Qu'est-ce que la sorcellerie (sihr) en islam ?
En arabe, la sorcellerie se dit sihr (سحر) et le sorcier sâhir. Le mot désigne ce qui agit de façon cachée, au point de faire paraître une chose autre qu'elle n'est.
Dans le Coran, le récit le plus détaillé oppose Moïse aux magiciens de Pharaon. Ceux-ci jettent leurs cordes et leurs bâtons, et « ils ensorcelèrent les yeux des gens et les épouvantèrent » (sourate 7, verset 116) ; les cordes « lui parurent ramper par l'effet de leur magie » (sourate 20, verset 66). Moïse répond : « Ce que vous avez produit est magie ! Allah l'annulera » (sourate 10, verset 81). Et le Coran conclut : « le magicien ne réussit pas, où qu'il soit » (sourate 20, verset 69).
La pratique de la sorcellerie est condamnée sans ambiguïté. Le Prophète la cite parmi « les sept grands péchés destructeurs », juste après le fait d'associer d'autres divinités à Dieu (Al-Bukhârî, n° 2766). Les savants l'expliquent ainsi : le sorcier prétend agir par d'autres forces que Dieu, ce qui touche au tawhid, et il cherche à nuire. Consulter un devin est aussi blâmé : « Celui qui rend visite à un devin et l'interroge sur quoi que ce soit, ses prières ne seront pas acceptées pendant quarante nuits » (Muslim).
Harout et Marout : que dit le verset 102 de la sourate 2 ?
Le principal texte coranique sur la sorcellerie est le verset 102 de la sourate al-Baqara. Il lave le roi Salomon d'une accusation de magie : « Solayman n'a jamais été mécréant mais bien les diables : ils enseignent aux gens la magie ainsi que ce qui est descendu aux deux anges Hârout et Mârout, à Babylone. » Ces deux anges préviennent quiconque vient apprendre auprès d'eux : « Nous ne sommes rien qu'une tentation : ne sois pas mécréant. »
Le verset pose trois points. Les gens apprennent « ce qui sème la désunion entre l'homme et son épouse », l'exemple type du mal attribué à la sorcellerie. Mais « ils ne sont capables de nuire à personne qu'avec la permission d'Allah » : aucun sorcier n'a de pouvoir propre. Enfin, celui qui acquiert ce savoir « n'aura aucune part dans l'au-delà ».
Autour de ces deux noms, les commentateurs ont rapporté un récit : deux anges qui reprochaient aux hommes leurs fautes auraient été envoyés sur terre, séduits par une femme, az-Zohra (Vénus), puis punis dans un puits de Babylone. Sidi Mohammed Barkat analyse cette légende, telle que la rapporte le commentaire d'Ibn Kathîr, dans une étude en deux parties (première partie, seconde partie) : il y lit une réflexion sur le désir et la Loi plus qu'un fait d'histoire. Ibn Kathîr lui-même rattache ces versions à des récits d'origine israélite, qu'on ne peut tenir pour certains.

L'envoûtement du Prophète et la sourate al-Falaq
La sourate 113, al-Falaq, demande la protection de Dieu « contre le mal de celles qui soufflent sur les nœuds » (verset 4). La plupart des commentateurs y voient une pratique des sorcières de l'époque, qui nouaient des cordelettes en soufflant dessus. Avec la sourate 114, elle forme les deux « sourates protectrices », al-mu'awwidhatân.
Al-Bukhârî et Muslim rapportent, d'après 'Aïcha, qu'un homme des Banû Zurayq, à Médine, Labîd ibn al-A'sam, jeta un sort au Prophète, « au point que le Messager d'Allah croyait avoir fait des choses qu'il n'avait pas réellement faites » (Al-Bukhârî, n° 5763). Le Prophète invoque Dieu longuement. En songe, deux hommes lui nomment l'auteur et l'objet : un peigne, des cheveux et l'enveloppe d'un pollen de palmier, cachés dans un puits. Il s'y rend, puis fait combler le puits. 'Aïcha lui demande pourquoi il n'a pas montré la chose aux gens. Il répond : « Puisqu'Allah m'a guéri, je n'ai pas voulu répandre le mal parmi les gens. »
Le remède est l'invocation, pas la contre-magie. L'effet décrit touche des gestes de la vie privée, non la transmission du Coran : c'est la réponse des savants qui acceptent ce hadith à ceux qui jugent qu'un prophète ne peut être atteint. Et le Prophète refuse d'attiser la vengeance. 'Aïcha rapporte enfin que, malade, il récitait les deux sourates protectrices et soufflait sur son corps (Al-Bukhârî, n° 5016) : c'est le fondement de leur place dans la roqya.
La sorcellerie existe-t-elle ? Réalité ou illusion, le débat
Pour la grande majorité des savants sunnites, la sorcellerie a une réalité : elle peut produire des effets, comme désunir un couple ou rendre malade, mais seulement « avec la permission d'Allah ». Ils s'appuient sur le verset 102, la sourate al-Falaq et le hadith de Labîd. Cette position n'accorde aucun pouvoir autonome au sorcier : tout reste soumis au décret divin.
D'autres lectures existent depuis les premiers siècles. Les mu'tazilites et le juriste hanafite Abû Bakr al-Jassâs (mort en 981) tenaient la magie pour une illusion : elle trompe les yeux sans changer la nature des choses, comme les cordes qui « parurent ramper ». Au XXe siècle, le réformiste égyptien Muhammad Abduh a refusé de fonder une croyance sur le hadith de l'envoûtement du Prophète, transmis par un petit nombre de rapporteurs.
Oumma a publié une lecture plus radicale, celle du Dr al Ajamî. Dans son analyse littérale de la sourate 113, il soutient que le Coran cite l'envoûtement, la possession et le mauvais œil pour les dénoncer comme des superstitions, et que c'est l'exégèse qui en a fait des réalités. Cet avis reste minoritaire. Mouhib Jaroui, dans sa réflexion sur la « personnalité de l'invisible », constate que beaucoup de musulmans expliquent leurs difficultés par le mauvais œil, la sorcellerie ou la possession, ce qui livre les plus crédules aux charlatans.
Un point fait consensus : nul ne doit craindre un sorcier comme on craint Dieu, ni chercher protection ailleurs qu'auprès de Lui.
Symptômes, photo, « 15 signes » : pourquoi la prudence s'impose
Sur Internet circulent des listes de « signes de la sorcellerie » : insomnies, cauchemars, disputes de couple, fatigue, « blocages », douleurs sans cause. Aucune ne vient du Coran ni de la Sunna. Ces troubles correspondent le plus souvent à des difficultés connues : anxiété, dépression, épuisement, conflits familiaux, parfois épilepsie ou maladie non diagnostiquée. Le bon réflexe est de consulter un médecin ou un psychologue, et de mener en même temps, si on le souhaite, une démarche spirituelle.
Savoir « qui nous a fait du sihr » est impossible. Ceux qui prétendent le lire sur une photo ou dans des cartes pratiquent la divination : celui qui croit un devin « n'a rien à voir avec ce qui a été révélé à Muhammad » (Abû Dâwûd, n° 3904). Accuser un proche sans preuve est une faute grave, et les drames sont réels : à Marrakech, une jeune femme accusée d'avoir déposé un produit suspect devant une maison a été brutalisée par la foule.
La « sorcellerie amoureuse », pour attacher un conjoint ou séparer un couple, tombe sous le même interdit : « les incantations, les amulettes et les philtres d'amour sont du polythéisme » (Abû Dâwûd, n° 3883).
Méfiance enfin envers les désenvoûteurs payants : diagnostic alarmant, séances qui se multiplient, sommes croissantes. Des exorcismes violents ont causé des blessures et des décès. La psychothérapeute Latifa Bouhafsi raconte, dans un entretien à Oumma, le cas d'une patiente frappée et forcée à boire pendant une « roqya », qui en a gardé des crises de panique. Voir aussi choisir un raqi et éviter les arnaques.

Quelle sourate contre la sorcellerie ? Les protections de la Sunna
La protection enseignée par les textes est gratuite. Elle repose sur la confiance en Dieu (tawakkul) et sur des récitations authentiques :
- al-Ikhlâs, al-Falaq et an-Nâs : le Prophète les récitait en se couchant, soufflait dans ses mains et les passait sur son corps, trois fois (Al-Bukhârî, n° 5017) ; - le verset du Trône (sourate 2, verset 255), qui protège jusqu'au matin quand on le récite au coucher (Al-Bukhârî, n° 5010) ; - la Fâtiha, récitée par des compagnons sur un chef de tribu mordu ou piqué, avec l'approbation du Prophète (Al-Bukhârî, n° 5736) ; - l'invocation : « Ô Allah, Seigneur des gens, enlève le mal et guéris, car Tu es le Guérisseur ; il n'y a de guérison que par Toi » (Al-Bukhârî, n° 5743) ; - les invocations du matin et du soir.
Le hadith des dattes 'ajwa est authentique : « Celui qui mange sept dattes 'Ajwa le matin ne sera pas touché par la magie ou le poison ce jour-là » (Al-Bukhârî, n° 5779) ; des commentateurs l'ont limité aux dattes de Médine. Les sept feuilles de jujubier (sidr) pilées dans l'eau ne viennent pas d'un hadith : la recette est attribuée à Wahb ibn Munabbih, un savant des premières générations. L'oliban, l'hysope, le citron ou les huiles essentielles n'ont aucun fondement dans les textes, et aucun hadith authentique ne fait de la hijama un remède propre à la sorcellerie. Pour aller plus loin : la roqya en islam et faire une roqya sur soi-même.
















