Qu'est-ce qu'un djinn en islam ?
Le mot arabe jinn vient d'une racine qui exprime l'idée de ce qui est caché, couvert. Le djinn est d'abord un être que l'on ne voit pas. Croire à leur existence fait partie de la foi musulmane, puisque le Coran en parle à de nombreuses reprises (voir aussi l'entrée Djinn de notre lexique).
Le Coran situe les djinns par rapport aux deux autres créatures douées de raison. Ils ont été créés avant l'homme, « d'un feu d'une chaleur ardente » (sourate 15, verset 27), ou « de la flamme d'un feu sans fumée » (sourate 55, verset 15). Un hadith rapporté par Aïcha dans le recueil de Muslim complète le tableau : « Les anges ont été créés de lumière, les djinns d'une flamme de feu, et Adam de ce qui vous a été décrit », c'est-à-dire d'argile.
Leur raison d'être est la même que celle des hommes : « Je n'ai créé les djinns et les hommes que pour qu'ils M'adorent » (sourate 51, verset 56). Ils sont libres et seront jugés. Comme le résume Tahar Gaïd dans « L'existence des djinns », il y a parmi eux des croyants et des rebelles, qui mourront et seront ressuscités comme les humains. Ce sont des créatures soumises à Dieu, non des puissances à vénérer.

Ce que dit le Coran : la sourate Al-Jinn et la nuit des djinns
La sourate 72 porte leur nom. Elle s'ouvre sur un récit : « Il m'a été révélé qu'un groupe de djinns prêtèrent l'oreille, puis dirent : "Nous avons certes entendu une Lecture merveilleuse, qui guide vers la droiture. Nous y avons cru" » (sourate 72, versets 1 et 2). Ibn Abbas raconte le contexte dans le recueil d'Al-Bukhârî (n° 4921) : des djinns, empêchés d'écouter les nouvelles du ciel, cherchent ce qui a changé. Ils tombent sur le Prophète à Nakhla, entre La Mecque et Taïf, pendant qu'il dirige la prière de l'aube. Ils écoutent, croient, et repartent avertir leur peuple. La sourate 46 (verset 29) rapporte la même scène.
La sourate 72 contient aussi une mise en garde qui reste actuelle : « il y avait parmi les humains des mâles qui cherchaient protection auprès des mâles parmi les djinns, mais cela ne fit qu'accroître leur détresse » (verset 6). Demander secours aux djinns, par un devin ou un « marabout », mène donc à une impasse.
Ils ne connaissent pas non plus l'invisible : à la mort de Salomon, les djinns qui travaillaient pour lui ne s'en aperçoivent qu'en voyant son corps tomber (sourate 34, verset 14).
Ibn Mas'ûd raconte, dans Muslim, une nuit où les compagnons perdent le Prophète de vue. Au matin, il explique qu'un messager des djinns est venu le chercher pour qu'il leur récite le Coran. Dans Al-Bukhârî (n° 3860), il interdit de se nettoyer avec des os ou du crottin, car ce sont « la nourriture des djinns ». La mosquée des Djinns, à La Mecque, commémore cette rencontre.

Iblis, les diables et le « compagnon » de chaque humain
Iblis, celui qui refuse de se prosterner devant Adam, « était du nombre des djinns » (sourate 18, verset 50). Asma Sassi retrace dans « Quand Iblis devint shaytan » le débat des commentateurs, ange ou djinn ; la lecture qui s'est imposée fait d'Iblis un djinn, et des diables (shayâtîn) les djinns qui le suivent dans sa révolte.
Le Coran décrit leur mode d'action comme une incitation, pas comme une contrainte : « Il vous voit, lui et ses suppôts, d'où vous ne les voyez pas » (sourate 7, verset 27). Un hadith rapporté par Muslim dit que chaque humain a un « compagnon » (qarîn) parmi les djinns ; même le Prophète, mais Dieu l'aide contre lui. Dans Al-Bukhârî (n° 3281), le Prophète explique à deux passants : « Satan circule dans le corps humain comme le sang, et j'ai eu peur qu'il ne mette une mauvaise pensée dans vos cœurs. »
Ce pouvoir est borné. Au Jugement, Satan lui-même avoue : « Je n'avais aucune autorité sur vous si ce n'est que je vous ai appelés, et que vous m'avez répondu » (sourate 14, verset 22). Et il « n'a aucun pouvoir sur ceux qui croient et qui placent leur confiance en leur Seigneur » (sourate 16, verset 99).
Un djinn peut-il posséder un être humain ?
C'est la question la plus débattue. La position majoritaire des savants sunnites admet qu'un djinn peut atteindre le corps ou l'esprit d'une personne. Ils s'appuient sur le verset qui compare l'usurier à « celui que le toucher de Satan a bouleversé » (sourate 2, verset 275) et sur le hadith du sang cité plus haut. Al-Ash'arî rapporte cette croyance parmi celles des gens de la Sunna, et Ibn Taymiyya la présente comme un point d'accord de leurs imams.
Une minorité l'a toujours contestée : une partie des mutazilites, et plus tard Ibn Hazm, admettaient l'insufflation de mauvaises pensées mais pas l'entrée d'un djinn dans un corps. Sur Oumma, le Dr al-Ajamî va plus loin dans son analyse de la sourate 113 : selon lui, le Coran rejette la possession comme une superstition. C'est un avis parmi d'autres, minoritaire.
La psychothérapeute Latifa Bouhafsi, dans un entretien avec Oumma, distingue le « toucher » (mass), c'est-à-dire la tentation, d'une prise de contrôle totale. Elle raconte le cas de Sarah, prise de crises de spasmophilie après des séances de roqya violentes (eau et huile avalées de force, coups). Pour elle, beaucoup de « possessions » sont des réactions de dissociation après un traumatisme.
Un hadith d'Al-Bukhârî (n° 5652) montre une autre attitude. Une femme atteinte d'épilepsie demande au Prophète de prier pour elle. Il lui propose la patience, avec le paradis, ou une invocation pour sa guérison. Quel que soit l'avis retenu, les savants s'accordent sur un point : rien ne justifie de frapper une personne pour « faire sortir » un djinn. Des exorcismes ont causé des morts. Oumma a aussi rapporté des séances mises en scène, à La Réunion ou à la télévision tunisienne, où un « exorciste » prétendait reconnaître une épilepsie « diabolique ».

Le « djinn amoureux » : que faut-il en penser ?
L'expression « djinn amoureux » ne se trouve ni dans le Coran ni dans les hadiths. Elle s'est répandue avec certains raqis et sur les réseaux sociaux : un djinn épris d'une femme, ou d'un homme, l'empêcherait de se marier et la visiterait la nuit. Des listes de « signes » circulent : taches orange sur la main, rêves à caractère sexuel, impression d'une présence ou d'un poids sur la poitrine, refus des demandes en mariage.
Aucun de ces signes n'est un diagnostic. Une ecchymose ou une tache sur la peau s'explique le plus souvent par un choc oublié ou une cause dermatologique. Les rêves sexuels sont une expérience humaine ordinaire, que la tradition traite comme telle (le ghusl). Quant à la sensation d'être écrasé dans son lit, incapable de bouger, avec parfois une silhouette dans la pièce, elle correspond à la paralysie du sommeil, un phénomène bien connu des médecins. Un article d'Oumma, « De la foi raisonnée à la foi enchantée », note d'ailleurs qu'au Maghreb on attribue cet étouffement nocturne à un djinn qui profiterait du sommeil.
Le même article montre comment l'imaginaire populaire a grossi les textes. Cette inflation a un coût. Une femme convaincue d'avoir un djinn amoureux peut s'isoler, refuser le mariage, ou payer très cher des séances répétées.
Si l'on souffre, la conduite raisonnable est double : consulter un médecin ou un psychologue (troubles du sommeil, anxiété, dépression, traumatisme), et, si on le souhaite, pratiquer soi-même les invocations de protection. Aucun raqi sérieux ne promet de « faire partir » un djinn contre un forfait.
Comment se protéger des djinns selon la Sunna ?
La protection enseignée par les textes est simple, gratuite, et à la portée de chacun. Le Coran demande de chercher refuge auprès de Dieu : « Seigneur, je cherche Ta protection contre les incitations des diables, et je cherche Ta protection, Seigneur, contre leur présence auprès de moi » (sourate 23, versets 97 et 98).
Le verset du Trône est associé à un récit célèbre d'Al-Bukhârî (n° 5010). Abû Hurayra, gardien des provisions de l'aumône du Ramadan, surprend un voleur. Pour être relâché, l'homme lui enseigne : « Quand tu vas te coucher, récite Âyat al-Kursî, un gardien d'Allah te protégera toute la nuit et Satan ne pourra pas s'approcher de toi jusqu'à l'aube. » Le Prophète commente : il t'a dit vrai, bien qu'il soit menteur, et c'était un diable (voir Âyat al-Kursî).
Aïcha rapporte aussi (Al-Bukhârî, n° 5017) que chaque soir, le Prophète récitait les sourates 112, 113 et 114, soufflait dans ses mains et les passait sur son corps, trois fois. La sourate 114 demande protection contre le mauvais conseiller « qu'il soit un djinn, ou un être humain ». S'y ajoutent la lecture de la sourate al-Baqara, dont Satan « s'enfuit » selon Muslim, et les invocations du matin et du soir.
Ces pratiques forment l'essentiel de ce que les savants appellent la roqya, que l'on peut faire sur soi-même (voir comment faire une roqya). Elles ne remplacent pas un traitement médical : elles l'accompagnent. Face à qui vend séances, talismans ou diagnostic de djinn, voir Choisir un raqi.









