- Pour découvrir l'histoire méconnue des musulmans en Amérique.
- Pour comprendre l'impact culturel des traditions musulmanes sur la musique américaine.
- Pour explorer le rôle de figures comme Muhammad Ali dans la lutte pour la liberté religieuse.
Alors que les États-Unis ont célébré cette année le 250e anniversaire de leur indépendance, un article publié dans The Conversation vient rappeler une réalité historique souvent méconnue : la présence musulmane sur le territoire américain est bien antérieure à la fondation de la République américaine.
Son auteur, Iqbal Akhtar, est professeur associé en études religieuses à la Florida International University (FIU) et directeur exécutif de The East-West Foundation. Ses recherches portent notamment sur les questions d’identité, d’appartenance religieuse et de pluralisme, avec un intérêt particulier pour les sociétés musulmanes, de l’Afrique de l’Est et de l’océan Indien jusqu’aux communautés musulmanes des États-Unis. Il est également l’auteur de travaux consacrés à l’histoire et à l’avenir de l’islam américain.
L’article est paru dans The Conversation, un média international à but non lucratif qui publie des articles d’analyse et de décryptage rédigés par des universitaires et des chercheurs. Sa particularité est de permettre à des spécialistes issus du monde académique de mettre leurs travaux et leurs connaissances à la portée du grand public. Les articles de The Conversation sont régulièrement repris par de nombreux médias à travers le monde.
Dans son texte intitulé « Muslims were part of America’s story long before the republic began » (« Les musulmans faisaient partie de l’histoire de l’Amérique bien avant la naissance de la République »), Iqbal Akhtar revient sur plusieurs épisodes qui montrent à quel point la présence musulmane est profondément enracinée dans l’histoire américaine.
Un musulman marocain en Amérique avant les Pèlerins
L’auteur commence par raconter l’histoire fascinante d’Estevanico, également connu sous le nom d’Esteban de Dorantes. Né à Azemmour, sur la côte atlantique du Maroc, il fut réduit en esclavage puis conduit en Espagne avant d’être envoyé sur le continent américain. Dans les années 1520 et 1530, Estevanico parcourut les territoires correspondant aujourd’hui au Texas, au Nouveau-Mexique et à l’Arizona.
Sa présence précède ainsi de plusieurs décennies la fondation de Jamestown en 1607, première colonie anglaise permanente, et de près d’un siècle l’arrivée des Pèlerins du Mayflower à Plymouth en 1620. Selon Iqbal Akhtar, les informations dont nous disposons sur ses origines permettent de considérer Estevanico comme musulman.
Cet épisode remet donc en question une représentation encore courante selon laquelle l’islam serait une présence récente et étrangère à l’histoire américaine.
Des dizaines de milliers de musulmans parmi les esclaves africains
La présence musulmane devient ensuite beaucoup plus importante avec la traite transatlantique. Parmi les Africains réduits en esclavage et déportés vers l’Amérique se trouvaient de nombreux musulmans originaires notamment de Sénégambie et du Sahel, régions profondément marquées depuis plusieurs siècles par l’islam et ses institutions éducatives.
Selon certaines estimations citées par l’auteur, ils auraient été des dizaines de milliers.
Une partie de ces hommes et de ces femmes savaient lire et écrire l’arabe et avaient reçu une formation dans l’étude du Coran et du droit islamique avant leur capture. L’un des témoignages les plus remarquables est celui d’Omar ibn Said, érudit musulman originaire d’Afrique de l’Ouest réduit en esclavage aux États-Unis, qui laissa notamment une autobiographie écrite en arabe.
Des traces de l’islam jusque dans le blues et le jazz ?
L’un des passages les plus intéressants de l’article concerne l’influence possible des traditions musicales des musulmans africains sur la culture américaine. Iqbal Akhtar évoque notamment les field hollers, ces chants et appels improvisés utilisés par les esclaves afro-américains travaillant dans les champs.
Plusieurs chercheurs ont observé des similitudes entre ces formes vocales et certaines traditions islamiques, notamment l’adhan, l’appel musulman à la prière, ainsi que la récitation du Coran. On retrouve notamment l’allongement des syllabes, les variations de tonalité, les notes ornementées et le mélisme, qui consiste à chanter plusieurs notes sur une même syllabe.
L’ethnomusicologue Gerhard Kubik a ainsi relié certains éléments du blues aux traditions musicales d’Afrique de l’Ouest, elles-mêmes marquées par des siècles de contacts avec le monde arabo-musulman. L’historienne Sylviane Diouf a également comparé des enregistrements de l’appel à la prière musulmane à ceux de chants de travailleurs afro-américains recueillis dans le Mississippi au XXe siècle.
Pour ces chercheurs, une partie de cet héritage vocal africain et musulman aurait participé à la naissance du blues, puis indirectement du jazz et d’une grande partie de la musique populaire américaine.
Muhammad Ali et la liberté religieuse
Iqbal Akhtar évoque ensuite une autre figure majeure de l’histoire américaine : Muhammad Ali. Né Cassius Clay, le champion du monde des poids lourds annonça sa conversion à l’islam et prit le nom de Muhammad Ali. En 1967, en pleine guerre du Vietnam, il refusa son incorporation dans l’armée américaine, invoquant ses convictions religieuses.
Les conséquences furent considérables : il fut privé de son titre de champion du monde, interdit de boxer alors qu’il se trouvait au sommet de sa carrière et condamné à cinq années de prison pour refus d’incorporation. Muhammad Ali porta finalement son combat devant la Cour suprême.
En 1971, dans l’affaire Clay v. United States, les juges annulèrent à l’unanimité sa condamnation. Pour Iqbal Akhtar, cette affaire contribua à renforcer un principe essentiel : un musulman devait pouvoir bénéficier des mêmes protections liées à la liberté de conscience et à la liberté religieuse que les membres des autres religions présentes aux États-Unis.
Une contribution importante à la solidarité américaine
L’article s’intéresse enfin à un aspect contemporain de la présence musulmane : la philanthropie. L’islam fait de la zakat, généralement évaluée à 2,5 % de certains avoirs accumulés, une obligation religieuse. Elle est complétée par la sadaqa, qui désigne les dons volontaires.
Selon les travaux cités par Iqbal Akhtar, les musulmans américains, qui représentent environ 1 % de la population du pays, auraient donné près de 4,3 milliards de dollars à des œuvres caritatives en 2020. La moyenne des dons atteindrait environ 3 200 dollars par donateur musulman, contre 1 900 dollars chez les donateurs non musulmans étudiés.
Plus significatif encore, environ 85 % de ces dons resteraient aux États-Unis. Et contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, une grande partie de ces sommes ne serait pas exclusivement destinée aux mosquées ou aux organisations musulmanes. Elles financeraient également la lutte contre la pauvreté, l’aide sociale, les actions menées durant la pandémie de Covid-19 ou encore la défense des droits civiques.
Des acteurs de l’histoire américaine, et non des « invités »
À travers ces différents exemples, Iqbal Akhtar défend finalement une idée centrale : les musulmans ne doivent pas être considérés comme des nouveaux venus dans l’histoire des États-Unis. Du Marocain Estevanico parcourant le continent américain au XVIe siècle aux esclaves musulmans originaires d’Afrique de l’Ouest, de l’influence possible des traditions islamiques sur la musique afro-américaine au combat de Muhammad Ali pour la liberté religieuse, leur présence accompagne plusieurs étapes majeures de l’histoire du pays.
Alors que les États-Unis ont célébré en 2026 leurs 250 ans d’indépendance, Iqbal Akhtar invite ainsi à porter un autre regard sur le récit national américain.
Les musulmans n’y apparaissent plus comme des étrangers venus tardivement s’ajouter à l’Amérique, mais comme des hommes et des femmes qui, depuis plusieurs siècles, ont eux aussi contribué à façonner son histoire, sa culture et ses institutions.
Une histoire qui bouscule les récits dominants
Au-delà des faits historiques qu’il rassemble, l’article d’Iqbal Akhtar soulève une question plus large : qui a le droit d’être considéré comme faisant pleinement partie du récit national américain ? Pendant longtemps, l’histoire des États-Unis a été racontée principalement à travers l’héritage européen et chrétien du pays, reléguant au second plan l’apport des populations africaines, musulmanes ou issues d’autres traditions religieuses.
Rappeler que des musulmans étaient présents sur le continent avant même la naissance des États-Unis ne relève donc pas seulement de l’anecdote historique. Cela oblige à reconsidérer la manière dont se construit la mémoire collective américaine. À une époque où l’islam est encore régulièrement présenté comme extérieur à l’identité occidentale, cette histoire rappelle au contraire que les musulmans font partie depuis des siècles de la réalité sociale, culturelle et politique des États-Unis.



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