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La psychanalyse à l’usage des musulmans ?

S’il est un domaine à l’égard duquel les musulmans sont méfiants, c’est bien la psychanalyse. Alors que, l’introspection selon l’imam Al-Ghazali est du devoir de chaque musulman sincère qui cherche à se réformer et à se remettre en question.

Toutefois l’on peut comprendre que certains tiennent la psychanalyse pour une science hérétique (bid’a ou innovation) parce qu’émanant d’un occident perçu comme diabolisé ou libertaire, mais il faut comprendre que cette discipline permet la prise de conscience de troubles psychiques ou névroses que rencontrerait un sujet à l’égard de sa communauté, de sa condition sociale, de son parcours sentimental ou de sa vie affective, sans pour autant qu’il se culpabilise.

Ce qui a permis cette suspicion tenace, n’est ni plus ni moins que la critique de la Bible chez Spinoza dès le XVI ème siècle dans son Traité théologico-politique (Tome II) et plus tard chez Freud à travers le geste sacrificiel abrahamique qui resteront constitutifs de la philosophie moderne, et qui feront du détachement de la Loi et des écritures scripturaires émanant de Dieu, un paradigme.

Bien entendu les termes inconscient, névroses, psychoses, libido, psychanalyse, et bien d’autres, sont apparues sous la plume des psychanalystes du XIXème siècle, notamment Freud, et que nous ne pouvons par mesure d’honnêteté intellectuelle et au risque d’anachronisme le dénier

Pour replacer les origines de ce malentendu, on expliquera la naissance de la psychanalyse en tant que telle à l’aulne de son époque sous l’impulsion d’intellectuels et de chercheurs du XIXème siècle, et quelles ont été les conséquences qui ont permis son éclosion ou son apparition. Quant à la polémique sur le débat autour de la question insoluble « la psychanalyse est-elle une science et quelles sont ses origines ? », dans la lancée d’un Karl Popper épistémologue, et de certains polémistes pour qui Freud n’aura fait que plagier les concepts de Nietzsche ; je tiens à préciser que Nietzsche lui-même doit beaucoup à Schopenhauer et surtout à l’incontournable Spinoza. Mais cela nous amène sur un autre débat que nous ne ferons pas ici.

Pour ce qui est du débat judéo-musulman sur les origines de la médecine expérimentale et l’interprétation du rêve (Ibn Sîrîn) et les prémisses de la psychanalyse (Ibn Sina, « Le Livre de la guérison » et A. M. Goichon, « Livre des directives et remarques, introduction à Avicenne ») je ne m’y aventurerai pas, tant le sujet est vaste et passionnant.

Néanmoins, je ne peux m’empêcher de rappeler que Abû Hamid Al-Ghazâli (1058-1111) dans son Daf al-Mudirr al-Kulliya Abdân al-Insâniya, puis plus tard Ibn Al-Wardî (1290-1349) avec son « Al-Lubâb fî ‘Ilm al-Irâb » étudièrent et analysèrent les manifestations psychiques, associées à des chocs émotionnels oubliés et profondément ancrés dans l’inconscient. La thérapie qu’ils dégagent vise à pouvoir amener le patient à rappeler sans censure l’expérience émotionnelle et permettre ainsi sa libération.
Ils formuleront et démontreront que les rêves sont en fait constitutifs du fonctionnement des processus inconscients. Ainsi par une analyse rigoureuse et par le biais du Coran et notamment de l’importance du rêve chez les nabi ou prophètes, dont la figure emblématique est Abraham avec la symbolique du sacrifice de son fils (Ismaël pour les musulmans et Isaac pour les juifs et les chrétiens), qu’il est possible au travers du contenu manifeste de découvrir ou de mettre en exergue son contenu latent qui représente la réalisation d’un désir ou d’une aspiration, ou au contraire, d’une angoisse, d’un trouble névrotique lié à un refoulement.

Comprendre le contexte des débuts de la psychanalyse en Europe

La psychanalyse n’est vraiment compréhensible que si l’on se représente la morale d’avant-guerre à la fin du XIX ème siècle en Europe et l’idée qu’on se faisait des instincts humains, sans oublier les communautés juives tiraillées entre l’assimilation ou le détachement et le repli communautaire ou identitaire : prix de la modernité ou de la désacralisation ou du désenchantement du monde ; ce que Baruch Spinoza, Franz Kafka, ou Stefan Zweig ont payé chacun à leur façon et parfois au péril de leur vie.

Il faut avoir en tête le poids de cette morale et de ce puritanisme qui a essaimé et codifié durant des siècles à travers l’Europe chrétienne catholique, luthérienne, calviniste, et juive ashkénaze, les règles comportementales et la norme, pour comprendre l’impact de la psychanalyse face à des siècles de retenues agressives, sexuelles et anarchiques de l’individu que l’excès libertaire d’aujourd’hui a mis au grand jour avec toutes ses conséquences psychologiques. (Cf, Dany Robert Dufour, « La cité perverse », éditions Denoël)

Nous ne pouvons encore saisir la psychanalyse et son importance au sein de la communauté juive sans comprendre que de nombreux juifs à l’instar de Franz Kafka ont dû en arriver au « meurtre du père », si scrupuleusement sondé par Freud, pour comprendre son rapport intime à la religion. (Cf, Franz Kafka « Lettre au père » en Poche, et « Journal intime », éditions Rivages poche)

Contrairement à un Sören Kierkegaard père de l’existentialisme dont la figure du père l’aura hanté comme pour conjurer le sort d’un père rentier et perçu comme pêcheur au prix de voir sa nombreuse progéniture mourir à la façon du prophète Job,  Frantz Kafka n’aura vu en son père que l’absurdité de la tradition patriarcale juive entretenue par un ritualisme sans contenu et sans vie : une répétition de gestes et de paroles ancestrales dont il ne comprend plus le sens.

Kafka, tout comme Spinoza des siècles bien avant lui, éprouvera le besoin de trouver Dieu en dehors de la communauté religieuse, sauf que ce dernier l’appellera Nature et remplacera la Loi par L’Ethique. Dans ce contexte, notamment en France depuis la loi de 1905, il n’est nul besoin de comprendre l’impérative nécessité de se détacher de toute référence ou visibilité religieuse, sachant que le culte n’est plus voué à Dieu et à ses Lois, mais à cet autre idole qu’est la Nation, pour reprendre Nietzsche.

Cette assimilation au moule républicain ne se fit pas sans heurts, sans déni de soi-même, sans renoncements, sans concessions, au point de se renier. Et l’une des figures qui aura atteint ce degré d’assimilation au point d’en être imprégné jusqu’au sang, jusqu’à l’âme, et qui aura marqué bien des générations, de par sa dimension cosmopolite et citoyen du monde, n’est ni plus ni moins que le fameux Stefan Zweig, qui se suicidera pour avoir assisté non pas à la fin du monde, mais à la fin d’un monde, cette Autriche qu’il aimait tant et qui aura sombrée dans le national-socialisme. D’autres personnalités comme Théodore Lessing ne verront dans ces juifs que certains appellent post-marrane ou déjudaïsés, que la figure du juif honteux ou qui ont la haine de soi (Cf, Théodore Lessing, « La haine de soi, le refus d’être juif », édition Agora).

Le vingtième siècle et notre siècle ne seront que le tiraillement entre la figure cosmopolite ou mondialisée et le repli identitaire ou nationaliste du juif et du musulman en situation de minorité. Non pas de l’identité à l’existence, mais du reniement de soi au retour à l’identitaire exacerbé en nationalisme ou extrémisme ou fanatisme religieux ou messianisme.

« Le meurtre du père » selon Freud et la rupture avec la tradition et la religion

Pour Freud le sentiment religieux relève d’un désir infantile et au refoulement de la sexualité. Pour lui, c’est une névrose, la transformation d’une homosexualité à l’égard d’une image paternelle, une sorte d’avatar contaminée par l’image du divin, à la façon d’un Kierkegaard ou d’un Kafka, l’un positivement, l’autre négativement.

Cette geste sacrificielle non pas du fils mais du père est un retournement contre l’ordre établi par les écritures et une rupture avec le modèle patriarcale ancestral. Freud explique dans Totem et Tabou, « Il faut dire que la vengeance du père, renversé puis réintronisé, revêt une grande dureté, que le règne de l’autorité est à son apogée. Les fils soumis ont mis à profit la nouvelle situation pour alléger encore leur sentiment de culpabilité. Le sacrifice, tel qu’il est à présent, échappe complètement à leur responsabilité.

C’est Dieu lui-même qui l’a exigé et en a réglé l’ordonnancement. C’est à cette phase qu’appartiennent les mythes dans lesquels le dieu tue lui-même l’animal qui est sacré pour lui, qui est en fait lui-même. C’est le suprême déni du grand méfait avec lequel la société et le sentiment de culpabilité ont commencé. Il ne faut pas négliger une seconde signification de cette représentation du sacrifice. Elle exprime la satisfaction que l’on ait abandonné l’ancien substitut du père au profit de la conception plus élevée d’un dieu. »

La psychanalyse à l’usage des musulmans ?

Pour conclure après cette courte présentation du contexte et des débuts de la psychanalyse en Europe comme palliatif au sacré et réponse aux troubles et aux craintes liés à la modernité, il est plus aisé de comprendre le rôle que cette discipline a eu et continue d’avoir aujourd’hui dans les sociétés post-libérales ou post-modernes. Au-delà de l’analyse du Coran au risque de la psychanalyse comme le titre du livre de Youssef Olfa, dans un rapport herméneutique et exégétique ou à défaut de réinterprétation à la façon d’un Spinoza, il faut restituer la psychanalyse et la réévaluer dans son contexte d’origine pour en tirer une leçon sur les bienfaits et l’intérêt qu’elle peut avoir dans un monde arabe et musulman en pleine mutation depuis le choc colonial.

Dans la même lancée que les savants musulmans à l’apogée de la civilisation islamique, non seulement se réapproprier cette science de l’inconscient et du cœur, non pas en faire juste une psychanalyse islamique ce qui ne veut rien dire, mais reprendre les outils conceptuels du rapport au père, du complexe d’Oedipe, de la névrose, de l’hystérie, des psychoses, de la libido… et de la réinvestir dans les champs et les problématiques propres aux sociétés islamiques en devenir et en mutation.

Personne ne peut nier les troubles psychiques et les comportements schizophrènes (entre tradition et modernité) que la modernité, ou que d’autres appelleront occidentalisation, a apporté avec les difficultés liées à des situations sociales, économiques, et politiques précaires : pour reprendre le terme de l’intellectuel El-Mandjra « L’Humilocratie » érigée en système.

Cependant, il faut reconnaître de par ses origines et cette volonté de « tuer le père » ou la religion, que la psychanalyse jouit dans le monde musulman d’un capital symbolique ou de confiance plutôt faible voire négatif. Mais si nous l’ajustons dans la continuité d’un Abu Hamid Al-Ghazali à l’instar de son traité de Shifa al-Qulub (Guérison des cœurs), en utilisant la terminologie moderne et en ne se cantonnant pas seulement à la lecture du Coran ou des vertus de la prière ou du jeûne pour guérir, mais en se donnant les moyens de comprendre son mal être de façon rationnelle. Cela ne pourra être que bénéfique dans la compréhension du rapport à soi et à la société.

Une société qui s’auto-analyse et des citoyens et des croyants qui font un travail d’introspection ne peuvent qu’amener à une prise de conscience de soi et du réel pour mieux se comprendre et se maîtriser. Sortir d’une dialectique où tout serait expliqué selon le rapport au bien (Allah, les anges) et au mal (Satan, les démons, la tentation), permettrait d’assumer ses responsabilités et ses actes, dans l’esprit du verset coranique, « Celui qui fera un atome de bien le verra, celui qui fera un atome de mal le verra » et l’esprit du Coran affirmant que chacun porte ses actes à son cou. Quitter ce cercle vicieux de la victimisation ou de la superstition (mauvais œil) tous azimuts, qui confinent plus à la mauvaise foi qu’à la sincérité.

Enfin, à partir de cet effort de réappropriation et de réhabilitation de la psychanalyse de façon académique et démocratique, pouvoir réétudier les mouvements sociaux, politiques ou religieux à l’aulne de cette science pour comprendre leurs impulsions conscientes ou inconscientes. Par exemple, comme l’a souligné Samir Amghar dans son livre « Le salafisme d’aujourd’hui » (éditions Michalon) :« En occident, le développement du salafisme chez les jeunes peut s’assimiler à une forme de rébellion contre les parents. Ces derniers sont accusés soit de pratiquer un islam teinté de superstitions et de traditions, soit d’avoir un rapport lâche à la religion. Le salafisme entraîne ainsi dans les familles des attitudes offensives qui peuvent aboutir à inverser les lignes traditionnelles de l’autorité. Si, à première vue, l’islam de type salafiste apparaît comme un outil pour critiquer l’islam des parents (primo-migrants), ces oppositions s’apparentent, d’un point de vue psychanalitique, à une mise à mort symbolique du père par le fils ».

Ce que montrent et analysent les travaux de Farhad Khosrokhavar de façon pertinente, contrairement à Daryush Shayegan qui essaie d’expliquer la chizophrénie culturelle du monde musulman en basant ses études sur la société iranienne qui n’a rien à voir avec les sociétés maghrébines et ses liens et ses échanges et sa proximité avec l’Europe.

Dans le cas de figure du salafisme en occident, la modernité n’a pas apporté une rupture ou un détachement avec la « tradition » perçue comme authentique, mais une réinterprétation au risque de décréter un modèle « idéal » et « mythique » pour arriver en définitive au même résultat : une acculturation, une désintégration, une fuite de la réalité sociale _ ce qu’Olivier Roy explique à merveille dans son livre « La Sainte ignorance » (éditions Seuil).

Ne plus faire de la figure prophétique un modèle à atteindre, d’autant plus difficile qu’il est l’Elu ou l’Aimé d’Allah ou le Saint par excellence, mais comprendre avant tout sa dimension humaine, et pour cela reconnaître nos failles et nos faiblesses en les acceptants. Enfin, percevoir la psychanalyse non pas comme une fin en soi ou une vérité absolue, mais comme un moyen de se comprendre, de s’analyser par l’introspection et de mieux saisir la société et le rapport à l’altérité, pour en déduire les mécanismes conscients ou inconscients.

Un commentaire

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  1. Salam. La psychanalyse est rejetée par les musulmans, comme par d’autres, à cause de sa relation au sexuel. C’est le complexe d’Œdipe, qui est le cauchemar des musulmans comme celui de tous les humains normalement constitués. Si certains grands théologiens (Al Ghazali d’Algérie et d’autres) ouvrent des portes sur l’introspection personnelle celle ci ne peut se faire isolément sans l’aide de psychanalyste. Pour le musulman, le rapport de la psychanalyse au sexuel éloigne l’humain de son Créateur!! Il est vrai que la société musulmane a subi une régression intellectuelle depuis ses grands savants de l’age d’or. Cette régression se traduit aussi par un éloignement du Texte Sacré qui recommande (ordonne) avant tout de “Lire” Iqraa, et ceci est un ordre Divin à l’humain de s’ouvrir à la science. Et la psychanalyse ,qu’on le veuille ou non ,est devenu une science structurée sur le rapport au sexuel. La prise de conscience de son rapport à ses pulsions internes destructrices permet l’épanouissement de l’humain et donc la découverte du vrai visage du Créateur. Bien sur le travail analytique ne se résume pas au sexuel mais aussi et avant tout sur les croyances populaires paralysantes qui font la fortune de charlatans guérisseurs,comme le rapport aux djinnes. Pour ce sujet il faut revenir à la recherche de notre regretté Ghazali qui casse cette intoxication sociale. Donc pour résumé je dirais que la peur de la psychanalyse est la peur de soi même .

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