniques et les sciences musulmanes, c’est parce que les Musulmans offraient leur savoir au monde entier sans aucune contrainte comme c’est le cas aujourd’hui.
Par exemple, al-Zahrawi (Albucassis) (936-1013) qui fut le grand chirurgien de son époque, a écrit une encyclopédie de 1500 pages et 30 tomes, « Al-Tasrif liman Aegiza an al-Ta’lif », sans protéger ses inventions qui comprenaient les instruments de chirurgie dans les modèles existent aujourd’hui malgré le progrès technologique. Cette encyclopédie a été traduite en latin par Gérard de Crémone et a été éditée plus de vingt fois dans toute l’Europe. Elle est restée la référence en médecine et en chirurgie jusqu’au dix-huitième siècle.
Brague affirme « que les sciences et les techniques sont pris et non donnés ». Or, Al-Zahrawi a donné son savoir. Il a publié son encyclopédie gratuitement au profit des étudiants qui venaient nombreux à Cordoue. Ensuite, celle-ci a été traduite en Occident. Cette phrase de M. Brague n’est pas très claire. On peut reconnaître une dette envers al-Andalus du fait de l’immense savoir récupéré de ce pays gratuitement.  C’est donc l’attractivité d’une civilisation qui fut à l’œuvre dans la réputation d’al-Andalus et non la diffusion d’une légende exotique
Brague parle de la civilisation islamique en Espagne comme étant dédiée à une élite et non à la population hispanique entière en arguant qu’il n’a trouvé aucune trace d’une littérature sur la paysannerie qui était la population majoritaire dans al-Andalus contrairement à celle relative aux savants et hommes de science comme Ibn Rũshd pour donner un exemple illustre. Mais depuis quand on entend parler d’une littérature sur la paysannerie durant le Moyen Age féodal et seigneuriale ? En vérité, les paysans n’ont jamais parlé d’eux-mêmes étant donné leur condition difficile.
En revanche, il est étonnant d’entendre des affirmations du genre « les monuments, les mosquées, les bains, c’est une culture d’élite ». Or, la mosquée n’a jamais été dans l’histoire de l’Islam une institution d’élite.
Brague parle aussi de la poésie arabe d’al-Andalus dont les acteurs sont toujours un maître et une esclave. Une telle relation reflète, selon lui, un rapport de force. Or, c’est par la qualité des vers, des rimes et leur sens profond qu’une poésie peut être évaluée et non par les rapports de force qui se dessinent entre les acteurs de cette poésie. De ce côté-là, on n’a jamais critiqué la poésie arabe d’al-Andalus.    Il faut rappeler aussi qu’al-Andalus a été constamment menacée par les royaumes chrétiens. L’esprit de tolérance a certes décliné en raison de la pression militaire exercée par les Chrétiens de la Reconquista soutenus par les Européens. Qui devrions-nous blâmer ? Pas les Musulmans eux-mêmes, mais plutôt les envahisseurs chrétiens. L’arrivée des Almoravides et des Almohades en Espagne de moins en moins tolérants s’explique d’ailleurs par la pression militaire chrétienne. A cette époque, la civilisation andalouse commençait à manifester des signes de déclin. L’orthodoxie religieuse prenait le dessus sur la philosophie d’Ibn Rũshd. Mais de là, généraliser ce constat à l’époque omeyyade, c’est aller vite en besogne.
Brague n’a manifestement pas réussi à démontrer qu’il y a véritablement un mythe d’al-Andalus. Il n’a fait qu’interpréter négativement et à sa façon des faits historiques qui ne font que confirmer la grandeur de la civilisation islamique en Espagne.
Rafik Hiahemzizou
Références
Conférence de M.Rémi Brague au carrefour de l’Horloge (lien internet : https://www.youtube.com/watch?v=Cj43XHT4VD4).
Pierre Guichard, Al-Andalus, 711-1492 : Une histoire de l’Espagne musulmane, Hachette Littératures, coll. « Pluriel », 2000.
Evariste Lévi-Provençal, Histoire de l’Espagne musulmane, Paris, Maisonneuve et Larose, 1967.
Darío Fernández-Morera (trad. Julien Funnaro, préf. Rémi Brague), Chrétiens, Juifs et Musulmans dans al-Andalus  mythes et réalités de l’Espagne islamique, Paris, Jean Cyrille Godefroy, 2018.
Sigrid Hunke (trad.Solange et Georges de Lalène), Le Soleil d’Allah brille sur l’Occident : notre héritage arabe, Paris, 1963.
 
 

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