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Quelques défis auxquels est confronté le soufisme contemporain

« Nous leur montrerons Nos signes aux horizons et en eux-mêmes jusqu’à ce qu’ils voient clairement que ceci est la Vérité [1] ». Depuis le XVIIe siècle au moins, la civilisation prédominante – l’Occident – n’a développé que la dimension « horizontale », soit la raison unidimensionnelle, utilitariste, délaissant ainsi l’approche intérieure, introspective. Mais le vécu religieux musulman a lui-même évolué vers un formalisme sclérosant, ce qu’on a pu appeler ici ou là le « matérialisme religieux ».

Dans la civilisation islamique, le soufisme a toujours eu pour rôle de rétablir l’équilibre rompu par le « juridisme », et de rétablir la hiérarchie des valeurs : partir du métaphysique pour descendre vers le physique. Les enjeux contemporains, cependant, nécessitent désormais des réponses qui dépassent largement celles données auparavant par le soufisme historique, lesquelles étaient limitées à la sphère musulmane du monde.

Une remise en question permanente

Face à la fulgurance de la mondialisation et aux défis péremptoires de la postmodernité, c’est une révolution du sens qu’il faut susciter. Une telle ‘‘conversion’’ nous oblige à renouveler notre regard, à reconsidérer notre quête des « signes » (âyât) qui pointent vers le sens primordial de la Révélation et du projet divin qui la sous-tend. A vrai dire, elle nous est demandée chaque jour !

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Le soufisme lui-même ne peut échapper, dans son vécu actuel, à une ‘‘refonte de sens’’ similaire à celle qui doit être opérée sur les sciences normatives de l’islam exotérique.

Dans cette spiritualité, l’essentiel est parfois devenu accessoire, et l’accessoire essentiel, ce qu’avaient bien montré les maîtres du « soufisme réformé » de la fin du XVIIIe siècle et début du XIXe (Ahmad Ibn Idrîs, notamment). Or, ce qu’on peut attendre du soufisme, dans notre nouvel espace-temps, est un constant dépassement des schémas mentaux, piétistes, routiniers, car la routine est suicidaire en matière de spiritualité. Il ne s’agit pas de rejeter l’immense patrimoine soufi – pas plus qu’il ne faut rejeter celui de l’islam global – mais d’apprendre à assimiler sa quintessence pour mieux se l’approprier, et ainsi le faire vivre dans notre environnement, ici et maintenant.

C’est ce que l’on peut appeler le ‘‘fondamentisme’’ spirituel, par contraste avec le fondamentalisme religieux, qui se crispe sur la lettre, c’est-à-dire sur un contexte spatio-temporel qui ne nous concerne plus.

La lettre doit être pleinement considérée, mais comme un point d’ascension, non comme un terminus. La gnose brûle tout ce qui est vil dans le corps du gnostique, disait Abû Yazîd Bistâmî. De même, une spiritualité exigeante permet d’aller à l’essentiel : elle nettoie plus encore la conscience que les acquis et les savoirs extérieurs.

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Parmi les défis : Vivre l’enseignement soufi

Vivre « le fils de l’Instant » 

L’un des symptômes de la modernité/mondialisation est incontestablement l’accélération du temps, ou du moins la perception que l’on a d’une telle accélération, laquelle va de pair avec l’abolition des distances géographiques. Le Prophète faisait de cette contraction toujours plus accentuée du temps l’un des signes de la « fin des temps », ou d’un cycle. Les oulémas anciens se sont d’ailleurs interrogés sur les modalités de la pratique rituelle qui prévaudraient à un tel moment : ainsi, comment effectuer les cinq prières quotidiennes dans un temps contracté ?

Le phénomène ou la sensation d’accélération se construit sur les mythes du ‘‘nouveau’’, de ‘‘l’inédit’’, sans cesse remis à l’ouvrage. « Toute chose est en perpétuel changement. La seule vérité absolue est la totale ‘fluidité’ et le changement continu [2] ». Dans ce monde de l’ « idolâtrie du nouveau », selon l’expression du philosophe Vattimo, de la révolution informatique et de l’instantané médiatique, comment maintenir une conscience spirituelle, un espace intérieur, non altérés ?

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Il y a de bonnes raisons de penser que la démarche dialectique ‘‘horizontale’’ ne suffit pas pour répondre aux défis. Celle-ci a versé dans un positivisme unidimensionnel, tantôt ‘‘religieux’’, tantôt sécularisé, montrant son incapacité à épanouir l’homme, et même son potentiel de nuisance. Autant de constats qui appellent à reconsidérer la pensée soufie, selon laquelle on ne saurait s’attacher à aucune forme puisque « Dieu renouvelle à chaque instant Sa création [3]  ».

Le soufi a pour devise d’être le « Fils de l’Instant », ou de son époque. Il tend ainsi à observer l’effet de la Présence divine dans tout contexte spatio-temporel. Cette Présence, soyons-en assurés, va prendre des formes qui vont nous surprendre de plus en plus…

Être le « fils de l’Instant » suppose donc une disponibilité sans faille aux théophanies, aux manifestations, incessantes, mais toujours renouvelées, de Dieu dans le monde et en l’homme. Voyons ici l’une des nombreuses applications possibles de la fameuse parole du maître de Bagdad, Junayd (m. 911). Dans notre contexte, son aphorisme « L’eau est de la couleur de son récipient » se traduit ainsi : « La Présence est de la couleur de l’instant, de l’époque ».

Le musulman, et en l’occurrence le soufi, devrait être toujours ‘‘moderne’’, si l’on se fie à l’étymologie grecque ancienne du terme modernité, qui signifie « d’aujourd’hui ». Serviteur du « Vivant » (al-Hayy, Nom divin majeur), il a potentiellement la faculté de percevoir la sagesse sous-jacente aux mutations brutales que nous connaissons. Il accepte, accueille même, les conditions cycliques dans lesquelles sa vie s’insère, car il voit en elles l’expression et l’actualisation de la volonté divine.

Le salafiste, au contraire, se crispe sur un vécu qui est mort dans sa forme spatio-temporelle : l’Arabie du VIIe siècle. « N’insultez pas le temps, car Dieu est le temps », est-il rapporté dans un hadîth qudsî. Le terme arabe dahr, que l’on traduit par « temps » ou « durée », est considéré par certains auteurs musulmans comme un Nom divin. Le temps est donc le Temps : il n’y a pas de temps ou d’espace profane, car tout est investi par la Présence.

A cet égard, ce serait « enfouir la vérité » ou « être ingrat » – tous sens du mot kâfir qu’on traduit plus superficiellement par « mécréant » – que de nier que la modernité soit une providence. D’évidence, Dieu ne s’est certainement pas trompé en créant le monde moderne : il y a mis une intention que nous devons décrypter. Que nous vivions une époque de ‘‘ténèbres’’ ou non importe peu en définitive, car Dieu compense : il est bien connu que c’est au plus fort des ténèbres que jaillit la lumière et, certes, c’est dans le désert que l’absolu s’impose souverainement. Dans notre nouvel espace-temps caractérisé par l’immédiateté, l’instantanéité et la simultanéité, Dieu n’a sans doute jamais été aussi immanent.

Il va sans dire que cette saisie de l’Instant, chez les soufis, est un idéal, que contredisent parfois ou souvent les archaïsmes que l’on peut constater dans tel ou tel milieu soufi. Il reste que le soufisme, en tant que discipline islamique, pourrait apporter plus de mobilité et de ‘‘plasticité’’ dans l’attitude intérieure du fidèle musulman.La dialectique mentale qui observe le monde phénoménal décompose la structure du temps, dans un ‘‘aller et retour’’ de la pensée horizontale, alors que la contemplation spirituelle perçoit ce monde en une seule saisie globale, synthétique, ‘‘verticale’’.


[1] Coran 41 : 53.

[2] Mohamed El-Tahir El-Mesawi, site Oumma.com

[3] Cette doctrine se fonde notamment sur le verset coranique 50 : 15.

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6 commentaires

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  1. Eric Geoffroy a intitulé l’un de ses livres ” l’islam sera spirituel ou ne sera plus”.Ici il va plus loin encore.L’islam sera moderne ou ne sera plus.Car la modernité n’est pas un ” faux dieu” mais une révélation divine constante et continue.Il suffit de suivre les ” signes” et de comprendre que Dieu ne peut ni se tromper ni être en dehors du monde.
    Merci Eric
    youssef

  2. “Le pouvoir du moment présent”d’Eckhart Tolle, un livre essentiel pour comprendre précisément et profondément le pouvoir et l’importance du Présent.

  3. Je suis d’accord avec vous.
    L’épreuve que nous traversons est une épreuve pour l’humanité entière. Il faut pour cela que l’oppression puisse être à son paroxysme afin de l’islam puisse rejouer son rôle (tout en apparaissant sous son meilleur jour) : la libération de l’Homme enfermé sous le poid du matérialisme inhumain. Nous y sommes et nous ressentons tous le besoin de renforcer nos valeurs et de créer un nouveau monde plus juste. Nous savons également que seules les valeurs universalistes triompheront. L’impulsion que l’islam concernant Muhammed sws a donné a fait émerger le monde moderne. Une nouvelle impulsion de la religion aboutie est nécessaire pour redonner du sens afin que “la modernité” soit en adéquation avec l’humanité et l’environnement. Par exemple, il faut redonner au paysan le moyen de subvenir à ses besoins et faire en sorte que la cité soit émancipatrice et respectueuse de l’environnement. Nous le savons tous, ce ne sera pas la technique le principal enjeux mais bien l’Homme. Il faut que l’Homme se renouvelle, la technique suivra. Pour cela, il faut du temps. Il me paraît normal que ce soit les musulmans qui soient les plus critiques et les plus lents à démarrer face à cette époque de transition (shirk, usure, injustices généralisés). C’est l’histoire du lièvre et de la tortue. Porter le darh al islam fait marcher doucement et prudemment. Cela fait à peine quelques petites décennies que l’humanité peu voir le monde à travers un petit écran. Un prix Nobel en économie l’avait bien dit, pour le résumer : “face à autant de savoirs et de connaissances accessibles, il émergera en dehors des “institutions traditionnelles” une nouvelle élite qui pourra changer la face du monde pour le rendre meilleur”.
    Salam

  4. bon bah j’ai rien à dire. Juste une remarque: est-ce-que vous pourriez parler dans un langage un peu moins érudit ?Parfois les phrases sont un peu trop longues et je me fais des nœuds au cerveau

  5. Le problème de beaucoup de soufis, c’est qu’ils oublient les questions collectives, sociales et politiques, or le second péché en islam après le shirk, c’est l’usure et donc la globalisation de l’économie usuraire et des monnaies virtuelles vecteurs d’usure. C’est l’usure qui entraîne les guerres, les occupations, les injustices, la domination du nefs.

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