Que veut dire hagra ?
Hagra (ou hogra, حقرة) désigne le fait d'être traité avec mépris par plus puissant que soi. Le mot réunit trois idées que le français sépare : le mépris, l'humiliation et l'injustice. Un fonctionnaire qui fait attendre des heures, un passe-droit, une interpellation brutale, un logement attribué au cousin d'un notable : tout cela, c'est de la hogra. Elle se distingue de la hchouma, la honte que l'on éprouve soi-même : la hogra vient toujours d'un autre, qui abuse de sa position.
Le mot vient de la racine arabe ḥ-q-r, qui exprime la petitesse et le mépris : ḥaqara, « mépriser », ḥaqîr, « vil, méprisable ». En arabe algérien, le q se prononce g, ce qui donne ḥogra ou ḥagra ; on l'écrit parfois avec la lettre maghrébine ڤ. Celui qui l'inflige est un haggar, et le verbe ḥgar, yaḥgar, veut dire « mépriser, opprimer ». Le mot est aussi employé au Maroc et en Tunisie.
Les graphies varient : hogra, hagra, hougra, haggra. La presse algérienne écrit le plus souvent hogra ; en France, hagra est plus courant.
La hogra en Algérie : du mot de la rue au cri politique
En 2008, dans L'Algérie : pays des simulacres, Mahmoud Senadji voyait dans « El Hogra » le concept par lequel « la rue algérienne » résume sa condition, un mot qui exprime selon lui « l'état d'une population asservie, méprisée, humiliée et paupérisée » et dont il fait remonter la généalogie à la période coloniale. Mohamed Chtatou rappelle dans ses Réflexions sur la colonisation française du Maghreb que les humiliations subies par les Algériens dépossédés de leurs terres étaient « communément appelées hogra ».
Le mot est ensuite devenu un slogan. En février 2011, des chômeurs venus de tout le pays manifestaient devant le ministère du Travail, à Alger : « Nous sommes venus pour dire Barakat El-Hogra et ils nous ont répondu par des bâtons sur la tête ! », racontait l'un d'eux. Barakat veut dire « ça suffit ». En janvier 2019, un appel de jeunes Algériens pour le changement dénonçait « la corruption et la généralisation de la hogra ».
Quelques semaines plus tard commençait le Hirak, le soulèvement pacifique contre le cinquième mandat d'Abdelaziz Bouteflika. Interrogé par Oumma en avril 2019, l'ancien ambassadeur Tahar Gaïd expliquait que le mouvement était parti des villes de l'intérieur parce que leurs habitants avaient « le plus subi ce que les Algériens appellent la hogra, terme qui, à lui seul, résume tous les maux endurés par le peuple » (lire l'entretien). L'essayiste Nour-Eddine Boukrouh a, lui, renversé la perspective : le peuple déteste la hogra quand il la subit, mais « chaque Algérien est un haggar en puissance ».
Hogra au Maroc, en France et dans le rap
Au Maroc, le mot a porté les revendications du Hirak du Rif. Le 15 juillet 2018, à Rabat, quelque 15 000 manifestants réclamaient la libération des détenus du mouvement, dont Nasser Zefzafi, et la fin du « système de la Hogra », rapportait Oumma.
En France, le mot est passé dans le parler des jeunes sous la forme hagra : « c'est de la hagra » veut dire « c'est un abus », « c'est injuste », et hagar quelqu'un, c'est s'en prendre à plus faible que soi, le brimer ou l'humilier. Le sens s'est élargi à toute situation de rapport de force injuste, du contrôle de police à la cour de récréation. Le mot revient aussi dans le rap, algérien comme français, pour dire l'injustice sociale et le sentiment d'être méprisé. Il voisine avec d'autres emprunts comme seum, la rancœur, ou zarma.
La même racine se retrouve dans la tradition musulmane. Selon un hadith rapporté par Muslim, le Prophète a dit que le musulman n'opprime pas son frère, ne l'abandonne pas et ne le méprise pas (lâ yaḥqiruhu), et qu'il suffit, comme mal, de mépriser son frère. Le mot hagra n'a pourtant rien de religieux : c'est un terme social et politique.




