Ahmed Djaballah, président de l'UOIF, aborde la dévotion portée au Prophète de l'islam et l'attitude des croyants face aux caricatures.
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4 octobre 2012 à 12 h 00
Ahmed Djaballah, président de l'UOIF, aborde la dévotion portée au Prophète de l'islam et l'attitude des croyants face aux caricatures.
Transcription intégrale de la vidéo
Shakeel SiddiqSalam alaykoum. Bienvenue à tous et à toutes sur le plateau de votre émission Islam aujourd'hui. Nous allons ensemble parler du pseudo-film américain ainsi que des caricatures du prophète Mohammed, que la paix et la bénédiction de Dieu soient sur lui.
De nombreuses interrogations vont être soulevées. Tout d'abord, quelle est la place du prophète Mohammed dans le cœur du croyant ? Comment réagissaient les compagnons du prophète Mohammed, sallallahu alayhi wa salam, lorsque celui-ci était insulté ? Quelle est aussi la place de l'ambassadeur étranger en terre d'Islam ? Ce sont autant de questions, et d'autres encore, que nous allons analyser avec notre invité prestigieux, le docteur Ahmed Jaballah. Docteur Ahmed Jaballah, salam alaykoum.
Ahmed JaballahAlaykoum salam wa rahmatoullahi wa barakatouh.
Shakeel SiddiqDocteur Jaballah, vous êtes diplômé de l'université de la Zitouna, docteur en islamologie à la Sorbonne, enseignant et directeur de l'IESH de Paris qui se trouve à Saint-Denis. Vous êtes aussi membre du Conseil européen de la fatwa et de la recherche, vice-président du comité chariaïque du COFIF et président de l'UOIF. Cela fait beaucoup de fonctions. Nous allons parler aujourd'hui au président de l'UOIF, mais aussi au docteur en islamologie.
Avant de passer à la première question, il est important de rappeler que l'UOIF, vous me corrigez si je me trompe, a aujourd'hui 30 ans d'existence en France, 30 ans de travail pour le vivre ensemble. C'est bien cela ?
Ahmed JaballahOui, tout à fait. L'Union des organisations islamiques de France va fêter ce 30e anniversaire lors du rassemblement annuel des musulmans de France qui se tient toujours au Bourget. Cette année, ce sera à la fin du mois de mars et début avril. Elle va fêter ce 30e anniversaire, c'est-à-dire 30 années d'existence effectivement, puisque l'UOIF a été créée en 1983. 30 années d'histoire aussi de l'islam de France. Certes, l'UOIF n'est pas la seule fédération, mais elle est une de ces fédérations importantes qui a pu, grâce à Allah subhanahu wa ta'ala, aider à l'émergence de cette présence et de cette réalité musulmane dans notre pays, en France.
Shakeel SiddiqCe salon du Bourget est aujourd'hui, je pense à l'unanimité des Français musulmans, la référence incontournable de l'islam de France. Nous aurons peut-être l'occasion de faire une émission par rapport au thème qui sera abordé lors de ce colloque, je ne vais donc pas vous en demander plus sur le sujet.
Shakeel SiddiqOrientons-nous directement sur notre thème. La première question est la suivante : quelle est la place du prophète Mohammed, sallallahu alayhi wa salam, dans le cœur du croyant ? Si je vous pose la question, c'est pour une raison précise : à Oumma, nous avons décidé de mettre en avant le vivre ensemble. La France parle de liberté, d'égalité, de fraternité, et cette fraternité a été touchée de plein fouet. Il était fondamentalement important d'expliquer à nos concitoyens français de confession non musulmane ce que représentait le Prophète pour le croyant. C'est un sujet que l'on a à peine abordé dans les médias. Je vous laisse la parole pour nous donner des explications claires à ce sujet.
Ahmed JaballahC'est une bonne question pour commencer. Nous avons lu des réactions et des commentaires de personnes qui s'étonnaient que les musulmans soient à ce point touchés par ce film américain insultant et par les caricatures injurieuses. Elles pensent que les musulmans exagèrent peut-être et qu'ils ont une réaction disproportionnée par rapport à ce qui s'est passé. Nous reviendrons peut-être sur la manière dont il faut réagir. Mais nos concitoyens, c'est-à-dire non-musulmans, ne savent pas quelle place le Prophète occupe dans le cœur des croyants.
Je rappelle simplement que l'islam est fondé sur la foi et sur le dogme, comme toute religion. Nous avons en islam les six principes de la foi. Parmi ces six principes figure al-imane bi-r-rousoul.
Shakeel SiddiqLa foi dans les messagers.
Ahmed JaballahLa foi dans tous les messagers. Le croyant musulman, après avoir cru en Allah subhanahu wa ta'ala en tant que Dieu unique, Créateur de ce monde, est tenu de croire également à tous les messagers de Dieu. C'est un principe fondamental de la foi musulmane : un musulman qui n'y croit pas ne peut prétendre avoir une foi véritable. Le Coran rappelle qu'il faut croire à tous les messagers sans aucune distinction. Cela montre l'ouverture du musulman. Comme le dit le prophète de l'islam lui-même, l'islam est venu compléter ce que ses frères, c'est-à-dire les messagers et prophètes qui l'ont précédé, sont venus fonder. L'islam s'inscrit dans cette continuité.
Shakeel SiddiqJésus, Moïse, Noé, Abraham...
Ahmed JaballahTout à fait, tous ces messagers. Le Coran cite 25 noms, mais il ne cite pas les autres ; le musulman est tenu de croire à tous ces messagers et prophètes que Dieu a envoyés. Le Coran rappelle d'ailleurs qu'ils ont été envoyés pour transmettre le même message fondamental : inviter les gens à croire en Dieu et à adorer Allah subhanahu wa ta'ala.
Ahmed JaballahDans ce principe de croire à tous les messagers, il y a bien sûr le fait de croire au prophète Mohammed, alayhi salat wa salam. À côté des six principes de la foi, il y a les cinq piliers de l'islam (arkān al-islām). Le premier pilier est l'attestation de foi, par laquelle le croyant doit attester que Dieu est unique et que Mohammed, sallallahu alayhi wa salam, est Son prophète et messager envoyé à toute l'humanité. Croire au Prophète est donc d'abord un acte de foi fondamental pour le croyant.
Deuxièmement, le Prophète est un homme. Dans la religion musulmane, il existe une distinction claire entre la divinité de Dieu et les prophètes, qui ne sont que des hommes. Ce sont des hommes choisis par Dieu, dotés de qualités, mais ils restent des hommes. Allah subhanahu wa ta'ala l'a envoyé pour toute l'humanité.
Shakeel SiddiqPas seulement le prophète des Arabes.
Ahmed JaballahIl faut le préciser, car certains pensent parfois que Mohammed est le prophète des Arabes. Or le Coran dit : Wa mā arsalnāka illā rahmatan lil-'ālamīn, c'est-à-dire : nous ne t'avons envoyé que comme une miséricorde pour l'univers. Le Prophète reprend lui-même ce verset en disant : Innamā anā rahmatun mouhdāt, je ne suis qu'une miséricorde offerte à toute l'humanité. Le Prophète a placé son message sous le signe de la miséricorde (ar-rahma).
Le Prophète est venu avec ce message destiné à l'humanité entière. Il est un homme, et c'est pour cette raison qu'Allah subhanahu wa ta'ala a demandé à tout croyant voulant se rapprocher de Dieu de prendre son exemple, ce qu'on appelle al-qudwa, c'est-à-dire le modèle à suivre. C'est un modèle humain que l'on peut imiter. Lorsque Dieu invite les croyants à prendre le Prophète pour modèle, sa vie devient présente dans la nôtre : le croyant s'inspire de son exemple au quotidien.
Shakeel SiddiqAfin de cheminer vers Dieu.
Ahmed JaballahTout à fait.
Shakeel SiddiqIl est donc présent constamment dans son quotidien.
Ahmed JaballahIl est effectivement présent dans le quotidien du croyant. Prenons un petit exemple avec les invocations (ad-dou'a). Dans l'islam, il existe des invocations liées aux actes de la vie quotidienne : avant de manger, au réveil, avant de dormir ou en sortant de chez soi. Toutes ces invocations ont été prononcées et enseignées par le Prophète lui-même. Chaque fois que nous invoquons Dieu avec ces formules transmises par les compagnons du prophète, alayhi salat wa salam, nous nous rappelons la vie du Prophète, qui est présente dans la nôtre.
Ce qui témoigne aussi de cette place centrale dans le cœur des croyants, c'est que le Prophète a dit, et le Coran l'évoque également, qu'aimer son prophète fait partie des actes qui rapprochent de Dieu. Ce modèle est fondé sur l'amour : aimer le Prophète dans sa personne, ses qualités et sa morale nous incite à suivre son exemple et à marcher sur ses pas.
Shakeel SiddiqD'accord, très bien. Donc foi, exemplarité et amour : trois choses qui accompagnent le quotidien du Français musulman.
Allons maintenant droit au but. Cet amour implique-t-il d'exprimer son mécontentement par la violence, comme on a pu l'observer dans le monde musulman avec des jets de pierres sur l'ambassade américaine ? Est-ce normal d'emprunter cette voie, ou existe-t-il d'autres moyens ?
Ahmed JaballahNon, ce n'est pas normal. Il y a même eu des meurtres à Tripoli, ce qui est une chose tout à fait condamnable.
Shakeel SiddiqOn parle d'ailleurs de 19 morts au Pakistan lors de la dernière grande manifestation.
Ahmed JaballahTous ces actes de violence sont condamnables. Ils ne peuvent servir la cause des musulmans qui souhaitent défendre le prophète, alayhi salat wa salam, contre les insultes et les injures.
Si l'on revient à la vie du Prophète lui-même et à celle de ses prédécesseurs rapportée par le Coran, tous ont rencontré dans leur vie de grandes difficultés, des défis et des oppositions farouches.
Shakeel SiddiqDes calomnies, des insultes...
Ahmed JaballahDes insultes et même de la violence. On a attenté à la vie du Prophète, on a voulu le tuer. Malgré tout cela, la réaction des prophètes a toujours été le pardon et la persévérance dans la transmission du message. Ils ne se laissaient pas intimider par ceux qui refusaient de croire, sans pour autant les contraindre, et poursuivaient leur mission avec patience. Même en position de force, ils faisaient preuve de pardon et de miséricorde.
On le voit très bien dans la vie du Prophète, alayhi salat wa salam, lorsqu'il a été chassé de La Mecque. Le Prophète a vécu 13 années dans sa ville natale. Il n'a pas voulu la quitter de son plein gré, mais y a été contraint par les persécutions subies par ses compagnons. Plus tard, après s'être installé à Médine, avoir fondé un État et être devenu un chef politique tout en conservant son statut de prophète, il a eu la possibilité de se venger des Mecquois qui l'avaient pourchassé. Il ne l'a pas fait. Au contraire, il leur a dit : Idh-habū fa-antum at-tulaqā', vous pouvez partir, vous êtes libres, je ne suis pas là pour me venger de ce que vous avez commis contre moi.
C'est cet exemple que nous devons tirer du Prophète lui-même. Nous avons le droit de nous indigner et de condamner ces injures et ces insultes, mais nous ne devons pas basculer dans des actes de violence qui ne peuvent être justifiés.
Shakeel SiddiqEn parallèle, le Coran, corrigez-moi si je me trompe, permet aussi aux musulmans de répondre à un mal par quelque chose d'identique, le talion. Mais c'est vrai que le Coran incite aussi à la patience, qui est meilleure.
Dès lors, et je ne parle pas là des musulmans qui vivent en France mais sur un plan mondial, comment savoir ce qui est le mieux, politiquement parlant ? Est-ce que manifester tout simplement, parce que cela a déjà été interdit en France et on y reviendra peut-être plus tard dans l'émission, est mieux, ou bien patienter, comme vous l'avez souligné, rester dans le silence, cette deuxième option qui serait meilleure ? Puisqu'on a quand même un choix donné par le Coran.
Ahmed JaballahPatienter n'est pas être passif. Patienter, c'est patienter devant l'injure, parce qu'on vit ces injures comme une offense intérieure et profonde. Lorsqu'on est touché, on a parfois tendance à réagir sous le poids de l'émotion et cela peut dépasser un petit peu les limites. C'est là où la patience doit intervenir pour nous donner des limites.
Mais cela ne veut pas dire qu'il ne faut pas réagir. Au contraire, il faut réagir dans le sens de répondre, d'expliquer, de montrer qui était le Prophète dans sa vie. Je dirais même plus : y compris dans une production intellectuelle ou artistique, tout cela est demandé justement pour répondre à cela.
Shakeel SiddiqD'ailleurs, j'ai lu un article sur le docteur Qaradawi qui est en train de superviser un film américain qui sortira peut-être d'ici 2013, traitant de la vie du prophète Mohammed, ṣallā Allāhu 'alayhi wa-sallam. C'est un article que j'ai lu justement, vous me direz ce que vous en pensez : il disait que répondre à un film par un film serait une bonne voie à emprunter.
Ahmed JaballahOui, je le pense, parce qu'aujourd'hui, il faut dire que notre production, je parle des musulmans dont c'est la responsabilité de faire connaître leur religion et la vie du Prophète, notre production intellectuelle, surtout celle qui s'adresse à des non-musulmans, reste très limitée. C'est important aussi d'expliquer la religion, car un musulman a quand même un certain fondement par rapport à sa compréhension.
Shakeel SiddiqUne production cinématographique…
Ahmed JaballahLittéraire et artistique aussi. On vit aujourd'hui dans un monde de communication où les moyens de communiquer et de diffuser la culture, la pensée, la production intellectuelle et artistique sont tout à fait accessibles. Je pense que nous avons là-dessus un effort à fournir pour essayer de présenter le bon message de l'islam et de son prophète Mohammed, ṣallā Allāhu 'alayhi wa-sallam.
Shakeel SiddiqC'est une très belle idée, et d'ailleurs ce film va réellement exister. Mais nous avons déjà un film qui nous présente les valeurs de l'islam, tourné par Moustapha Akkad en 1976, très connu : Le Message. Il y a donc déjà un film, on pourrait peut-être l'utiliser, essayer, et j'espère que cela se fera un jour, de le faire passer sur les chaînes publiques. Pourtant, on en est arrivé à ces attaques gratuites contre les Français musulmans. S'il y a un nouveau film, peut-être y aura-t-il de nouvelles attaques. Est-ce que cela va réellement changer le problème sur un plan mondial ?
Ahmed JaballahNon, c'est-à-dire que cela ne va malheureusement pas l'arrêter. Lorsqu'on relit l'histoire des prophètes et des messagers dans le Coran, il nous parle de ces défis qu'ils ont connus tout au long de leur vie.
Vous avez l'exemple rappelé dans le Coran de Noé, Nūḥ 'alayhi as-salām, qui a passé neuf siècles et demi dans le prêche et dans la transmission du message à son peuple. Le Coran nous dit qu'après neuf siècles et demi, Noé n'était suivi que par très peu de gens de son peuple : « Wa mā āmana ma'ahū illā qalīl ».
Cela s'est poursuivi à l'époque du Prophète, 'alayhi aṣ-ṣalāt wa-as-salām. Au début, lorsqu'il a reçu la révélation, il est parti avec Khadija voir Waraqa ibn Nawfal, qui lui a dit : « Ce sont les signes de la prophétie. Attention : chaque personne qui a reçu la révélation comme vous l'avez reçue a connu des ennemis et une opposition. Vous allez rencontrer des difficultés. » Cela fait partie de la réalité des choses.
Ahmed JaballahSi on aspire dans la société à ce vivre-ensemble, dans le respect mutuel, c'est à nous, citoyens de toute confession ou même ceux qui ne croient pas particulièrement à une religion, de bâtir ce vivre-ensemble sur la liberté, certes. Personne ne remet en cause la liberté d'expression en tant que droit fondamental, mais il faut que cette liberté aille de pair avec la responsabilité. Il faut défendre la liberté d'expression, oui, mais elle doit être exercée dans la responsabilité.
Lorsqu'on revient aux textes de loi, les lois imposent justement des limites. On ne peut pas inciter à la haine, c'est interdit par la loi, ni proférer des injures publiques ou faire de la diffamation publique. Ce sont des choses interdites qui fixent effectivement des limites.
Shakeel SiddiqMais pour la loi, c'est toujours interprétable.
Ahmed JaballahTout à fait. C'est-à-dire : comment interpréter la loi aujourd'hui ? Il faut préciser une chose : ceux qui veulent critiquer l'islam ou critiquer le prophète de l'islam sont libres de le faire. Personne ne prétend ni ne demande à ce que tout le monde accepte le message de l'islam.
Shakeel SiddiqC'est bien normal.
Ahmed JaballahMais il y a quand même une différence entre critique et diffamation, critique et insulte, critique et injure. Si on arrive à faire la différence entre les deux et à adopter cette attitude de responsabilité, nous allons certainement aider à ce que ce vivre-ensemble dans une société de diversité puisse se réaliser dans la sérénité.
Shakeel SiddiqD'autant plus que la vie de nos concitoyens français à l'étranger a été vraiment mise en danger. J'ai été particulièrement choqué : les Français de toute confession vivant dans les pays arabes étaient réellement en danger. Les ambassades et les écoles ont d'ailleurs été fermées. Ce sont des choses qu'il faut observer, puisque la vie du croyant et même du non-croyant est très importante aux yeux de Dieu.
J'ai une autre question, directement liée aux manifestations. Les représentants de l'islam en France, j'entends par là l'UOIF, le CFCM, la Grande Mosquée de Paris, tout le monde était d'accord, il y avait unanimité pour qu'il n'y ait pas de manifestation. Malgré cela, certains musulmans ont pris l'initiative de manifester. J'ai suivi ce qui se passait sur les réseaux sociaux, avec des appels à la manifestation. Qu'en est-il au niveau de l'islam ? Est-il possible pour un musulman d'aller à contre-courant des instances religieuses dans le pays où il se trouve, d'autant plus qu'il y a eu unanimité sur la question ?
Ahmed JaballahHum hum.
Shakeel SiddiqOu est-ce qu'ils commettent un péché aux yeux de Dieu et auront des comptes à rendre auprès d'Allah, subḥānahu wa-ta'ālā ?
Ahmed JaballahÉcoutez, avant de répondre directement à la question, je rappelle que si les fédérations musulmanes ont été unanimes, bien qu'elles n'aient pas pris ensemble la décision de ne pas encourager les musulmans à manifester dans la rue, cela ne remet pas en question le droit de manifester. Il faut que les musulmans comprennent que nous ne sommes pas là pour réduire un droit garanti à tous les citoyens : manifester est un droit, à condition que les manifestations ne provoquent pas de trouble à l'ordre public.
Nous avons estimé que la situation était tellement tendue, suite au film, aux événements dans plusieurs pays et aux événements douloureux contre l'ambassade américaine à Tripoli, que nous avons mesuré la responsabilité d'appeler les musulmans à s'abstenir de manifester et à accepter que leur droit soit limité. Il faut le dire franchement : nous avons eu peur que certaines personnes en profitent pour faire de la provocation ou commettre des actes de violence.
Shakeel SiddiqC'est pour cela qu'il y a eu la réaction de Manuel Valls sur la question.
Ahmed JaballahOui, et cela risque malheureusement de se retourner contre les musulmans. Ces fidèles veulent défendre le Prophète, mais quelle image donneront-ils si des gens s'infiltrent dans les rangs des manifestants pour commettre des actes irresponsables ?
Shakeel SiddiqJe comprends bien, c'est une sage décision.
Ahmed JaballahTout à fait.
Shakeel SiddiqC'est la position de Manuel Valls. Mais en même temps, et j'aimerais que vous nous apportiez des éclaircissements, le musulman s'est senti lésé. Des mosquées ont été saccagées, environ une mosquée touchée ou saccagée toutes les deux semaines depuis plusieurs mois, comme le souligne le CCIF. Vous en avez d'ailleurs très bien parlé dans votre émission sur LCP. Les musulmans sont lésés, y compris par les médias, et on leur dit qu'ils n'ont pas le droit de manifester. Certes, c'est sage, mais cela assomme non pas le fondamentaliste comme on veut nous le faire croire, mais les millions de Français de confession musulmane. Comment réagir aujourd'hui ?
Ahmed JaballahJe le comprends, nous sommes tous musulmans et nous avons été profondément touchés. Je comprends la frustration des musulmans devant tous ces actes contre des mosquées et des lieux de prière, suivis par ce film puis par les caricatures de ce journal. Tout cela fait beaucoup, et je comprends ce qu'implique de leur dire de ne pas manifester leur colère et leur indignation.
Mais en islam, il faut mettre les choses dans la balance et évaluer les conséquences. Si l'on manifeste, est-ce que cela va être la bonne réponse, ou faut-il plutôt penser à d'autres méthodes et manières de clarification ? J'ai vu par exemple certains musulmans écrire des articles…
Shakeel SiddiqD'accord.
Ahmed Jaballah… sur le Prophète. Une tribune est parue dans un grand journal, parlant du Prophète, de sa vie, et expliquant la position des musulmans. De tels articles sont une opportunité : puisqu'on parle du Prophète, les médias sont preneurs de textes sur lui. Nous sommes invités à chercher les moyens qui nous permettront de répondre de façon positive et constructive.
C'est la situation tendue et particulière après les caricatures et le film qui nous a amenés à dire : nous acceptons cette fois-ci de limiter notre droit de manifester pour préserver l'intérêt général de notre société et de notre pays.
Shakeel SiddiqL'imam de Rennes ou de Valenciennes, près de Lille, Hassan Iquioussen, a appelé à ouvrir les portes des mosquées lors de la journée du patrimoine en France. Vous avez peut-être entendu son intervention.
Ahmed JaballahHum hum.
Shakeel SiddiqC'est justement pour le vivre-ensemble, pour la transparence, pour que les Français de toute confession puissent entrer dans la mosquée, côtoyer les musulmans et discuter de l'islam. Qu'est-ce que vous en pensez ? Est-ce une bonne initiative ?
Ahmed JaballahTout à fait. Au niveau des associations qui gèrent des mosquées au sein de l'UOIF, plusieurs de nos mosquées sont inscrites parmi les lieux à visiter pendant les journées du patrimoine.
Shakeel SiddiqD'accord, très bien.
Ahmed JaballahDéjà, oui. Cela fait des années maintenant que ces mosquées organisent ces journées portes ouvertes à Clermont-Ferrand, à Limoges, dans plusieurs villes.
Je profite de cette occasion pour demander aux responsables d'associations qui gèrent les mosquées, surtout s'il y a de belles mosquées nouvellement construites, de le faire. Il y a la beauté de l'architecture, mais il n'y a pas seulement l'œuvre architecturale : il y a aussi l'accueil que l'on peut réserver à tous nos concitoyens qui viennent découvrir de près la vie religieuse et la vie culturelle des musulmans au sein des mosquées. C'est une bonne initiative.
Shakeel SiddiqCe serait d'ailleurs une belle réponse par les actes. Merci pour ces renseignements. Je découvre, je ne savais pas que l'UOIF faisait aussi ce genre de travail. Très bien.
Nous allons passer à quelques questions posées par les internautes. Certains nous ont demandé, et je vais formuler les questions à ma manière : quelle est la place de l'ambassadeur étranger en terre d'Islam ? À l'époque du prophète Mohammed, sallallahu alayhi wa salam, ou des quatre califes qui ont suivi, il y a eu des batailles contre les Byzantins, contre les Perses, mais en même temps, des ambassadeurs étaient envoyés dans la capitale musulmane, que ce soit à Bagdad ou à Médine. Est-ce que l'ambassadeur était traîné dans la boue ? Était-il respecté ? A-t-il des droits ? Pouvez-vous nous éclairer sur ce sujet par rapport à ce que dit l'Islam ?
Ahmed JaballahEn ce qui concerne l'Islam et le droit musulman, ce que l'on appelle le fiqh, la jurisprudence musulmane est claire : il y a un consensus chez tous les fouqaha sur le fait que les ambassadeurs doivent être respectés. Leur vie doit être préservée et il est formellement interdit, même en période de guerre et de confrontation, de porter atteinte à la vie d'un ambassadeur. C'est clair en Islam.
Malheureusement, certains veulent mener, au nom de l'Islam, des attaques contre des personnes au motif qu'elles seraient responsables parce qu'américaines, alors que le film est américain. Les savants de l'Islam l'ont dit, et cheikh Qaradawi, président de l'Union internationale des savants musulmans, a affirmé dans une communication claire que les États-Unis d'Amérique n'ont rien à voir et n'ont aucune responsabilité, religieusement parlant, dans ce film insultant. C'est-à-dire que nous nous révoltons contre le film, mais les États-Unis n'ont rien à voir dans cette histoire.
Shakeel SiddiqD'ailleurs, Hillary Clinton l'a clairement condamné. Elle était elle-même choquée par ce pseudo-film qui insulte aussi le monde du cinéma.
Shakeel SiddiqTrès bien. Pour terminer, quels seraient vos conseils, peut-être plus généraux, yani, par rapport à ce phénomène nouveau qui s'installe malheureusement en France : l'islamophobie ? C'est un terme que j'aurais voulu bannir, j'aurais souhaité ne pas arriver aujourd'hui à devoir parler d'islamophobie, mais c'est un fait réel,
Ahmed JaballahHum hum.
Shakeel SiddiqInévitable. Les musulmans sont perturbés, ils se sentent oppressés. On ne demande même pas leur avis et pourtant ils sont Français. Ils sont Français et considérés comme des citoyens de seconde zone, comme des Sarrasins. À entendre la plupart des médias, on se croirait parfois un peu à l'époque médiévale. Les musulmans en France sont choqués, abasourdis. Il y a une islamophobie ambiante et, malheureusement, parfois des manipulations politiques, il faut dire ce qu'il en est, de gauche comme de droite.
Comment réagir ? Quels conseils pourriez-vous apporter sur un plan technique, mais aussi sur un plan politique ? On pourrait poser la question autrement : politiquement, qu'est-ce que peuvent faire les musulmans pour qu'il y ait aussi une loi contre l'islamophobie, comme il en existe une aujourd'hui contre l'antisémitisme ?
Ahmed JaballahÉcoutez, c'est malheureusement un constat aujourd'hui : il y a des actes et des attitudes islamophobes en France, sans généraliser encore une fois, car il faut être juste. Je n'accuse pas l'ensemble de nos concitoyens, loin de là. Dieu merci, ceux qui adoptent cette attitude forment une minorité, mais une minorité qui fait parler d'elle.
La responsabilité des politiques est d'abord très grande. Des partis politiques, nous les connaissons, sont derrière ces polémiques et essaient de stigmatiser les musulmans, surtout lors des campagnes électorales, mais aujourd'hui même en dehors de ces périodes. Ces personnes, qui veulent gagner des voix en divisant la société, sont effectivement en train de porter atteinte à la cohésion sociale, de diviser et de mettre en danger le vivre ensemble.
Le vivre ensemble est la responsabilité de tout le monde. Moi, je parle de la responsabilité des musulmans pour qu'ils contribuent à consolider ce vivre ensemble, mais les politiques ont un rôle essentiel : leur parole est médiatisée et ils disposent d'un pouvoir. Je parle également des médias. Lorsqu'un responsable politique ose prononcer des paroles islamophobes, cela encourage tout le monde et crée une facilité. On a vu ces dernières semaines une actrice affirmer sans aucun complexe qu'elle est islamophobe. Si l'islamophobie est la peur de l'Islam, elle dit qu'elle est islamophobe : nous sommes là dans un glissement dangereux.
Shakeel SiddiqCela a été fortement médiatisé. C'est une idée que l'on a essayé de propager.
Ahmed JaballahQue faut-il faire contre cela ? À mon avis, il faut que tout le monde s'y mette ensemble, car c'est un danger pour la cohésion sociale et pour le vivre ensemble.
C'est d'ailleurs pour cette raison que, lors d'une rencontre avec le ministre de l'Intérieur, Manuel Valls, l'ensemble des fédérations musulmanes a formulé la demande de mettre en place une commission parlementaire travaillant sur l'islamophobie. C'est aujourd'hui une demande nécessaire, sans généraliser ni créer de psychose, parce que c'est une réalité. Chaque semaine, des mosquées sont profanées, des attitudes islamophobes se manifestent, des prises de position ou des déclarations ont lieu. Il y a un vrai phénomène, et les musulmans de France ont besoin d'être rassurés sur le fait qu'ils peuvent, en tant que citoyens, vivre sereinement leur religion sans être inquiétés.
Shakeel SiddiqEst-ce que ce message est entendu ? Est-ce qu'il est pris en considération par le ministère de l'Intérieur ?
Ahmed JaballahJusqu'à maintenant, nous n'avons pas vu de réaction. J'espère que ce message sera entendu, car il est tout à fait juste. Il est normal de demander aux musulmans d'être responsables. Ils l'ont été lors de ces derniers événements, et leur attitude a d'ailleurs été saluée par les hommes politiques. Il faut aussi, de l'autre côté, être juste envers ces musulmans pour s'attaquer à ce fléau et à cette islamophobie aujourd'hui présente dans notre vie.
Shakeel SiddiqDocteur Jaballah, merci beaucoup pour votre intervention, en espérant que ce message sera entendu par les Français, par le gouvernement français, et peut-être aussi par Charb de Charlie Hebdo, qui changera peut-être. En tout cas, merci beaucoup de vous être déplacé sur le plateau d'OummaTV. Chers auditeurs, merci beaucoup pour votre écoute. Vous pouvez me retrouver sur Oumma United. Salam alaykoum wa rahmatoullahi wa barakatouh.
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