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Devoir d’inventaire et mémoire : prélude à une coopération dans l’égale dignité

« Ce jour-là, j’ai vieilli prématurément. Ce jour-là, le monde a basculé. Même les ancêtres ont bougé sous terre. Et les enfants ont compris qu’il fallait se battre les armes à la main pour devenir des hommes libres. Personne ne peut oublier ce jour-là » – Houari Boumediene à propos des massacres de masse du 8 mai 1945.

« Veuillez transmettre aux familles des victimes de l’agression de Sétif la sympathie du général de Gaulle et du gouvernement tout entier. Veuillez affirmer publiquement la volonté de la France victorieuse de ne laisser porter aucune atteinte à la souveraineté française sur l’Algérie » –Télégramme du général de Gaulle, au gouverneur de l’Algérie, le 10 mai 1945.

Résumé

On aura tout dit du 8 mai 1945. J’ai, à titre personnel, contribué à plusieurs articles s’y rapportant. Dans cette présente contribution, je veux tracer à grands traits 132 ans de calvaire d’un peuple, en faisant des haltes pour signaler les acmés de l’horreur des Bugeaud, Saint- Arnaud dont Victor Hugo a écrit qu’il avait : « Les états de service d’un chacal »

Nous expliquerons comment le pouvoir colonial a tout mis en oeuvre, avec l’accord du gouvernement de la France, pour faire de l’Algérie un Etat d’apartheid qui devait déboucher sur des révoltes, chaque fois réprimées dans le sang. Le 8 mai, par son horreur, a été l’étincelle qui a déclenché, dix ans après, la Révolution de Novembre.

132 ans de violence contre un peuple sans défense

Dans l’histoire tumultueuse de l’Algérie colonisée pendant 75 ans, de 1830 à 1907 jusqu’aux évènements de Aïn Turk (Marguerite), le peuple algérien n’a pas arrêté de se battre pour la liberté. Il aura subi toutes les avanies et outrages.

On l’a dépossédé de sa terre, on l’a repoussé vers les territoires les moins productifs. Des Algériens moururent de toutes les façons possibles. Des tribus entières furent décimées, (les enfumades) les déportations… Le  pouvoir colonial pilla tout ce qui était possible d’être pillé, en enrichissant les grands musées français, notamment du Louvre, contribuant ainsi au rayonnement de la France.

Parallèlement, le pouvoir colonial mit en oeuvre son entreprise pour mieux briser le système éducatif d’alors, qui était le fait des zaouïas. Instructions furent données par le maréchal Clauzel  pour, indirectement, favoriser le christianisme et faire retrouver aux Algériens «l e substrat chrétien qu’ils avaient avant l’invasion islamique». Le plus enragé en la matière fut le cardinal Lavigerie. En rattachant les zaouïas, il tarit les sources de financement des enseignants.

« Partout autour de nous, écrivait Tocqueville, «les lumières sont éteintes. Nous avons rendu ce peuple beaucoup plus illettré qu’avant de nous connaître ». On l’aura compris, ce sont des poussières d’individus que le pouvoir colonial voulait mettre en place : une main-d’oeuvre servile, illettrée, avec la rapine sur les matières premières ; un analphabétisme qui frisa les 90%. Les rares Algériens instruits furent des voleurs de feu, selon l’expression de Jean El Mouhoub Amrouche.

Il vient qu’ayant maté les derniers soubresauts, le pouvoir colonial pensait qu’il était installé pour 1000 ans. Cependant, au tournant du siècle, graduellement, il y eut une prise de conscience des rares élites qui voulurent essayer la voie politique, après s’être battues vaillamment. C’est dans ce cadre que naquirent l’Etoile Nord Africaine, créée à Paris par Imache et Messali, l’UDMA de Ferhat Abbas, puis le MTLD et le PPA de Messali Hadj, les Ouléma avec Ben Badis, qui voulaient préserver l’identité religieuse  en créant un système éducatif parallèle.

Rien n’y fit. Le pouvoir colonial, sourd à toute émancipation, redoublait de sauvagerie. Il utilisa les Algériens comme chair à canon dans tous les théâtres d’opération du monde où la France, qui se voulait un empire avec son âme damnée, chercha querelle aux pays faibles. Les Algériens guerroyèrent à leur corps défendant, au Levant, en Crimée, au Mexique et, naturellement, ils seront de toutes les guerres de la France contre l’Allemagne en 1870, en 1914 et en 1940. 150 000 Algériens et plusieurs milliers sont morts au combat.

Après avoir enduré une colonisation sauvage, abjecte et raciste, pendant près de 115 ans, le peuple algérien a compris qu’il lui fallait s’affirmer. En d’autres termes, qu’il fallait profiter de la libération de l’Europe pour revendiquer l’indépendance du pays. il a suffi d’une étincelle, le drapeau brandi par Saâl Bouzid, pour que l’explosion ait lieu.

Pourquoi ces massacres de masse ?

Le 8 mai 1945, la victoire des Alliés sur le nazisme fut célébrée sur l’ensemble du vaste territoire algérien. Les manifestants, dont certains s’étaient battus en Italie, contribuant à abattre le Nazisme, souhaitaient obtenir l’indépendance. Impensable pour la classe politique française d’alors, droite et gauche confondues, qui ne concevait pas de se défaire de ses trois départements d’Algérie !

La répression fut atroce. Dès le 8 mai au soir, la loi martiale fut décrétée. Des armes furent distribuées aux milices européennes. « La chasse à l´Arabe » commença dès lors, avec une terrible férocité. On voyait des cadavres partout dans toutes les rues, la répression était aveugle ; ce fut un effroyable massacre.

On ne peut pas comprendre la sauvagerie de ce qui s’est passé le 8 mai 45, pendant près d’un mois, si on n’a pas en perspective le signal de base de la France qui se croyait imbue d’une mission civilisatrice, avec naturellement le mythe d’appartenir à une race supérieure. S’y ajoute, ensuite, la frustration de la défaite de juin 40. Sentant le vent tourner, les Européens d’Algérie qui étaient pétainistes, en patriotes de la 25e heure, rejoignirent de Gaulle qui donna le signal de la curée au boucher du Constantinois, le général Duval.

Ce furent, chaque jour du mois de mai, des centaines, voire des milliers d’Algériens de toutes conditions – hommes, femmes et enfants – qui passèrent de vie à trépas. Pire encore, les autorités coloniales mobilisèrent les prisonniers allemands et italiens, armèrent les colons et leur octroyèrnt un véritable permis de tuer. Ce fut la curée : la cause sacrée de droite à gauche de l’échiquier politique. Il fallait se défouler sans retenue.

Mémorial du 8 mai 1945 à Kherrata

Combien de morts , de blessés, de condamnés, de guillotinés et de déportés ?

Il ne faut pas croire que les évènements n’ont duré que quelques jours. Le calvaire dura des mois, et se termina par des centaines de condamnations, des déportés, des guillotinés.

Naturellement, aucune enquête sérieuse ne fut menée. On envoya le général Tubert, à qui on montra un simulacre de faits. Il en conclut ainsi qu’au total 102 Européens – 86 civils et 16 militaires – furent tués lors des émeutes et qu’il y eut 1 100 morts algériens. Plusieurs chiffres furent donnés, aussi bien par les observateurs étrangers que par les Algériens. Même le général Tubert, en petit comité, déclara le chiffre de 15.000. La répression judiciaire, orchestrée par la cour martiale de Sétif et les tribunaux militaires, dressa des bilans successifs.

Comme rapporté par l’historien Charles Robert Ageron :  « À l’Assemblée nationale, le ministre fournit en novembre 1945 les chiffres suivants: «4560 arrestations dont 3696 pour le département de Constantine, 505 pour le département d’Oran, 359 pour le département d’Alger. Au 21 novembre, il y a eu 557 non-lieu, 99 condamnations à mort dont 22 mises à exécution, 4 aux travaux forcés à perpétuité et 329 aux travaux forcés à temps». Les archives de la justice militaire enregistrèrent le total des condamnations relatives aux affaires de mai et juin 1945:3 630 prévenus furent jugés à des dates diverses, 1868 furent condamnés à des peines d’emprisonnement, 157 à la peine de mort, 33 exécutions capitales furent effectives, 119 commuées» (1)

Les Algériens affirment, pour leur part, avoir recensé 45 000 morts en un mois, sans compter les jugements, les emprisonnements et les condamnations à mort. D’autres chiffres, divulgués par un journal égyptien, annoncèrent 60 000, voire 80 000 morts.

Mémoire et transmission générationnelle des traumatismes

Peut-on, honnêtement, oublier cette tragédie et passer par “pertes et profits” le calvaire du peuple algérien qui subit un massacre de masse sans nom ? Puisque, nous dit-on, le mot génocide est une marque déposée spécifique d’un massacre de masse d’un autre peuple… qui applique au peuple palestinien le bréviaire des génocidaires.

Il semble que les souvenirs douloureux se transmettent. La mémoire se traduit indirectement par des traumatismes inconscients des générations de parents ayant été exposées à cet ensauvagement. Des études ont montré que des évènements tragiques, enfouis dans le subconscient des individus, réapparaissent indirectement dans les comportements.

Ainsi, une étude réalisée aux Etats Unis montre que : « Le traumatisme de l’Holocauste se transmet aux descendants. Et pas seulement au travers des récits des parents qui ont connu les camps de concentration, la torture ou la crainte d’être faits prisonniers. Non. Ce traumatisme laisse une empreinte biologique, une marque sur l’ADN de la génération suivante. C’est ce que montrent Rachel Yehuda et son équipe de l’école de médecine du Mont Sinaï à New York dans l’American Journal of Psychiatry. Les enfants adultes des survivants de l’Holocauste souffrent plus souvent que la moyenne de troubles de l’humeur et d’anxiété, ainsi que de stress post-traumatique. Un centre de recherche sur l’holocauste a ainsi été créé pour «accompagner» les «malades»

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Mutatis mutandis, les mêmes traumatismes vécus par les ancêtres sont toujours là et il est inconvenant de parler de soldes de tout compte. Il y a donc une responsabilité à assumer de la part de la France. Le tout est de savoir si la France, qui se dit gardienne de la morale, puisse enfin regarder la réalité en face.

Nous sommes au XXIe siècle, un siècle où la sauvagerie fait un retour en force encore plus tragique avec ce qui se passe à Ghaza. L’ensauvagement dont parle Aimé Césaire dans son texte majeur “Le Discours sur le Colonialisme” a repris du service dans cetet atmosphère de fin de règne d’un empire sur le déclin qui, pendant un demi millénaire, a terrorisé des peuples sans défense.

Où en sommes-nous ? Le message des aînés

Pour l’histoire, le nombre exact de suppliciés a toujours été minimisé par le pouvoir colonial. Il y a près de trente ans, l’Algérie demandait justice.

Pour rappel : « Le cinquantième anniversaire, en 1995, a donné lieu en Algérie et en France à une série de commémorations dans une conférence-débat donnée à Paris à l’université de la Sorbonne le 4 mai 1995 par le président de la Fondation du 8 mai 1945, ancien ministre Feu. Bachir Boumaza [qui deviendra ensuite président du Senat, note du rédacteur] s’éleva contre «les tentatives révisionnistes de l’histoire coloniale française» qui visent à minimiser l’ampleur et l’horreur des massacres de civils algériens. «du côté algérien la cause est entendue», le génocide perpétré volontairement à la suite d’une provocation colonialiste aurait fait «45000 morts, chiffre officiel». La Fondation algérienne du 8 mai 1945, en mettant en avant les 45000 martyrs (Shuhadâ) du génocide entendait justifier la plainte contre la France auprès de l’ONU pour crime imprescriptible contre l’humanité et demande depuis 1990 un nouveau procès de Nuremberg ».

Les plus hautes autorités du pays continuent à adresser des messages de vigilance aux générations actuelles sur ce que fut le 8 mai 1945. Il y a une dimension mémorielle à entretenir, comme l’a fait le président du Conseil de la nation dans sa conférence du 7 mai 2024. Il sera nécessaire d’en tirer les conséquences, notamment en s’orientant vers la science et le développement pour que l’Algérie, pour les siècles des siècles, ne soit plus jamais prise au dépourvu.

Stèle érigée, à Sétif, à la mémoire de Saâl Bouzid, premier martyr du 8Mai 1945

Conclusion

Durant le calvaire de la colonisation, les jours funestes de mai 1945 furent marqués par un insoutenable massacre de masse, dont l’impunité totale ajoute à son horreur. Si on prend la fourchette basse de 20 000 morts en un mois, cela représente 600 morts par jour ! Auschwitz en grand ! Quand on songe que des fours ont été utilisés aussi pour faire disparaître des cadavres…

La glorieuse Révolution de Novembre fit mûrir, dans la tête de ses concepteurs, l’impérieuse nécessité de prendre les armes. Le 8 mai 1945 sera, en effet, le premier épisode de la guerre d’indépendance de l’Algérie, qui éclatera en Novembre 1954.

Il est bon, alors, d’appeler sans cesse à un devoir d’inventaire du livre noir de la colonisation dans sa dimension la plus inhumaine. Nous ne pourrons regarder ensemble [peuple algérien et peuple français] vers l’avenir que quand nous, Algériens, aurons accès à toutes les archives de l’Algérie. Ce qui nous permettra de connaître enfin la réalité de l’histoire confisquée et d’en tirer les grands et précieux enseignements.

En 2005, l’ambassadeur de France à Alger a reconnu officiellement que ces massacres furent « une tragédie inexcusable ». Dix ans plus tard, le secrétaire d’Etat français aux Anciens combattants, Jean-Marc Todeschini, a déposé une gerbe au pied du mausolée de Saâl Bouzid, à Sétif. En 2021, l’ambassadeur de France s’est lui aussi recueilli à Sétif. A ce rythme-là, peut-être qu’en 2045, soit un siècle plus tard, il y aura enfin une reconnaissance de la faute !

Est-il imaginable qu’un jour prochain, un président français s´inclinera devant la mémoire des victimes de la barbarie coloniale, comme l’a fait Willy Brandt en Pologne devant les victimes de la barbarie nazie ?

A l´instar des Etats-Unis avec le Vietnam, il est nécessaire pour la France de regarder son histoire coloniale en face. Pourquoi ne le ferait-elle pas pour les millions de morts algériens, victimes du pouvoir colonial et dont les massacres du 8 Mai 1945 n´en sont qu´un funeste épisode ?  C’est tout le bréviaire de la colonisation qui est en accusation.

Compte tenu de l’imprescriptibilité de ces crimes contre l’humanité, on se prend à rêver d’un tribunal qui rendrait justice aux morts et apporterait la paix aux vivants. A quand un tribunal type Russel, capable de poursuivre les criminels de guerre ? Ce serait le premier pas vers le recensement de ce qui s’est réellement  passé.

Peut-être qu’une Commission de type Vérité et réconciliation, analogue à celle qu’a pu mettre en place Nelson Mandela, permettrait aux deux peuples de se connaître pour enfin aller de l’avant.

L’Algérie tient à ce qu’on rende justice à ses suppliciés, qui se comptent par millions depuis l’invasion de son territoire, un matin de juillet 1830. Elle ne mettra pas en place l’équivalent d’une pompe à finance du type Shoah. Rien n’interdit ensuite la coopération «win win» de deux grandes nations, qui accepteront des accommodements raisonnables dans l’égale dignité des deux peuples.

L’Algérie, de par sa profondeur stratégique qui en fait une porte de l’Afrique, est appelée à devenir rapidement un pays émergent, aux multiples richesses. Elle sera, pour la France, un partenaire privilégié, multidimensionnel notamment par sa diaspora, dans un environnement qui a grand besoin de stabilité.

Professeur  Chems Eddine Chitour
Ecole Polytechnique Alger

 

1.Charles Robert Ageron Mai 1945 en Algérie : Enjeu de mémoire et histoire https://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2012-4-page-68.htm

2.https://www.lemonde.fr/sciences/article/2014/06/23/la-shoah-un-traumatisme-hereditaire_4443865_1650684.html

Article de référence:  Chems Eddine Chitour  https://www.lexpressiondz.com/nationale/prelude-a-une-cooperation-dans-l-egale-dignite-381419

 

 

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