L'émission "'Islam aujourd'hui" reçoit Khadija Kchouk, universitaire, docteur en langue et littérature arabes, auteur de plusieurs ouvrages.
Oumma TVIslam Aujourd’huiThéologie & HistoireArts & Culture34:12
3 juin 2013 à 12 h 00
L'émission "'Islam aujourd'hui" reçoit Khadija Kchouk, universitaire, docteur en langue et littérature arabes, auteur de plusieurs ouvrages.
Transcription intégrale de la vidéo
Shakeel SiddiqAs-salamu alaykum. Bienvenue à tous et à toutes dans votre émission Islam aujourd'hui. Nous avons la grande joie de recevoir la professeure Khadija Kchouk, venue de Strasbourg. Ustaza Khadija, as-salamu alaykum.
Khadija KchoukAlaykumu s-salam wa rahmatoullahi wa barakatouh.
Shakeel SiddiqC'est la première fois que vous nous visitez ici dans les studios d'Oumma, nous allons donc faire une présentation. Vous êtes doublement docteur. Vous êtes tout d'abord docteur en langue et littérature arabes, diplômée de l'université des Lettres et des Sciences Humaines de Tunis, où vous avez soutenu une thèse sur la poésie arabe contemporaine. Vous êtes aussi docteur lauréate de l'Université de Strasbourg, avec une thèse qui portait cette fois-ci sur le sujet suivant : L'Héritage du soufisme dans la poétique arabe contemporaine.
Vous avez également enseigné dans plusieurs endroits, dont l'université de Tunis. Aujourd'hui, vous êtes enseignante à l'IMED, l'Institut musulman d'enseignement à distance, et membre de différents conseils, parmi lesquels je citerai le GIER, le Groupe d'initiatives et d'études religieuses islamologiques de la Faculté de théologie protestante de l'Université Marc Bloch de Strasbourg. La présentation serait vraiment très longue, vous me pardonnerez.
Vous avez aussi écrit quelques ouvrages que je souhaite présenter ici. Tout d'abord ces trois volumes qui portent sur La Langue arabe en 13 leçons, avec le premier tome, le second et le troisième, publiés en 2010 par les éditions Zénith. Vous êtes aussi l'auteur de cet ouvrage : Al-Mar'a al-muslima wa-l-hamalat al-gharbiyya excusez-moi, diddaha.
Khadija KchoukDiddaha.
Shakeel SiddiqDiddaha. Il faut que je révise mon arabe ! C'est un livre écrit en arabe, qui pourrait éventuellement être traduit dans les années qui suivent. Il a été écrit en 2010. Il y a d'autres travaux en cours. Vous avez aussi écrit de nombreux articles et vous participez à différents colloques en Italie, en Suisse, etc. En tout cas, nous sommes très contents de vous recevoir aujourd'hui et de faire votre connaissance chez Oumma.
Nous allons faire plusieurs émissions sur l'importance de la langue arabe, sur sa disparition éventuelle. Est-ce qu'on peut parler de disparition aujourd'hui de la langue arabe ? Sans tarder, nous allons commencer par une première question : est-ce que vous pouvez nous expliquer quelle est la relation entre le premier mot révélé par Allah subhanahu wa ta'ala, qui est iqra, c'est-à-dire lis, et l'apprentissage de la langue arabe ?
Khadija KchoukJazakumu Llahu khayran pour cette invitation. Pour répondre à votre question, comme nous le savons tous et toutes, le premier mot révélé au Prophète sallallahu alayhi wa sallam est le mot iqra, que l'on peut traduire par lis ou bien récite.
À travers ce mot, Allah subhanahu wa ta'ala donne l'ordre au Prophète, et par la suite à tous les autres musulmans et musulmanes, d'essayer d'acquérir la science et la connaissance. Comme nous le savons, la connaissance est le moyen d'acquérir le pouvoir. En islam, nous avons l'obligation d'être bons et forts, d'être justes, équitables et responsables. Pour pouvoir changer les choses, nous devons acquérir le savoir, puisque le savoir est le meilleur moyen d'accéder au pouvoir.
Shakeel SiddiqEt vous parlez du savoir d'une manière générale, n'est-ce pas ?
Khadija KchoukLe savoir d'une manière générale.
Shakeel SiddiqPas que le savoir musulman.
Khadija KchoukCe n'est pas seulement le savoir islamique, d'accord. Nous savons également que la connaissance est un domaine très large, pour ne pas dire infini. Le temps des savants érudits qui se permettaient de connaître tous les domaines est révolu, comme Al-Jahiz, que vous connaissez sûrement, ce penseur arabe et prosateur de l'époque abbasside qui se vantait de pouvoir lire toute note qui lui tombait dessus, qu'il trouvait même jetée à ras du chemin. Al-Jahiz avait l'opportunité de lire tout ce qu'il trouvait devant lui.
Actuellement, cela est quasiment impossible. Nous n'allons pas nous disperser ni perdre notre temps et nos efforts à lire tout ce qui nous entoure, à commencer par les publicités et autres. La connaissance est un domaine très vaste et, notre vie étant bien entendu limitée par le temps et par notre condition humaine, il faut absolument focaliser le domaine de connaissance que nous cherchons.
En tant que musulmans et musulmanes, le meilleur savoir et la meilleure connaissance concernent la religion islamique. Il faut absolument essayer d'acquérir l'islam si l'on est musulman et si l'on s'intéresse à cette religion. Il faut essayer de bien connaître l'islam, et pour cela, il faut absolument pouvoir accéder à ses sources originelles et les lire, c'est-à-dire le texte coranique, et essayer de comprendre la sunna prophétique. Cela ne peut se faire que si l'on parle bien la langue arabe. Ce verbe iqra revient donc, à notre avis, à nous inciter à acquérir la langue arabe pour pouvoir accéder aux sources de l'islam.
Shakeel SiddiqIl y avait d'ailleurs pas mal de savants musulmans qui n'étaient pas arabes et qui ont fait cet effort, comme Bukhari.
Khadija KchoukOui, barakallahu fikum. Justement, Al-Bukhari, qui est né dans la ville de Bukhara en Ouzbékistan, n'était pas d'origine arabe, et cela ne l'a pas empêché d'être le muhaddith le plus célèbre lorsqu'il a écrit son Sahih.
Dans un autre domaine, il y a également Sibawayh, qui est né à Chiraz, dans l'Iran actuel. Il n'était pas arabe, et cela ne l'a pas empêché pour autant d'écrire l'ouvrage le plus connu de la grammaire arabe, intitulé Al-Kitab. Lorsqu'on parle de Al-Kitab en général, avec l'article défini, cela veut dire qu'on parle soit du texte coranique, soit du livre de Sibawayh.
Shakeel SiddiqC'étaient autant de personnalités savantes motivées par l'islam, portées par le mot iqra, lis, si je comprends bien. D'accord. Pouvez-vous nous dire quelle est la relation entre l'islam et la langue arabe avec un peu plus de détails, puisqu'on sait qu'on peut être musulman sans être arabe, comme on peut être arabe sans être musulman, par exemple arabe juif ou arabe chrétien ? Quelle est cette relation ?
Khadija KchoukC'est une réalité incontestable, puisqu'on peut être musulman sans être arabe. Il y a des musulmans turcs, des musulmans chinois, des musulmans indonésiens. Mais il y a également des Arabes qui ne sont pas musulmans : des Arabes chrétiens, des Arabes juifs, des Arabes athées ou laïcs. Être arabe ne veut donc pas systématiquement dire être musulman, et l'inverse est également vrai : tous les musulmans ne sont pas des Arabes.
Pour montrer la relation entre l'arabité et l'islam, il faudrait essayer d'expliquer les mots arabe et arabité. Dans toute étude scientifique, il faut absolument commencer par définir la terminologie et les termes utilisés. Sans nous attarder à expliquer la notion de l'islam, que tout le monde connaît, nous allons essayer d'expliquer le mot arabe.
Shakeel SiddiqJustement, comment fait-on pour être arabe ? J'ai cru lire dans plusieurs ouvrages, et vous me corrigerez, qu'on est arabe dès lors qu'on parle l'arabe. Qu'est-ce que vous pensez de cette théorie ? Ou est-ce qu'on est arabe par filiation, parce que ma mère ou mon père est arabe ?
Khadija KchoukJazakumu Llahu khayran pour cette question très pertinente. Avant d'y répondre, je préfère, si vous le permettez, passer par d'autres petites remarques.
Shakeel SiddiqJe vous en prie.
Khadija KchoukPour définir le terme arabe, nous avons un livre de référence que tout le monde connaît : le livre d'Ibn Manzur, philologue arabe du VIIIe siècle, intitulé Lisan al-Arab.
Shakeel SiddiqC'est un dictionnaire ?
Khadija KchoukC'est un dictionnaire, tout à fait. Dans ce dictionnaire, Ibn Manzur définit le terme arabe en le mettant en rapport avec le verbe 'aruba ya'rubu 'urban. Que veut dire ce terme ? 'Aruba ar-rajulu veut dire qu'il s'est exprimé avec éloquence et d'une façon très claire.
Ibn Manzur nous rapporte également que ce verbe peut être attribué au pur-sang. On dit qu'un pur-sang a 'araba, c'est-à-dire qu'il a henni d'une certaine façon qui prouve clairement qu'il est très racé, qu'il s'agit bien d'un pur-sang arabe. La façon dont il a henni prouve clairement sa nature : c'est une sorte d'éloquence, un code très parlant.
Ibn Manzur spécifie aussi que ce terme 'araba a donné l'attribut 'arub. C'est un adjectif avec lequel on qualifie les jeunes épouses lorsqu'elles expriment leur affection à leur époux sans détour et de façon univoque. On dit qu'elle est 'arub, c'est-à-dire qu'elle s'exprime très bien et montre clairement ses sentiments envers son époux.
Shakeel SiddiqD'accord. Pour Ibn Manzur, l'Arabe est donc celui qui est éloquent, qui s'exprime très bien, comme cette jeune épouse.
Khadija KchoukExactement : celle qui ne cache pas ses sentiments et sait s'exprimer.
Shakeel SiddiqTout à fait, ouais. Ce qui n'a rien à voir, finalement, avec les liens du sang pour le moment.
Khadija KchoukNous allons y arriver, insha'Allah. C'est là le sens étymologique des mots 'aruba, a'raba et al-i'rab.
Du point de vue conventionnel, Ibn Manzur définit le mot al-'arab en disant que al-'arab sont jilun mina n-nasi ma'rufun bi-khilafi l-'ajam, c'est-à-dire une génération d'hommes qui, par opposition aux 'ajam, ont vécu sur la terre des Arabes.
Un autre philologue qui a précédé Ibn Manzur au deuxième siècle de l'hégire, Qatada Ibn Di'ama, définit d'une façon beaucoup plus explicite le sens conventionnel du terme al-'arab. Il dit : « Al-'arab, c'est tout homme vivant en terre arabe et parlant la langue arabe, la langue des Arabes. » Nous voyons ici que le sens conventionnel du terme arabe ne relie point l'arabité à une filiation sanguine.
Shakeel SiddiqSi je vous suis bien, selon le sens conventionnel, il faut vivre sur une terre arabe et parler la langue.
Khadija KchoukTout à fait, vivre en terre arabe et parler la langue arabe.
Shakeel SiddiqEt la version d'Ibn Manzur portait plutôt sur le sens étymologique ?
Khadija KchoukIbn Manzur s'est surtout intéressé au sens étymologique.
Shakeel SiddiqAu sens étymologique et non conventionnel, d'accord, très bien.
Khadija KchoukC'est Qatada Ibn Di'ama qui a bien précisé le sens conventionnel. D'après lui, ce sens conventionnel nous montre que l'arabité n'est pas une idée raciste ; cela n'a rien à voir avec des notions xénophobes. C'est dans ce sens que nous comprenons que l'on peut être arabe sans être musulman, tout comme on peut être musulman sans être arabe, puisqu'on peut vivre avec les Arabes, les côtoyer et apprendre la langue arabe sans pour autant renier son judaïsme, par exemple.
Shakeel SiddiqQuelque part, on peut être Français de souche, vivre dans un pays comme l'Égypte et parler l'arabe littéraire : on est Arabe.
Khadija KchoukExactement. Cela répond en partie à votre question sur la relation entre l'arabité et l'islam, mais il existe un troisième sens du terme arabe : le sens religieux.
Shakeel SiddiqD'accord, il serait différent ?
Khadija KchoukIl est différent.
Shakeel SiddiqSi vous pouvez justement nous l'expliquer.
Khadija KchoukJustement.
Shakeel SiddiqLe mot arabe apparaît à plusieurs reprises dans le Coran.
Khadija KchoukExactement. Qu'est-ce que nous entendons par sens religieux ? C'est le sens mis en valeur par les versets coraniques et par la sunna prophétique à travers l'utilisation du terme arabe.
Si nous étudions les occurrences du mot 'arab et de ses dérivés dans le texte coranique, nous trouvons qu'il utilise le terme 'uruban, pluriel de 'arub, qui qualifie la jeune femme exprimant ses sentiments envers son époux. Ce terme 'uruban a été utilisé une seule fois dans le texte coranique. En revanche, le terme 'arabiyyun ou 'arabiyyan a été utilisé 11 fois, et le terme a'rab est utilisé 10 fois.
Shakeel SiddiqEst-ce que cela veut dire la même chose à chaque fois ?
Khadija KchoukC'est presque la même chose. Nous n'allons pas entrer dans les détails, mais généralement ce qui ressort de ces différentes utilisations, c'est une idée que je trouve personnellement révolutionnaire, soulignée par un penseur syrien contemporain du nom de Khalif Mohammad Hamed. Ce penseur est arrivé à une idée que je vais essayer de développer tout à l'heure.
Avant cela, je préfère, si vous permettez, passer en revue quelques versets coraniques qui utilisent ce terme de 'arab. Par exemple, dans la sourate An-Nahl, au verset 103, il est dit : « Wa laqad na'lamu annahum yaquluna innama yu'allimuhu bashar. Lisanu l-ladhi yulhiduna ilayhi a'jamiyyun wa hadha lisanun 'arabiyyun mubin. » Ce qui nous intéresse dans ce verset coranique, c'est « hadha lisanun 'arabiyyun mubin ».
Shakeel SiddiqJe vais traduire rapidement : « Ceci est une langue », pour le mot lisan, « 'arabiyyun », donc on va dire entre guillemets arabe parce que vous voulez parler d'une idée révolutionnaire, et « mubin », claire.
Khadija KchoukOui, tout à fait.
Shakeel SiddiqEt vous me corrigez, bien sûr.
Khadija KchoukTout à fait. Dans la sourate Ash-Shu'ara, au verset 195, on trouve également la même expression : « bi-lisanin 'arabiyyin mubin », en une langue arabe très claire. Dans la sourate Ash-Shura, au verset 7, nous trouvons : « Wa kadhalika awhayna ilayka qur'anan 'arabiyyan li-tundhira umma l-qura wa man hawlaha. » Vous voyez : « 'arabiyyan ».
Shakeel SiddiqPareil, un Coran qui est « 'arabiyyan », c'est-à-dire arabe.
Khadija KchoukVoilà. Dans tous ces versets coraniques, nous voyons qu'Allah subhanahu wa ta'ala met en relation la notion d'arabité avec le Coran.
Shakeel SiddiqOn focalise beaucoup dessus. On pourrait même croire peut-être qu'il y a un peu de xénophobie là.
Khadija KchoukHasha li-Llah.
Shakeel SiddiqOn pourrait s'imaginer ça.
Khadija KchoukJazakumu Llahu khayran, mais il faut préciser que cela n'a rien de raciste, bien entendu, puisque nous savons tous et toutes que le Prophète sallallahu alayhi wa sallam a dit : « La fadla li-'arabiyyin 'ala a'jamiyyin illa bi-t-taqwa. » C'est un hadith rapporté par Ahmad Ibn Hanbal.
Que veut dire ce hadith ? Il veut dire que la seule valeur que peut prétendre un Arabe par rapport à un non-Arabe réside dans la piété. Le Prophète sallallahu alayhi wa sallam montre qu'Arabe peut être mis en relation avec la notion de taqwa. Dans ce hadith, le Prophète sallallahu alayhi wa sallam établit clairement que tous les êtres humains sont égaux, qu'ils soient Arabes ou non-Arabes, qu'ils soient 'arabiyy ou bien a'jamiyy, et que la seule valeur qui pourrait éventuellement les distinguer réside dans leur piété et rien que la piété.
Shakeel SiddiqAlors pourquoi, justement ? Le hadith insiste bien sur la notion de taqwa, c'est ça le plus important.
Khadija KchoukEt d'égalité entre Arabes et non-Arabes.
Shakeel SiddiqFinalement, ce n'est pas l'arabité qui est mise en avant, on est bien d'accord dans ce hadith. Pourtant le Coran insiste dessus : c'est un Coran arabe.
Khadija KchoukJustement. Cela pourrait sembler être une sorte de contradiction entre le texte coranique et la sunna prophétique, et cela ne peut pas être. Comment expliquer cela ? C'est là que je reviens à l'idée révolutionnaire, si l'on peut dire, de ce penseur syrien, qui donne à l'arabité une nouvelle signification, une nouvelle portée.
Cette portée, c'est la relation entre l'arabité et la véridicité : l'Arabe, c'est celui qui est sur la voie de la vérité. Comment est-il arrivé à cette idée ? Il a creusé le sens étymologique de ce terme. Au sens étymologique, être Arabe, c'est 'araba, bien s'exprimer. Que veut dire le fait de bien s'exprimer ? Cela veut dire que le signifiant correspond tout à fait au signifié : le mot que nous choisissons correspond à l'idée que nous voulons exprimer. Le i'rab, le fait d'être un 'arabiyy dans ce sens-là, relie la vérité à la réalité.
Shakeel SiddiqSi vous pouvez développer cette notion de signifiant et signifié, ce n'était pas très clair pour moi.
Khadija KchoukLe signifié, c'est la notion que nous voulons exprimer.
Shakeel SiddiqComme par exemple ?
Khadija KchoukPar exemple la notion de hurriyya.
Shakeel SiddiqLa liberté, d'accord.
Khadija KchoukLa liberté, par exemple. Et le signifiant, c'est le terme que l'on va utiliser pour nommer cette notion.
Shakeel SiddiqQui est le mot hurriyya.
Khadija KchoukQui est le mot hurriyya. En arabe, on va dire hurriyya, en français on va dire liberté, en anglais on va dire freedom. La même notion est là, que tout le monde connaît et espère avoir, et chaque communauté va mettre un signifiant différent,
Shakeel SiddiqUn terme différent.
Khadija Kchoukun terme différent pour exprimer cette notion.
Shakeel SiddiqD'accord.
Khadija KchoukD'après ce penseur et d'après le sens étymologique, les termes arabes correspondent tout à fait au signifié que nous voulons exprimer. Il y a un tatabuq entre ce qu'on appelle le mabna et le muhtawa. Si nous poussons un peu cette idée, nous trouvons une correspondance entre le dhahir et le batin, c'est-à-dire entre
Shakeel SiddiqEntre ce qui est apparent et ce qui est à l'intérieur.
Khadija Kchoukentre ce qui est dit
Shakeel SiddiqCaché, on va dire.
Khadija Kchouket ce qui est caché, entre ce que nous disons et ce que nous ressentons. En se basant sur ces versets coraniques, ce penseur a vu que chaque fois qu'Allah subhanahu wa ta'ala utilise le terme 'arab ou 'arabiyy, il le met en relation avec la notion de clarté, avec la notion de raison et autres. Il a tiré la conclusion que al-'uruba, c'est le fait de vivre soi-même
Shakeel SiddiqL'arabité.
Khadija KchoukL'arabité, pardon. L'arabité, c'est le fait d'être soi-même et d'exprimer ce que l'on ressent clairement. C'est faire correspondre l'intérieur à l'extérieur, être 'ala siratin mustaqim, sans double jeu ni hypocrisie. Al-'uruba est en relation directe avec le fait d'être sur la bonne voie, d'être 'ala siratin mustaqim.
Shakeel SiddiqTrès bien.
Khadija KchoukJustement, là, nous voyons qu'être Arabe
Shakeel SiddiqOn vous écoute.
Khadija Kchoukveut dire être musulman. C'est une idée qui peut choquer, mais on y arrive.
Shakeel SiddiqMais selon l'expression coranique. Et non pas linguistique et ethnologique.
Khadija KchoukVoilà, si nous donnons à ce terme arabe une portée religieuse.
Shakeel SiddiqD'accord. Alors avec ce sens-là, si je peux me permettre, comment traduirait-on le mot 'arabiyy dans les versets que l'on a cités, comme « bi-lisanin 'arabiyyin mubin » ?
Khadija KchoukCela dépendra du contexte. Il faut voir tout le sens du verset coranique et dans quel contexte il apparaît pour essayer de lui donner la bonne traduction.
Shakeel SiddiqComment traduirait-on ce verset concrètement ? Par exemple, quand il est marqué dans le Coran : « Inna anzalnahu qur'anan 'arabiyyan la'allakum ta'qilun », nous l'avons fait descendre en tant que Coran en langue arabe, peut-être allez-vous venir à raisonner. On a un contexte, éventuellement.
Khadija KchoukBarakallahu fikum. Si l'on essaie de creuser un peu le sens du contexte, nous voyons le terme « ta'qilun » et « la'allakum », dans l'espoir que, afin que vous accédiez au 'aql. Ce 'aql, la raison, est la résultante du fait que le texte soit révélé en langue arabe.
Quelle est la relation entre le 'aql et la raison ? Je me permets de revenir au sens étymologique. Le 'aql, c'est le masdar, le nom d'action du verbe 'aqala. 'Aqala, au sens étymologique, signifie attacher l'animal, le chameau ou autre, pour l'empêcher de se perdre. De là vient le mot al-'aql, qui a donné la raison. C'est la raison qui généralement
Shakeel SiddiqDonc la raison. Pour que nos auditeurs puissent bien suivre, parce que le sujet est complexe, il faudrait que vous nous expliquiez bien la relation entre le sens étymologique du mot 'aql et le sens qui lui est donné, qui est la raison. Il y a eu une évolution.
Khadija KchoukUne évolution, tout à fait. Au début, le sens étymologique donné au mot est généralement lié au sens matériel, tangible. Dans leur péninsule, les Arabes utilisaient ce verbe pour dire 'aqala ad-dabbata, 'aqala al-ba'ir, c'est-à-dire l'attacher avec une corde pour l'empêcher de fuir ou de disparaître dans la nature. De là, ils ont utilisé ce mot pour nommer la faculté humaine qui nous préserve de nous perdre, et cette faculté, c'est la raison.
Shakeel SiddiqTrès bien.
Khadija KchoukLa raison nous attache en quelque sorte et nous préserve des aléas et du désir de faire n'importe quoi. Nous sommes partis du sens tangible pour arriver au sens de la raison.
Shakeel SiddiqPour bien comprendre ce concept nouveau, un peu révolutionnaire, sur le plan religieux du mot 'arabiyy : ici, par exemple, « Inna anzalnahu qur'anan 'arabiyyan », cela voudrait dire que c'est un Coran descendu en arabe.
Khadija KchoukUn Coran arabe, en langue arabe.
Shakeel SiddiqD'accord. Et quelle relation y aurait-il avec le 'aql, avec la raison ?
Khadija Kchouk« La'allakum ta'qilun », afin que vous puissiez accéder à la raison. Le savoir et la connaissance, nous allons le voir dans d'autres versets coraniques, mais ici « la'allakum ta'qilun » signifie afin que vous raisonniez, que vous accédiez à la raison. C'est grâce au fait que le Coran soit arabe que l'on peut espérer accéder à la raison. C'est une sorte d'équation : l'arabité conduit en quelque sorte à la raison.
Shakeel SiddiqTrès bien.
Khadija KchoukDans d'autres versets, le Coran associe l'arabité à d'autres notions telles que al-'ilm, le savoir. Dans la sourate Fussilat, au verset 3, nous trouvons : « Kitabun fussilat ayatuhu qur'anan 'arabiyyan li-qawmin ya'lamun. » Vous remarquez : « qur'anan 'arabiyyan », un Coran arabe, « li-qawmin ya'lamun », pour les gens qui savent. 'Arabiyy est mis en relation directe avec le savoir. Tout à l'heure, c'était avec la raison, maintenant c'est avec le savoir.
Shakeel SiddiqIl y a donc un lien direct entre l'arabité du Livre sacré
Khadija KchoukAu 'aql et au 'ilm.
Shakeel Siddiqet qui devrait nous mener à la raison et au savoir.
Khadija KchoukVoilà.
Shakeel SiddiqAinsi qu'à la piété, d'ailleurs, parce qu'il y a un autre verset aussi.
Khadija KchoukOui, tout à fait. C'est exactement le verset cité dans la sourate Az-Zumar, le verset 28, qui dit : « Qur'anan 'arabiyyan », encore une fois « qur'anan 'arabiyyan », « ghayra dhi 'iwajin la'allahum yattaqun ». Comment traduire ou essayer de traduire ce verset coranique ? Cela veut dire que c'est un Coran arabe, dénué de tortuosité, afin qu'ils soient pieux. L'arabité conduit donc à la piété. C'est pour cela que ce penseur a dit qu'être Arabe, en fin de compte, c'est être musulman, c'est être pieux.
Cette idée que j'ai qualifiée de révolutionnaire trouve un appui dans un autre terme mis dans les dictionnaires arabes en opposition à celui de 'arab : le terme al-'ajam. Al-'ajam, c'est le contraire, al-'ajam, al-i'jam et al-'ujma.
Que veut dire ce terme ? Du point de vue étymologique, a'jama et i'jam signifient être difficile. Al-'ujmatu, c'est la notion de difficulté. C'est quelque chose qui ne coule pas de source, quelque chose de presque contre-nature, disons le mot. Al-i'jam étant le contraire d'al-i'rab, et puisqu'on a dit qu'al-i'rab est l'éloquence, al-i'jam devient le balbutiement.
Shakeel SiddiqTrès bien, le contraire, tout à fait.
Khadija KchoukC'est une sorte de bégaiement. Vous en conviendrez, le signe distinctif de l'être humain n'est pas le fait de ne pas savoir parler ; c'est le contraire, il faut qu'il sache s'exprimer. À partir de là, faisons une analogie : si nous disons qu'al-iman en Allah subhanahu wa ta'ala est une nature humaine, une fitra, la nature première de l'homme, barakallahu fikum, si nous disons qu'al-iman correspond à al-fitra, nous allons dire qu'al-ilhad est contre-nature.
Shakeel SiddiqBien sûr. De l'homme. C'est-à-dire le contraire de la foi.
Khadija KchoukLe contraire, l'athéisme. Si, par la même occasion, nous disons qu'al-'uruba est le fait d'être musulman, que cela ne vous choque pas, l'arabité...
Shakeel SiddiqOuais, l'arabité, ouais. J'essaie de traduire au fur et à mesure, désolé.
Khadija KchoukExcusez-moi.
Shakeel SiddiqParce que le public est assez francophone.
Khadija KchoukVoilà, barakallahu fikum.
Shakeel SiddiqDonc si on dit que l'arabité, al-'uruba, c'est d'être musulman, ça veut dire que...
Khadija KchoukOui, correspond, ouais. Ça veut dire qu'al-'ujmatu, c'est d'être non-musulman.
Shakeel SiddiqD'accord.
Khadija KchoukCela n'a encore une fois rien à voir avec une filiation sanguine. Al-'ujmatu, c'est le fait d'être contre-nature.
Shakeel SiddiqTrès bien.
Khadija KchoukC'est le fait de ne pas bien s'exprimer, de ne pas montrer son fond, de cacher ce qui est naturel en soi. C'est d'être contre-nature. Si al-iman est la foi et la nature humaine, la nature propre de l'homme, l'athéisme est donc contre-nature.
Shakeel SiddiqTrès bien. Pour terminer cette première émission, une dernière petite question : on a fait une très belle relation entre l'arabité du Coran et la raison, l'arabité et le savoir, le 'ilm, puis la piété, la taqwa.
Khadija KchoukTrès bien. Oui. Et la piété. Et le savoir, oui.
Shakeel SiddiqSi je comprends bien, cette relation disparaît totalement si je lis une traduction en français, en anglais ou en chinois, parce qu'il n'y aura pas cette arabité du Livre qui est censée m'amener à ces grandes lignes.
Khadija KchoukBien sûr, mais vous en conviendrez, n'importe quelle traduction du texte coranique n'est pas le texte coranique. Le texte coranique est un texte révélé par Allah subhanahu wa ta'ala. Il a sa propre langue, ses propres règles grammaticales, sa propre logique des choses, et toute traduction, comme vous le savez peut-être, est une trahison. Aucun texte humain ne peut se substituer au texte révélé par Allah subhanahu wa ta'ala.
Shakeel SiddiqTrès bien, barakallahu fiki, Ustaza Khadija. À très bientôt pour une prochaine émission. As-salamu alaykum wa rahmatoullahi wa barakatouh.
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