Le divorce en islam : permis, mais en dernier recours
Le Coran recommande la patience : « Si vous avez de l'aversion envers elles durant la vie commune, il se peut que vous ayez de l'aversion pour une chose où Allah a déposé un grand bien » (sourate 4, verset 19). En cas de crise, il propose une médiation : « envoyez alors un arbitre de sa famille à lui, et un arbitre de sa famille à elle » (sourate 4, verset 35). Il ajoute que « la réconciliation est meilleure » (sourate 4, verset 128).
Une parole souvent citée dit que « parmi les choses permises, celle qu'Allah déteste le plus est le divorce » (Abu Dawud, 2178) ; sa chaîne de transmission est discutée par les spécialistes, mais son sens est largement admis. L'imam de Genève Yousouf Ibram l'invoquait devant le Conseil européen de la fatwa pour demander que la répudiation se fasse devant témoins, comme le rapporte Ian Hamel dans cet article d'Oumma.
Lorsque la vie commune devient impossible, la séparation n'est pas une faute. Le Coran fixe alors une règle de dignité : « c'est soit la reprise conformément à la bienséance, ou la libération avec gentillesse » (sourate 2, verset 229). Le droit musulman connaît trois voies : la répudiation par le mari (talaq), la séparation demandée par l'épouse (khul') et la décision d'un juge.
Le talaq : comment se passe la répudiation ?
Le talaq est la dissolution du mariage par la parole du mari. La sourate 65, intitulée at-Talâq, en fixe le cadre : répudier « conformément à la période d'attente », ne pas chasser l'épouse de la maison pendant ce délai, puis se séparer « de façon convenable » en prenant « deux hommes intègres » comme témoins (sourate 65, verset 2).
La Sunna précise le moment. Abdallah ibn Umar avait répudié sa femme pendant ses règles ; le Prophète lui ordonna de la reprendre et d'attendre une période de pureté, sans rapport, avant de divorcer s'il le souhaitait toujours (Bukhari, 5251). Les juristes appellent « conforme à la Sunna » ce talaq unique, prononcé en période de pureté.
Le premier et le deuxième talaq sont révocables : pendant l'idda, le mari peut reprendre son épouse sans nouveau contrat, et le Coran l'encourage s'il « veut la réconciliation » (sourate 2, verset 228). Après l'idda, les deux peuvent se remarier avec un nouveau contrat et une nouvelle dot, et la famille ne doit pas s'y opposer (sourate 2, verset 232). Le troisième talaq est définitif : la femme ne redevient licite pour lui qu'après un autre mariage réel, qui aurait lui-même pris fin (sourate 2, verset 230).
Le triple talaq prononcé en une fois (« je te répudie trois fois ») divise les savants. Les quatre écoles sunnites le comptent comme trois répudiations, tout en le jugeant blâmable. Ibn Taymiyya et Ibn al-Qayyim n'y voyaient qu'un seul talaq, avis retenu par plusieurs codes de la famille contemporains. En Inde, la Cour suprême l'a invalidé en 2017. Les juristes discutent aussi du talaq prononcé sous l'emprise d'une colère extrême : beaucoup le jugent sans effet si la personne a perdu le contrôle d'elle-même.

Le khul' et le divorce judiciaire : quand la femme demande la séparation
La femme n'est pas enfermée dans un mariage malheureux. Le Coran permet que l'épouse « se rachète avec quelque bien » lorsque les deux craignent de ne plus pouvoir vivre selon les règles de Dieu (sourate 2, verset 229). C'est le khul'. Le hadith de référence est clair : la femme de Thâbit ibn Qays vint dire au Prophète qu'elle ne reprochait rien à son mari, ni dans son caractère ni dans sa religion, mais qu'elle ne pouvait plus vivre avec lui. Le Prophète lui demanda si elle acceptait de rendre le jardin reçu en dot ; elle accepta, et il dit à Thâbit de reprendre le jardin et de la libérer (Bukhari, 5273). Tahar Mahdi regrettait, dans La place de la femme dans le droit successoral musulman, que ce droit reste trop souvent passé sous silence.
L'épouse peut aussi demander au juge un divorce judiciaire : pour violence ou préjudice, défaut d'entretien, absence prolongée, maladie grave ou abandon. L'école malikite, majoritaire au Maghreb, admet largement la séparation pour préjudice. Khalid Chraibi décrit dans Pour la réforme du droit musulman de la famille comment plusieurs pays ont confié tout divorce au juge.
Une femme enceinte peut divorcer ou être divorcée ; son idda prend fin à l'accouchement et le mari doit pourvoir à ses besoins jusque-là (sourate 65, versets 4 et 6).
En cas de violences, la priorité est la sécurité : en France, le 3919 est gratuit et anonyme, et le 17 répond en urgence. Aucune règle religieuse n'oblige une femme à rester avec un conjoint violent.
« 3 mois sans rapport » : ce que disent vraiment les savants
On lit souvent qu'un couple qui reste trois mois sans relation intime serait automatiquement divorcé. Aucun verset ni aucun hadith ne le dit, et aucune école juridique ne retient cette règle. L'idée mélange probablement deux notions.
La première est l'idda, la période d'attente après un divorce, qui dure trois cycles menstruels ou trois mois selon les cas (sourate 2, verset 228 ; sourate 65, verset 4). Elle commence après un divorce prononcé ; elle ne crée pas le divorce.
La seconde est l'îlâ', le serment par lequel un mari jure de ne plus approcher sa femme. Le Coran lui fixe un délai : « Pour ceux qui font le serment de se priver de leurs femmes, il y a un délai d'attente de quatre mois. Et s'ils reviennent (de leur serment) celui-ci sera annulé […] Mais s'ils se décident au divorce, (celui-ci devient exécutoire) » (sourate 2, versets 226 et 227). Pour la majorité des juristes (malikites, chaféites, hanbalites), au bout de quatre mois le mari doit reprendre la vie conjugale ou divorcer, et le juge peut l'y obliger. Pour les hanafites, le divorce intervient de lui-même à l'expiration du délai. Il s'agit dans tous les cas d'un serment, pas d'une simple période sans rapport. Le Prophète lui-même s'était un jour retiré de ses épouses pendant un mois, puis était revenu (Bukhari, 5201).
Sans serment, une longue abstinence ne rompt pas le mariage. Mais si elle est imposée sans raison, plusieurs juristes, notamment malikites et hanbalites, la considèrent comme un préjudice qui permet à l'épouse de demander la séparation au juge, souvent par analogie avec le délai de quatre mois. Un récit attribué au calife Omar, qui aurait limité l'absence des soldats à quatre ou six mois après avoir consulté sa fille Hafsa, est cité dans ce débat, mais ses chaînes de transmission sont jugées faibles. La place de la vie intime est développée sur la page L'intimité du couple en islam.
Idda, pension et garde des enfants
La durée de l'idda (idda) dépend de la situation : trois cycles menstruels pour la femme qui a ses règles (sourate 2, verset 228) ; trois mois pour celle qui n'en a pas ou plus ; jusqu'à l'accouchement pour la femme enceinte (sourate 65, verset 4). La veuve observe quatre mois et dix jours (sourate 2, verset 234). Si le mariage n'a pas été consommé, il n'y a pas d'idda (sourate 33, verset 49). Ce délai sert à vérifier l'absence de grossesse et à laisser une chance à la réconciliation.
Les droits de l'épouse. Pendant l'idda d'un talaq révocable, elle reste au domicile et le mari l'entretient (sourate 65, versets 1 et 6). La partie de la dot (mahr) qui n'a pas été versée devient exigible. Le Coran ajoute que « les divorcées ont droit à la jouissance d'une allocation convenable » (sourate 2, verset 241), la mut'a, que certaines écoles jugent obligatoire et d'autres recommandée.
Les enfants. Le père doit leur entretien, et la mère qui allaite a droit à une rétribution (sourate 2, verset 233 ; sourate 65, verset 6). La garde des jeunes enfants (hadâna) revient en priorité à la mère tant qu'elle ne se remarie pas, selon la majorité des juristes ; l'âge auquel elle prend fin varie selon les écoles, et plusieurs laissent l'enfant choisir vers sept ans. Le Coran pose un principe qui guide tout : « La mère n'a pas à subir de dommage à cause de son enfant, ni le père, à cause de son enfant ».

Divorce religieux et divorce civil en France
En France, le mariage religieux n'a aucune valeur légale et ne peut être célébré qu'après le mariage civil. Le Conseil théologique des imams du Rhône le rappelle dans une décision publiée par Oumma, en citant l'article 433-21 du Code pénal, qui punit le ministre du culte qui célèbre habituellement des mariages religieux sans acte civil préalable. Les règles du contrat sont détaillées sur la page Le mariage en islam.
De la même façon, seul un divorce civil met fin au mariage aux yeux de la loi : par consentement mutuel, au moyen d'une convention signée par chaque époux avec son avocat, ou par une décision du juge aux affaires familiales. Un talaq prononcé à la maison ne dissout pas le mariage civil, et un divorce civil ne règle pas toujours, pour les croyants, la question religieuse.
Le même conseil des imams a pris position : un divorce prononcé par un tribunal est valide pour un couple musulman, même si le mari le refuse. Il a créé une commission de médiation qui, dans les cas où une femme mariée seulement religieusement est abandonnée sans que le mari prononce le talaq, peut tenter une réconciliation puis la déclarer séparée.
En pratique, une séparation se prépare avec un avocat pour les aspects légaux (enfants, biens, pension) et, si on le souhaite, avec un imam ou un médiateur familial pour l'aspect religieux et la recherche d'un accord. La page Le couple en islam présente les ressources pour se faire aider avant d'en arriver là.














