Qu'est-ce que le mauvais œil en islam ?
Le mauvais œil se dit en arabe al-'ayn (العين), « l'œil », souvent écrit « 3ayn » en ligne. C'est le mal qui atteindrait une personne, un enfant ou un bien à travers le regard admiratif ou envieux d'un autre. Le Prophète l'a affirmé en peu de mots : « Le mauvais œil existe vraiment » (Al-Bukhârî, n° 5740). Dans une version rapportée par Muslim, d'après Ibn 'Abbâs, il ajoute : « si quelque chose pouvait devancer le destin, ce serait le mauvais œil ». Les savants y lisent une image de sa force, non une exception au décret divin.
Le Coran ne nomme pas le mauvais œil, mais les commentateurs y rattachent trois passages. Jacob conseille à ses fils d'entrer en Égypte non « par une seule porte, mais par portes séparées » (sourate 12, verset 67) : beaucoup y voient la crainte qu'un groupe de beaux jeunes gens n'attire les regards. Les mécréants, dit un autre verset, voulaient presque « transpercer » le Prophète « par leurs regards » (sourate 68, verset 51). Enfin, la sourate al-Falaq s'achève sur la protection « contre le mal de l'envieux quand il envie » (sourate 113, verset 5).
Ce que racontent les hadiths sur le mauvais œil
Le récit le plus connu est celui de Sahl ibn Hunayf. Il se baigne ; un autre compagnon, 'Âmir ibn Rabî'a, le voit et s'exclame : « Je n'ai jamais vu une peau aussi belle. » Sahl s'effondre aussitôt. On l'amène au Prophète, qui demande qui l'on soupçonne, puis reprend 'Âmir : « Pourquoi l'un de vous voudrait-il tuer son frère ? Si vous voyez quelque chose qui vous plaît chez quelqu'un, priez pour qu'Allah le bénisse. » Il lui fait ensuite faire ses ablutions et verser l'eau sur Sahl (Ibn Mâjah, n° 3509 ; Mâlik, Muwatta').
Chez Umm Salama, le Prophète voit une fillette au visage marqué d'une tache sombre : « Elle est sous l'effet du mauvais œil ; soignez-la avec une roqya » (Al-Bukhârî, n° 5739). À Asmâ' bint 'Umays, inquiète pour les enfants de Ja'far, il répond qu'elle peut leur réciter une roqya, « car si quelque chose pouvait dépasser le décret divin, ce serait le mauvais œil » (Ibn Mâjah, n° 3510).
Ces récits fixent une conduite. On ne cache pas son admiration, on la tourne en bénédiction. On ne cherche pas un coupable à punir : 'Âmir n'est ni chassé ni traité de sorcier, il participe au soin. Le lavage est une pratique rapportée : « on ordonnait à l'homme qui jetait le mauvais œil de faire ses ablutions, puis on lavait la personne touchée avec cette eau » (Abû Dâwûd, n° 3880). Selon Muslim, le Prophète a dit : « si l'on vous demande de vous laver contre le mauvais œil, alors lavez-vous ».
Mauvais œil et jalousie (hasad) : quelle différence ?
La jalousie, hasad, est un défaut du cœur : souhaiter qu'un autre perde ce qu'il a. Le Coran la reproche à ceux qui « envient aux gens ce qu'Allah leur a donné de par Sa grâce » (sourate 4, verset 54). Le Prophète l'interdit : « Ne vous détestez pas, ne soyez pas jaloux les uns des autres […] Ô serviteurs d'Allah ! Soyez frères » (Al-Bukhârî, n° 6065). Dans un prêche publié par Oumma, Ibrahim Halitim rappelle que la jalousie coupe les liens entre croyants, et que l'invocation de celui qui ne purifie pas son cœur de l'envie n'est pas acceptée.
La tradition admet en revanche une envie saine, la ghibta : désirer le même bien qu'un autre sans vouloir qu'il le perde. « Ne souhaitez pas être comme quelqu'un d'autre, sauf dans deux cas », dit le Prophète : celui qui dépense de façon juste les richesses que Dieu lui a données, et celui qui agit selon la sagesse et l'enseigne (Al-Bukhârî, n° 73).
Mauvais œil et hasad se recoupent sans se confondre. Le hasad existe sans regard, et le mauvais œil peut naître d'une admiration sincère, comme celle de 'Âmir. La roqya que Jibrîl récitait sur le Prophète nomme d'ailleurs les deux : « qu'Il te protège du mal de l'envieux quand il envie et du mauvais œil » (Muslim). Se réjouir du bien des autres est déjà une protection.

Invocations et roqya contre le mauvais œil
La roqya contre le mauvais œil est expressément permise. 'Aïcha rapporte que le Prophète lui a ordonné d'en faire une en cas de mauvais œil (Al-Bukhârî, n° 5738), et un autre hadith précise : « On ne doit utiliser d'incantation que pour le mauvais œil ou une piqûre de scorpion » (Abû Dâwûd, n° 3884). Il n'existe pas de roqya « puissante » ou secrète.
Les formules transmises :
- les deux sourates protectrices : le Prophète cherchait protection contre le mauvais œil des djinns et des humains, et quand al-Falaq et an-Nâs furent révélées, il les récita et laissa le reste (Ibn Mâjah, n° 3511) ; - la protection qu'il prononçait sur ses petits-fils al-Hasan et al-Husayn : « A'ûdhu bi kalimâti llâhi t-tâmmati min kulli chaytânin wa hâmmatin wa min kulli 'aynin lâmmatin », « je cherche protection dans les paroles parfaites d'Allah contre tout démon, toute bête nuisible et tout mauvais œil » (Al-Bukhârî, n° 3371) ; - la roqya de Jibrîl : « Bismi llâhi arqîka, min kulli chay'in yu'dhîka, min charri kulli nafsin aw 'ayni hâsidin, Allâhu yachfîka », « au nom d'Allah je te fais une roqya contre tout ce qui te nuit, contre le mal de toute âme ou de l'œil d'un envieux ; qu'Allah te guérisse » (Muslim) ; - le verset du Trône et les invocations du matin et du soir.
Mieux vaut prévenir : devant ce qui plaît, on dit « tabarakallah » ou « machallah », comme le conseille dans le Coran un croyant à son compagnon orgueilleux : « En entrant dans ton jardin, que ne dis-tu : Telle est la volonté (et la grâce) d'Allah ! Il n'y a de puissance que par Allah » (sourate 18, verset 39). Pour la pratique : faire une roqya sur soi-même.

Main de Fatma, œil bleu, bracelet : ce que l'islam rejette
Contre le mauvais œil, beaucoup accrochent une main de Fatma (khamsa), un œil bleu en verre (le nazar turc), un bracelet ou une pierre, ou brûlent de l'encens. Pour la majorité des savants, ces objets relèvent des tamâ'im, les amulettes, que le Prophète a condamnées : « les incantations, les amulettes et les philtres d'amour sont du polythéisme » (Abû Dâwûd, n° 3883). À sa femme, qui se faisait soigner l'œil par un guérisseur, Ibn Mas'ûd conseille plutôt l'invocation du Prophète : « Ô Seigneur des hommes, enlève le mal et guéris. »
Lors d'un voyage, le Prophète a aussi fait couper les colliers de cordelettes qu'on mettait au cou des chameaux ; l'imam Mâlik précise qu'ils servaient à les protéger du mauvais œil (Muslim ; Abû Dâwûd, n° 2552). Le reproche est double : l'objet détourne vers une chose la confiance due à Dieu (tawakkul), et il entretient une peur permanente.
Les avis divergent sur deux points. Certains savants des premières générations toléraient une amulette ne contenant que des versets du Coran, quand d'autres, comme Ibn Mas'ûd, la refusaient ; la plupart des savants d'aujourd'hui la déconseillent. Certains distinguent aussi l'objet décoratif, porté par habitude culturelle sans croire à son pouvoir, du talisman auquel on prête une protection. La main de Fatma, très répandue au Maghreb, n'a en tout cas aucun lien avec Fâtima, la fille du Prophète : c'est un symbole plus ancien que l'islam, que la tradition n'a jamais enseigné.

Comment savoir si on a le mauvais œil ? Prudence et santé
« Mauvais œil, comment savoir ? », « symptômes du mauvais œil » : ces recherches sont fréquentes, mais les textes ne donnent aucune liste de signes. Dans les hadiths, c'est le Prophète qui reconnaît le mauvais œil chez une enfant. Fatigue, malchance, bébé qui pleure ou « blocage » amoureux ont le plus souvent des causes ordinaires. Les attribuer à l'œil d'une voisine ou d'une belle-sœur abîme les relations.
Plusieurs auteurs d'Oumma mettent en garde contre cette pente. Amine Ajar, dans « La psychanalyse à l'usage des musulmans ? », invite à sortir du « cercle vicieux de la victimisation ou de la superstition » pour assumer ses actes. Mouhib Jaroui s'inquiète de ceux qui expliquent toute difficulté par l'invisible (sa réflexion). Le Dr al Ajamî soutient même que le Coran nie la réalité du mauvais œil (son analyse de la sourate 113) ; cet avis reste minoritaire face aux hadiths authentiques.
En pratique : bénir ce qu'on admire, réciter les protections, faire une roqya si on le souhaite, et consulter un médecin ou un psychologue quand le mal persiste. Les soixante-dix mille qui entreront au paradis sans jugement sont décrits comme ceux qui « ne se soignent pas par la ruqya, ne croient pas aux présages […] mais placent leur confiance uniquement en leur Seigneur » (Al-Bukhârî, n° 5705) : la roqya est permise, mais l'idéal reste une confiance sans peur. Quant aux « roqyas puissantes » payantes et aux promesses de « déblocage », elles appellent la plus grande méfiance (choisir un raqi).








