Qu'est-ce que la roqya en islam ?
Le mot arabe ruqya, que l'on écrit en France roqya, rokia ou roqia, signifie « formule de guérison » ou « incantation ». Les Arabes en récitaient avant l'islam, souvent mêlées d'appels aux idoles et aux djinns. L'islam a trié la pratique. On parle de roqya char'iya (ou « roqya charia ») pour désigner celle qui est conforme aux textes.
Le récit fondateur est rapporté par Muslim et par Abû Dâwûd (n° 3886). 'Awf ibn Mâlik raconte : « Nous pratiquions des incantations avant l'islam. » Les compagnons demandent au Prophète ce qu'il en pense. Il répond : « Présentez-moi vos incantations. Il n'y a pas de mal à les utiliser tant qu'elles ne comportent pas d'associationnisme. » Le critère est posé une fois pour toutes : ce qui compte, c'est le contenu de la formule et la foi de celui qui la récite.
Concrètement, une roqya consiste à réciter des passages du Coran (la Fâtiha, le verset du Trône, les sourates 112 à 114) et des invocations transmises par le Prophète, sur soi ou sur un malade, en soufflant légèrement. C'est une forme de du'â, une prière de demande. Elle ne demande ni matériel, ni lieu, ni intermédiaire. Le Coran se présente lui-même comme « une guérison et une miséricorde pour les croyants » (sourate 17, verset 82), et comme « une guérison de ce qui est dans les poitrines » (10:57).
En Europe, le mot désigne souvent une séance chez un « raqi » pour chasser un djinn, traduite par « exorcisme ». Cette page revient aux textes. Pour la méthode pas à pas, voir comment faire une roqya soi-même.
Les fondements : ce que disent les hadiths
Le hadith le plus célèbre est celui du scorpion, rapporté par Al-Bukhârî (n° 2276 et 5736) et par Muslim. Une tribu refuse l'hospitalité à des compagnons en voyage. La nuit, son chef est piqué par un scorpion ; rien ne le soulage, et l'on vient chercher les voyageurs. L'un d'eux récite la sourate al-Fâtiha sur le blessé, rassemble un peu de salive et souffle sur la piqûre. Le chef se relève « comme libéré d'une chaîne ». La tribu donne un troupeau de moutons. Interrogé, le Prophète sourit : « Comment saviez-vous que la Fâtiha est une roqya ? Prenez le troupeau et gardez-moi une part. »
D'autres récits montrent le Prophète pratiquer lui-même. Selon 'Â'icha (Al-Bukhârî, n° 5016), chaque fois qu'il tombait malade, il récitait les deux sourates protectrices, al-Falaq et an-Nâs, puis soufflait sur son corps. Chaque soir, au coucher, il récitait les sourates 112, 113 et 114 dans ses mains jointes, soufflait et les passait sur son corps, trois fois (Al-Bukhârî, n° 5017).
Le Prophète a aussi recommandé la roqya pour les autres. 'Â'icha rapporte qu'il lui a ordonné de la pratiquer contre le mauvais œil (Al-Bukhârî, n° 5738). Voyant chez Umm Salama une fillette au visage taché, il dit : « Elle est atteinte par le mauvais œil, soignez-la par une roqya » (Al-Bukhârî, n° 5739). Au chevet d'un malade, il disait : « Ô Seigneur des gens, enlève le mal, guéris, Tu es le Guérisseur ; il n'y a de guérison que la Tienne, une guérison qui ne laisse aucune maladie » (Al-Bukhârî, n° 5675). Muslim rapporte enfin que l'ange Gabriel lui-même récita une roqya sur le Prophète malade : « Au nom d'Allah, je te protège de tout ce qui te nuit et du mal de l'envieux. »
Une pratique sobre, donc : des paroles connues, un souffle léger, une main posée.

Les conditions d'une roqya conforme à la charia
À partir du hadith de 'Awf ibn Mâlik, les savants ont fixé des conditions. Ibn Hajar al-'Asqalânî, dans son commentaire d'Al-Bukhârî (Fath al-Bârî), rapporte qu'ils s'accordent sur trois points. La roqya doit être faite avec la parole de Dieu, ou avec Ses noms et Ses attributs. Elle doit être dite en arabe, ou dans une langue dont on comprend le sens. Et l'on doit croire qu'elle n'agit pas par elle-même, mais seulement par la volonté de Dieu.
La première condition exclut l'appel aux djinns ou aux saints. La deuxième exclut les mots incompréhensibles, carrés de chiffres et noms étranges des grimoires, qui peuvent cacher une invocation à autre que Dieu. La troisième protège le tawhîd, l'unicité divine : le verset récité n'est pas une formule magique qui « marche » mécaniquement. C'est une prière, et la guérison reste entre les mains de Dieu. Le Coran le rappelle par la bouche d'Abraham : « Quand je suis malade, c'est Lui qui me guérit » (26:80).
Conséquence : n'importe quel musulman peut faire une roqya, sur lui-même ou sur un proche : aucun titre, aucun diplôme n'est requis. La récompense est permise, puisque le Prophète a dit des compagnons payés d'un mouton : « Vous êtes les plus en droit de recevoir un salaire pour une roqya faite avec le Livre d'Allah » (Al-Bukhârî, n° 5737). Mais ce droit ne justifie ni les tarifs abusifs ni la vente de produits miracles. Pour choisir quelqu'un sans se faire piéger, voir notre page bien choisir un raqi.
Ce qui est interdit : amulettes, talismans, sorciers et « marabouts »
Le même hadith qui autorise la roqya fixe sa limite : l'associationnisme (chirk). Abû Dâwûd (n° 3883) rapporte d'Ibn Mas'ûd : « Les incantations, les amulettes et les philtres d'amour sont du polythéisme. » Les savants comprennent ici les incantations de l'époque païenne, puisque le Prophète a par ailleurs autorisé la roqya. Ibn Mâjah (n° 3530) raconte la scène : Ibn Mas'ûd découvre sur sa femme Zaynab une amulette « contre l'érysipèle », l'arrache, la brise et la jette en disant que sa famille n'a pas besoin de polythéisme. Il lui rappelle l'invocation du Prophète, « Ô Seigneur des gens, enlève le mal », qui suffit.
Deux autres interdits sont nets. Interrogé sur la nushra, un « charme » pour défaire un ensorcellement, le Prophète répond : « Cela fait partie des œuvres du diable » (Abû Dâwûd, n° 3868), formule que les savants appliquent à la sorcellerie défaite par la sorcellerie. Et Muslim rapporte : « Celui qui rend visite à un devin et l'interroge sur quoi que ce soit, ses prières ne seront pas acceptées pendant quarante nuits. » Le Coran évoque déjà ceux qui cherchaient protection auprès des djinns : « cela ne fit qu'accroître leur détresse » (72:6).
Sont donc rejetés : les talismans aux chiffres, les papiers à brûler ou à boire préparés par un voyant, les sacrifices exigés par un « marabout » guérisseur payant, et toute consultation où l'on vous révèle « qui vous a fait ça ».
Un point reste discuté : l'amulette qui ne contient que des versets du Coran. Certains savants anciens l'ont tolérée, d'autres l'ont interdite pour fermer la porte aux abus. Les chemises et bols couverts de versets des musées témoignent de ces usages. La position la plus répandue aujourd'hui est de s'en abstenir : le Coran se récite et se comprend. Sur la sorcellerie elle-même et ses débats, voir notre page dédiée.

Faut-il demander une roqya ? Le hadith des soixante-dix mille
Un hadith semble aller dans l'autre sens. Le Prophète annonce que soixante-dix mille personnes de sa communauté entreront au paradis sans jugement, puis précise qui elles sont : « Ce sont ceux qui ne se soignent pas par la roqya, ne croient pas aux présages, ne se font pas cautériser, mais placent leur confiance uniquement en leur Seigneur » (Al-Bukhârî, n° 5705 ; Muslim).
Le Prophète a pourtant pratiqué et ordonné la roqya. Pour la plupart des savants, le hadith vise le fait de demander la roqya à un tiers et de s'en remettre à lui, pas le fait de réciter sur soi ou sur un proche. Ce qui est loué, c'est un degré élevé de tawakkul, la confiance en Dieu. Demander une roqya reste permis : c'est une question de degré, non d'interdit.
D'où un conseil souvent rappelé, que l'Union française des consommateurs musulmans (UFCM) formulait, citée par Oumma à propos d'une séance d'exorcisme filmée à La Réunion : la meilleure roqya est celle que l'on se fait soi-même, par le dhikr et la récitation du Coran. La sourate al-Ikhlâs et les deux protectrices, matin et soir, « te suffiront contre tout », dit un hadith rapporté par An-Nasâ'î. Les invocations du matin et du soir et le verset du Trône font partie de cette protection quotidienne.
Ce qu'on peut attendre d'une roqya, et les dérives à éviter
Une roqya apporte ce qu'apporte une prière sincère : apaisement et espérance. Les textes ne promettent aucune guérison automatique. Pleurer, bâiller, s'endormir, avoir des gaz pendant une séance : aucun texte ne fait de ces réactions des « signes » de djinn ou de sorcellerie. Pleurer en entendant le Coran est une émotion, s'endormir est souvent un relâchement. Les présenter comme un diagnostic est une invention, et souvent un outil de manipulation.
Les dérives sont réelles. Latifa Bouhafsi, psychothérapeute, raconte dans son entretien sur Oumma le cas de Sarah : eau et huile d'olive avalées de force, coups, bandeau sur les yeux, Coran crié à l'oreille. Elle en garde des crises de panique au simple son d'une récitation inattendue. Des séances ont tué. À Schaerbeek, en Belgique, Latifa Hachmi, 23 ans, est morte en août 2004 au terme de séances de roqya, battue, plongée dans des bains brûlants puis étranglée ; la cour d'assises de Bruxelles a condamné en 2012 son mari et un autre accusé à neuf ans de prison pour tortures ayant entraîné la mort.
La roqya n'autorise ni coups, ni étranglement, ni privation, ni ingestion forcée. Le Prophète soufflait et posait la main ; il n'a jamais frappé un malade pour « faire sortir » quoi que ce soit. Toute séance violente doit être interrompue, et ce sont des actes punis par la loi. Azzedine Gaci notait déjà sur Oumma, dans « Le monde musulman entre régression et affirmation de soi », que la roqya, censée accompagner spirituellement des malades fragiles, est devenue un business, alors que beaucoup de ces maux relèvent de la psychologie ou de la psychiatrie.

Roqya et médecine : se soigner, et prier
L'islam ne demande pas de choisir entre la prière et le médecin. Le Prophète a dit : « Il n'y a pas de maladie qu'Allah ait créée sans qu'Il ait aussi créé son remède » (Al-Bukhârî, n° 5678). À des Bédouins qui demandaient s'il fallait se soigner, il a répondu : « Soignez-vous », car Dieu n'a pas créé de maladie sans remède, sauf la vieillesse (Abû Dâwûd, n° 3855). La roqya s'ajoute au traitement ; elle ne le remplace pas.
C'est vital pour les troubles attribués aux djinns ou à la sorcellerie. Insomnie, angoisse, idées noires, crises, voix, pensées obsédantes : ces signes correspondent souvent à des troubles connus et soignables, comme l'anxiété, la dépression, le trouble obsessionnel compulsif (waswas), l'épilepsie ou un traumatisme. Consulter un médecin, un psychiatre ou un psychologue n'est pas un manque de foi. On peut le faire en même temps qu'une démarche spirituelle, si on le souhaite. En 2015, un « exorciste » invité par la télévision tunisienne distinguait une « épilepsie diabolique » ; Oumma rappelait que l'épilepsie est un trouble neurologique.
Selon Al-Bukhârî (n° 5652), une femme épileptique demanda au Prophète de prier pour sa guérison. Il lui laissa le choix entre la patience, récompensée par le paradis, et sa prière ; elle choisit la patience et lui demanda de prier pour qu'elle ne se découvre plus pendant ses crises. Ni accusation de possession, ni séance, ni violence.
Enfin, certains auteurs publiés par Oumma, comme le Dr al Ajamî dans son analyse de la sourate 113, soutiennent que le Coran nie la réalité de la possession, de l'envoûtement et du mauvais œil, et que les sourates protectrices demandent de se réfugier en Dieu contre ces superstitions mêmes. C'est une lecture minoritaire, opposée à l'avis de la grande majorité des savants, qui rejoint pourtant celui-ci sur un point : chercher refuge en Dieu seul.

