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Réflexion autour des musulmans chiites et de la question du rapprochement entre les écoles musulmanes

Au commencement, il faut dire que l’essentiel de ce qui va suivre dans ce papier provient des travaux de l’intellectuel musulman Zaki Al-Mîlâd (1), principalement de ses deux ouvrages « Discours de l’union musulmane : contribution de la pensée réformatrice chiite », 1996 et « La pensée et l’Ijtihad. Etudes sur la pensée musulmane chiite », 2016. Dans ce dernier ouvrage, au septième chapitre intitulé « Les musulmans chiites et la question du rapprochement entre les écoles musulmanes », l’auteur distingue trois expériences de rapprochement entre chiites et sunnites. Avant de les aborder une à une, Zaki Al-Milâd précise que quiconque veut étudier les projets de rapprochement à l’époque contemporaine entre sunnites et chiites découvrira que ce sont les chiites qui sont les initiateurs de ces projets, les pionniers en matière de rapprochement entre les deux écoles musulmanes.

La première expérience, selon Zakî Al-Mîlâd, est inaugurée par Jamâl Eddîne Al-Afghânî (1838-1897). L’écrivain égyptien Anouar Al-Jundî (1917-2002) rapporte selon Cheikh Rachîd Ridha (1865-1935) que Afghânî est le premier à appeler à l’union entre musulmans avec la publication de la revue Al-‘Urwatu Al-Wuthqâ (1884), si bien que dans la littérature intellectuelle et historique, Afghânî est qualifié de « éveil de l’Orient », « sage de l’Orient », « facteur de la renaissance de l’Orient », « conscience du monde musulman ». Son mouvement est ainsi qualifié de rassemblement des musulmans ou université islamique (al-jâmi’a al-islâmiyya). Il deviendra ensuite source d’inspiration pour beaucoup d’autres penseurs et théologiens.

La deuxième expérience est la « Maison du rapprochement entre les écoles musulmanes » au Caire  fondée à la fin des années 1940 et a duré un quart de siècle, de 1947 à 1972 avec l’arrêt de la revue « Risâlat al-Islâm », principal organe de communication de la structure à l’époque. C’est sans doute l’expérience la plus importance en la matière à l’époque, dont a résulté ouvrages et études. L’initiateur et le leader de cette expérience est le musulman chiite Cheiykh Mohammed Taqî Al-Qummî (1910-1990) comme en témoignent trois de ses co-fondateurs. En effet, selon le témoignage de l’ancien Cheiykh al-Azhar Cheiykh Mahmoud Chaltout : « j’aurais aimé que l’histoire du rapprochement ait été écrite par quelqu’un d’autre que mon frère l’imam réformateur Mohammed Taqî Al-Qummî afin de parler de ce savant mujâhid qui ne parle pas de lui-même, ni de ce qu’il a enduré durant sa prédication, et il est le premier à avoir appelé à cette expérience et a immigré en vue de cela vers ce pays où se trouve Al-Azhar » (Mahmoud Chaltout, « Histoire du rapprochement », revue Risâlat al-Islâm, n°55, p. 194), ajoutons que Cheikh Mahmoud Chaltout a émis une fatwa autorisant les musulmans sunnites à adopter l’école juridique jaafarite (chiite) au même titre que les quatre autres écoles juridiques sunnites.

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Le deuxième témoignage émane de Mohammed Mohammed Al-Madanî (1907-1968) lorsqu’il était rédacteur en chef de la revue Risâlat al-Islâm, dans une lettre adressée à l’écrivain égyptien Ahmed Bahâa Addîne (1927-1996), où il montre que « Le premier à appeler à cette idée, et à l’organisation de ce groupe, est un savant parmi les savants chiites imamites en Iran –il est encore en Egypte en soutien à ce projet – c’est monsieur Mohammed Taqî al-Qummî, qu’Allah lui accorde longue vie. Des centaines de milliers de personnes issues de différents pays musulmans ont adhéré à cette association » (Mohammed ‘Alî Âthar Chab, Le cheminement du rapprochement : présentation des dimensions du processus de rapprochement entre les écoles musulmanes durant les cent dernières années » vol. 1, p. 71).

Le troisième témoignage est de ‘Ali Sayyid Al-Jundî qui, contribuant au dernier numéro en octobre 1972, écrit que « le premier à avoir appelé à cette association est le savant, la preuve, le mujtahid, monsieur Mohammed Taqî Al-Qummî lorsqu’il était arrivé en Egypte au début des années 1940, y a rencontré les meilleurs penseurs musulmans, et le rapprochement entre les courants musulmans était sa principale préoccupation »  (Mohammed ‘Ali Âthar Chab, vol.2, p. 67).

La troisième expérience est le Congrès ou le Forum mondial pour le rapprochement entre les écoles musulmanes institué à Téhéran en 1990, qui est en quelque sorte le prolongement de la maison pour le rapprochement du Caire. Cette institution est la plus déterminante en la matière au regard de ses activités et ses productions intellectuelles. C’est en effet la seule institution du monde musulman qui organise un congrès international annuel spécialisé sur le rapprochement des écoles musulmanes, et qui regroupe des savants, des penseurs et des chercheurs, dont l’intellectuel Zakî Al-Mîlâd.

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C’est aussi la seule institution qui édite et publie des revues et des livres spécialisés sur cette question, ce faisant dans plusieurs langues dont l’arabe, le persan, l’ourdou, l’anglais, le français, etc. Par exemple, en 1993 est fondée la revue bimensuelle en langue arabe « Risâlat attaqrîb », une autre revue en arabe éditée depuis 2007 est intitulée « thaqâfat attaqrîb » (n’est plus éditée), une autre en persan publiée depuis 2005, etc.  Et sans précédent, dès 1992 cette institution a fondé « l’université des écoles musulmanes »,  qui regroupe trois facultés : en guise d’exemple, la première faculté traite du Fiqh et du droit des écoles musulmanes, composée de cinq départements, elle enseigne respectivement le droit de l’école Imamite (chiite), Chafiite, Hanafite, Hanbalite et Malikite. A un niveau plus avancé, cette faculté enseigne aussi le droit comparé.

En résumé de ces trois expériences, nous pouvons dire que le processus de rapprochement entre Chiites et Sunnites s’est déroulé tout au long du XXème siècle pour l’essentiel, surtout autour de l’axe Téhéran-Caire, donnant lieu à des institutions qui visent l’union entre les musulmans. En outre, bien d’autres expériences ont contribué au rapprochement, impulsées par des théologiens chiites, mais sans donner naissance à des institutions. Citons quelques-unes de ces personnalités :

 

  • Sayyid Charaf Addine (1873-1957) : A quitté Beyrouth en 1910 et s’est rendu au Caire où il s’est entretenu longuement avec Cheikh Al-Azhar Salîm Al-Bichrî, a ensuite assisté pendant quelque temps à ses cours à l’université al-Azhar et a échangé avec lui plusieurs correspondances (pour plus de précision, lire Abdelkarim Bî Âzâr Chîrâzî, « Comparaison des écoles dans l’histoire du Fiqh et des Fuqaha », p. 213).
  • Cheikh Mohammed Hussein Âl Kâchif Al-Ghitâ (1877-1954) : A la fin de son pèlerinage en 1911, il se rend à Damas et s’installe entre la Syrie, le Liban et l’Egypte pendant trois ans. Durant cette période, il rencontre des théologiens et des lettrés comme Cheikh Ahmed Tabbâra (1871-1916), Abdelghanî Al-‘Arîssî (1891-1916), Abdelkarîm Khalîl, Amîne Arrîhânî (1876-1940), etc. Durant son séjour en Egypte, il rencontre plusieurs théologiens de al-Azhar dont le Cheikh Salîm al-Bichrî et le mufti Cheikh Mohammed Bakhît al-Mo’tî (1856-1935). Cheikh Mohammed Hussein Âl Kâchif Al-Ghitâ est aussi l’auteur du célèbre ouvrage « L’origine du chiisme et ses fondements. Une comparaison avec les quatre écoles [sunnites] », un petit livre, simple d’accès au grand public et qui vient corriger, dans le silence des passions, les propos excessifs sur le chiisme dont le livre de Ahmed Amîne « L’aube de l’islam ». Celui-ci, après lecture de l’ouvrage et sa rencontre avec l’auteur, finit par reconnaitre sa méconnaissance de l’école chiite et corrigera ses propres idées reçues dans un livre ultérieur.
  • Cheikh Abdelkarim Azzanjânî (1887-1968) : Il reçoit un accueil sans précédent en Egypte lors de sa visite en 1936 de l’université al-Azhar. Il est reçu par le Cheikh al-Azhar Mohammed Mostapha Al-Marâghî (1881-1945) accompagné des plus grands théologiens de l’université. Un événement très médiatisé par les journaux égyptiens. Du Caire, il se dirigera ensuite vers Damas où il rencontre Cheikh Bahjat al-Baytâr (1894-1976) et Mohammed Kurd ‘Ali (1876-1953). Il tiendra des conférences à l’université de Damas et à la Mosquée Omayyad dans laquelle l’association « Attamaddûn al-islâmî » célèbre sa venue. La revue de cette même association le qualifiera de « messager de l’union islamique ». Enfin, sur invitation du Cheikh Amîne Al-Husseinî (1895-1974), il se rend en Palestine. (Pour plus de précision, lire Mohammed Saïd Âl Thâbit, « Cheikh Azzanjânî et l’union islamique », p. 50).
  • Cheikh Mohammed Jawâd Moghniyyah (1904-1979) : visite le Caire en 1963 et rencontre Cheikh al-Azhar, Mahmoud Chaltout. Il a contribué dans la revue « Risâlat al-Islâm ». Il est l’auteur de l’ouvrage « Le Fiqh selon les cinq écoles » (Jaafarite et les quatre écoles sunnites) qui comprend les actes d’adoration et les relations sociales, où il appelle dès l’introduction à l’ouverture d’esprit des savants musulmans et à quitter la logique de groupe au profit de la logique d’oumma.
  • Sayyid Mortadâ al-‘Askarî (1911-2007) : se rend au Caire en 1968 et rencontre le directeur de l’univesrité al-Azhar, Cheikh Ahmed Hassan Al-Bâqourî (1907-1985), et visite l’université du Caire où il participe à des débats et controverses historiques et intellectuelles avec des professeurs. Il est l’auteur du fameux ouvrage « Maâlim al-Madrasatayn » (Jalons des deux écoles), un livre relativement complet sur les rapports historiques entre chiisme et sunnisme.
  • Le très regretté Sayyid Moussa Assadr : au Liban, il a proposé au Mufti Cheikh Hassan khalid (1921-1989) l’idée de fonder une haute assemblée islamique au Liban regroupant sunnites et chiites. Celui-ci s’étant montré réticent, Moussa Assadr fonde malgré tout cette haute assemblée mais spécifique aux chiites, en 1969.
  • Sans être exhaustif, Sayyid Mohammed Hussein Fadlallah (1935-2010) : spécialiste du dialogue, en contact permanent avec les théologiens sunnites, comme son ami libanais Cheikh Fayçal Mawlawî, et célèbre aussi pour ses discours et écrits sur l’union des musulmans, il avait coutume de dire que le sunnisme et le chiisme sont deux points de vue sur l’islam et qu’ils peuvent se rapprocher et être solidaires tout en gardant leurs spécificités. Il serait injuste en quelques lignes seulement de rendre compte du travail titanesque de ce réformateur exceptionnel en matière de rapprochement entre sunnites et chiites, tant il nous faudrait un ouvrage à lui seul ; mais en guise d’exemple, Sayyid Fadlallah avait coutume pendant la commémoration de ‘Achoura d’inviter des personnalités et dignitaires religieux sunnites pour aborder ce fait historique et en faire un trait d’union entre les musulmans (pour plus de précision sur sa pensée à ce sujet lire son ouvrage « Discours sur les questions de divergence et d’union », 2000, 415 p.).  

Nous espérons que nos chers lecteurs, à travers ce compte rendu, ont pris connaissance de ces initiatives réformatrices inaugurées essentiellement par des théologiens réformateurs chiites.

Note:   

(1) Zakî Al-Mîlâd est un grand intellectuel, malheureusement encore méconnu en France.  Pourtant, de nombreuses études lui sont consacrées. En Algérie, un mémoire de Master intitulé « L’institutionnalisation de la modernité islamique chez Zakî Al-Mîlâd » de Amal Bouqaya  est soutenu à l’université de ‘Amar Teldji; un autre mémoire dans la même université est intitulé « La paix mondiale à travers l’entreconnaissance civilisationnelle chez Habermas et Zakî Al-Mîlâd » de deux étudiantes, Zuleikha ben ‘Oun et ‘Âliya Bouduaya ; la revue de science politique éditée à Bagdâd a publié une étude intitulée « La modernité chez Zakî Al-Mîlâd » ; un autre mémoire de « Magistère » intitulé « Les thèses du renouvellement chez Zakî Al-Mîlâd » soutenu à Bagdâd. Et bien d’autres études. Nous espérons qu’il en sera de même en France.    

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2 commentaires

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  1. ahmed
    Ah bon, vous allez dans les poubelles de la propagande chiite sur Internet pour… expliquer le chiisme? Ne pensez-vous pas qu’au contraire, par souci de crédibilité argumentative, vous devriez prendre vos distances? Ce que vous faites revient à affirmer que le nazisme est une excellente chose, puisque c’est expliqué dans _Mein Kampf_.

    PS: il n’y a pas “imamat” d’Ali; il était un des plus grands compagnons du Prophète (saw), et le 4ème calife. Tout le reste c’est de l’idolâtrie qu’Ali lui-même a rejeté.

  2. Anas
    Ne perdez pas votre temps avec cette secte. Ils sont une insulte et une menace à l’islam. Une approche raisonnée et scientifique du chiisme, qu’elle soit élémentaire ou non, révèle à quel point le mensonge et la haine des musulmans sont au coeur de leur credo. Quant à la branche des “duodécimains”, ils sont ceux-là mêmes qui attendent leur douzième imam, âgé de 5 ans, caché dans une grotte depuis des siècles… plus con c’est difficile. On ose à peine imaginer la colère du Prophète (saw) face à cette secte, et à l’affront fait à son message.

    PS: merci à Oumma.com d’arrêter de censurer mes messages.

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