Coran et langue arabe
Troisième partie de l'émission "'Islam aujourd'hui" avec Khadija Kchouk, universitaire, docteur en langue et littérature arabes, auteur de plusieurs ouvrages.
Oumma TVIslam Aujourd’huiArts & CultureThéologie & Histoire25:08
12 août 2013 à 12 h 00
Coran et langue arabe
Troisième partie de l'émission "'Islam aujourd'hui" avec Khadija Kchouk, universitaire, docteur en langue et littérature arabes, auteur de plusieurs ouvrages.
Transcription intégrale de la vidéo
Shakeel SiddiqAs-salamu alaykum. Bienvenue à tous et à toutes sur le plateau de votre émission Islam aujourd'hui. Nous avons la grande joie de recevoir la professeure Khadija Kchouk, qui nous est venue de Strasbourg. Professeure Khadija, as-salamu alaykum.
Khadija KchoukAlaykum as-salam wa rahmatullah.
Shakeel SiddiqNous avions promis à nos chers oummanautes de développer ce sujet que vous avez entamé lors de notre dernière rencontre : la place des dialectes dans le monde arabe. Les dialectes nuisent-ils finalement ou pas à la langue arabe littéraire, qui est la langue du Coran ? Nous allons essayer de développer cela lors de nos deux prochaines émissions, car c'est un sujet très important. Nous allons examiner aujourd'hui les causes de la présence de ces dialectes et de cette fameuse nuisance sur l'arabe littéraire. Lors de notre prochaine émission, nous parlerons des signes montrant finalement qu'il y a une volonté, éventuellement malsaine, vous me corrigerez si je me trompe, de mettre en avant les dialectes pour faire disparaître la langue arabe littéraire du Coran.
Khadija KchoukTout à fait, du saint Coran.
Shakeel SiddiqPour commencer, partons de loin : est-ce que les dialectes ont effectivement nui à la langue arabe littéraire ?
Khadija KchoukKhayr incha'Allah, barakallahu fikum pour cette invitation et pour cette opportunité de parler de la langue arabe, d'essayer de la défendre, de montrer ses avantages et d'attirer l'attention des musulmans sur son importance. Pour répondre à votre question portant sur la relation entre les dialectes et la langue arabe et pour savoir si ces dialectes peuvent nuire à son expansion, je répondrais, wallahu a'lam, que les dialectes peuvent effectivement nuire à l'utilisation de la langue arabe si l'on se met à les utiliser comme moyen littéraire d'expression écrite, et surtout si l'on n'écrit plus en arabe littéraire.
Shakeel SiddiqC'est donc surtout dans l'écriture que cela peut porter préjudice ?
Khadija KchoukDans l'écriture surtout. Il est connu que les dialectes ont toujours existé à côté de l'arabe littéraire et littéral. Dans toutes les sociétés, il y a toujours eu deux sortes de langages : les parlers, les dialectes, et la langue noble de l'écriture. Il y a toujours eu une grande divergence chez les peuples qui espèrent avoir une littérature d'un certain niveau esthétique et artistique. Dans ces communautés, il y a une divergence entre la langue parlée de tous les jours et la langue noble dans laquelle on s'exprime pour parler de ses sentiments, écrire une pièce de théâtre ou un poème. Cela s'est vu dans toutes les sociétés. Prenons l'exemple du peuple anglais : la langue de Shakespeare n'est pas le parler de tout le peuple britannique. La langue de Rousseau n'est pas non plus celle qu'utilisait autrefois le Français dans ses magasins ou dans sa vie familiale. Les dialectes peuvent donc nuire à la langue arabe si l'on se met à les écrire. En revanche, si on les pratique couramment à l'oral, je ne pense pas que cela puisse nuire à l'expansion de l'arabe littéraire.
Shakeel SiddiqLes dialectes ont-ils vu le jour essentiellement à la fin de l'Empire ottoman ?
Khadija KchoukNon, les dialectes ont toujours existé, mais ils étaient très proches. Leur forme écrite ne remonte pas à l'Empire ottoman. Ce qui remonte à l'Empire ottoman, c'est la déchéance qu'a connue la langue arabe. Dès la nuit des temps, l'arabe était utilisé comme langue officielle. C'était la langue officielle de la dynastie omeyyade, abbasside et des autres dynasties. Mais avec l'Empire ottoman, les sultans ottomans se sont détournés de la langue arabe et ont imposé la langue turque comme langue officielle. Dès lors, les poètes et les prosateurs ont commencé à se détourner de cette langue qui ne portait pas ses fruits, et ils ont commencé à écrire en langue turque.
Shakeel SiddiqChaque pays arabe a son dialecte et commence à écrire dans ces langues dialectales, nous le verrons plus tard avec des exemples. Finalement, il y a des divisions entre les Arabes eux-mêmes : chacun a son dialecte, son pays, sa nation. Tout cela n'a-t-il pas été imposé par des personnes extérieures pour mieux régner ?
Khadija KchoukOn peut se poser la question et cette remarque est judicieuse. On peut douter de l'intention de ceux qui propagent les différents dialectes ; cela va peut-être dans le sens de diviser pour mieux régner. La question intéressante à poser à ce niveau de notre discussion est la suivante : pourquoi une telle propagation de ces dialectes, et surtout pourquoi notre communauté musulmane accepte-t-elle un tel état de choses ?
Shakeel SiddiqQuelles en sont les raisons ? Quelle est selon vous la première cause ?
Khadija KchoukCela ne fait peut-être qu'empirer, wallahu a'lam, qu'Allah nous préserve. Peut-être qu'avec le Printemps arabe, cela va changer. Espérons, incha'Allah.
Khadija KchoukLa première cause de ce délaissement réside sûrement dans notre faiblesse interne. Rappelons-nous le père de la sociologie, le savant Ibn Khaldoun, le 'allama.
Shakeel SiddiqLe sociologue.
Khadija KchoukIl a commencé par être historien avant de devenir le père de la sociologie. Ibn Khaldoun a voulu écrire un ouvrage d'une dizaine de volumes sur l'histoire du monde arabo-musulman. Pour cela, il a entamé son projet en écrivant un premier volume intitulé Al-Muqaddima, c'est-à-dire l'introduction. Avec le temps, cette Muqaddima s'est révélée beaucoup plus importante que tout le reste du livre, car Ibn Khaldoun y a découvert la sociologie. Parmi les règles qui régissent la société humaine, il a attiré l'attention sur une loi : al-maghlobu mawla'un abadan bil-iqtida'i bil-ghalib. Cela signifie que la personne vaincue est obsédée par le vainqueur. La personne qui se sent vaincue va tout faire pour oublier son échec et va essayer de se projeter dans le vainqueur : elle va s'habiller comme lui, parler sa langue, penser comme lui, et ainsi de suite.
Shakeel SiddiqCela fait penser à la colonisation.
Khadija KchoukExactement. C'est pour cela que je parle de notre faiblesse intérieure. C'est parce que l'on se sent vaincu que l'on veut se défaire de notre spécificité, de notre personnalité. On commence par délaisser notre propre langue et l'on se met à parler la langue des autres.
Khadija KchoukLa deuxième cause de cet état de choses réside dans notre ignorance, il faut le reconnaître. Rappelons-nous ce que nous avons vu lors de notre première émission avec le verbe iqra. Parce que nous n'avons pas pratiqué cette obligation islamique...
Shakeel SiddiqDe lire, de se cultiver, d'acquérir la connaissance de façon générale.
Khadija KchoukNous sommes restés des ignorants, avec tout le respect que j'ai pour notre élite.
Shakeel SiddiqIl y a eu des phases historiques où les musulmans ont touché le sommet.
Khadija KchoukIl faut le reconnaître. Les statistiques établies lors du Congrès islamique tenu à Islamabad en mai 1983 vont dans ce sens. Ces statistiques affirment que seulement 45 000 musulmans s'investissent dans la recherche scientifique, tandis qu'ils étaient un million et demi dans l'ancien État soviétique.
Shakeel SiddiqDans l'ancien État soviétique, il y avait 1,5 million de personnes qui s'intéressaient à la recherche scientifique, alors qu'il n'y en a que 45 000 dans le monde musulman ?
Khadija KchoukExactement. Ces statistiques révèlent également qu'il y a 400 000 personnes qui s'y intéressent au Japon, et 35 000 en Israël, malgré la faible densité de la population d'Israël par rapport à celle du monde arabe en général. Cela reflète bien le délaissement du verbe iqra, qui nous a conduits à une certaine ignorance. Sans vouloir être pessimiste, les choses ne vont pas en s'améliorant, wallahu a'lam.
Shakeel SiddiqQuels sont finalement les centres d'intérêt des musulmans, puisqu'on ne les retrouve pas majoritairement dans les domaines scientifiques comme c'était éventuellement le cas en Andalousie, même s'il existe de grands scientifiques musulmans ?
Khadija KchoukC'était le cas autrefois, mais c'est plus rare aujourd'hui. Quel est ce grand centre d'intérêt ? C'est une très bonne question. Nous pouvons suggérer un semblant de réponse en relevant un fait très parlant. Le nombre de ventes d'un livre de recettes de cuisine, que je ne nommerai pas ici...
Shakeel SiddiqVous avez le droit de le nommer.
Khadija KchoukJe ne veux pas lui faire de publicité. Les ventes de ce livre de cuisine ont atteint 50 000 exemplaires à la foire du livre du Liban, pendant l'occupation américaine de l'Irak. Ce même livre a ensuite été réédité à plusieurs milliers d'exemplaires, bien que son prix soit exorbitant. La personne qui a rapporté ce fait qualifiait d'ignorants les gens qui visitaient cette foire : toutes les familles sortaient avec ce livre volumineux, délaissant les livres intéressants pour se tourner vers des recettes de cuisine.
Shakeel SiddiqY a-t-il une explication à cela ?
Khadija KchoukC'est de l'ignorance et du laxisme. Nos gouvernements n'essaient pas de nous faire prendre conscience de cet état de choses, loin de là, illa man rahima Allah. Nos gouvernements ne s'investissent pas assez dans la recherche scientifique, dans l'enseignement et dans les universités. Les budgets alloués par nos États arabes ne dépassent pas 1 % du budget total de leur nation pour la culture, la connaissance et la recherche scientifique, tandis que dans les pays industrialisés, ce chiffre atteint 6 %. Nous voyons là une grande différence entre l'intérêt que portent ces différents États.
Shakeel SiddiqIl y a celui qui porte et celui qui suit. Finalement, le monde arabe est encore dans cette phase où il suit.
Khadija KchoukVoilà, ouais.
Shakeel SiddiqNous avons évoqué les causes qui font que les dialectes ont pris plus d'importance que la langue arabe. Parlons maintenant des signes : selon vous, quel est le premier signe très indicatif montrant cet éloignement des musulmans par rapport à l'arabe littéraire ?
Khadija KchoukLe premier signe réside surtout dans le fait d'écrire les dialectes. C'est à mon avis un signe très grave : commencer à ne plus écrire l'arabe littéraire, mais écrire les dialectes à tort et à travers. Cela veut dire qu'on essaie d'ériger les dialectes au niveau de la langue arabe littéraire et littérale, et même de leur accorder plus d'avantages qu'à la langue du saint Coran.
Parmi ces signes, certains faits sont très révélateurs. Nous trouvons le premier dans le fait que certaines communautés ont opté, bon gré mal gré, pour le délaissement de la langue arabe et s'en sont détournées. Tel a fait Kemal Atatürk, tout le monde le sait, en 1928 en Turquie. Il a obligé la communauté musulmane turque à se détourner de la langue arabe et a remplacé les lettres arabes par des lettres latines.
D'après l'historien Muhammad Hussein dans son ouvrage Al-Ittijahat al-Wataniyya, il semblerait même que Kemal Atatürk ait obligé les musulmans à faire la prière non pas en récitant le Coran, mais en récitant un semblant de traduction du texte coranique en langue turque. Comme nous l'avons vu, la traduction est toujours une trahison ; c'est un texte humain. La traduction du texte coranique n'a rien à voir avec le texte coranique lui-même.
Shakeel SiddiqD'ailleurs, nos chers oummanautes peuvent revenir à la première émission que nous avons faite ensemble sur cette relation entre la langue arabe et le Coran par rapport au sujet de la traduction. Tout d'abord, il y a donc le problème avec Kemal Atatürk.
Khadija KchoukKemal Atatürk a montré l'exemple, le mauvais exemple, et il a été suivi. En Afrique du Nord, les Berbères, les tachelhit, se mettent à remplacer leurs lettres arabes par des lettres latines. En Afrique de l'Ouest et en Éthiopie, nous trouvons ce phénomène chez les Harari, chez les Mandingues, chez les Foulanis, chez les Swahilis, chez les Wolofs.
Shakeel SiddiqCe sont des noms de tribus ?
Khadija KchoukCe sont des noms de tribus et des noms de langues, de dialectes africains qui s'écrivaient autrefois avec les lettres arabes. Maintenant, ils ne s'écrivent plus avec ces lettres. Je peux citer d'autres dialectes qui ont également remplacé les lettres arabes par des lettres latines.
Ceci concerne l'Afrique du Nord. En Europe aussi, dans les Balkans, en Albanie, en Bosnie, l'écriture arabe n'apparaît plus depuis maintenant presque deux siècles. En Asie également, aux Philippines, en Indonésie, chez les Bachkirs, chez les Tchétchènes et d'autres, la langue arabe n'apparaît plus non plus, puisque toutes ces lettres ont été remplacées par les lettres latines.
Shakeel SiddiqSi l'on dit aujourd'hui qu'il y avait des mots arabes dans ces régions, on est un peu étonné.
Khadija KchoukOui, étonné, tellement nous avons pris l'habitude de voir l'arabe restreint et limité dans de petites frontières.
Shakeel SiddiqC'est vrai que lorsqu'on mentionne l'Albanie, les Balkans, la Grèce aussi, c'est comme quand on dit, vous me corrigez, ouais, qu'il y a eu huit siècles d'islam en Espagne.
Khadija KchoukOui, en Grèce, c'est une découverte.
Shakeel SiddiqLa hawla wa la quwwata illa billah. Peut-être pas d'un coup, mais progressivement et sûrement. Je vous ai coupée, excusez-moi, je vous laisse reprendre. Il y a donc eu un remplacement de la langue écrite arabe par des lettres latines.
Khadija KchoukOui.
Shakeel SiddiqSi vous pouvez développer ce point, car je crois qu'on trouve cela aujourd'hui même à travers des romans en Égypte ?
Khadija KchoukTout à fait. Ces romans sont écrits non pas en lettres latines, mais en dialecte.
Shakeel SiddiqC'est incroyable.
Khadija KchoukOn peut peut-être faire un saut historique pour rappeler les premières personnes qui ont poussé les Arabes à se détourner de la langue arabe littérale. À ma connaissance, il s'agit de l'orientaliste allemand Wilhelm Spitta, qui occupait en 1880 le poste de directeur de Dar al-Kutub al-Misriyya en Égypte. Il s'est engagé personnellement à écrire et à divulguer des romans en dialecte égyptien. Il les écrivait, les éditait et les vendait à perte.
Shakeel SiddiqÀ perte ?
Khadija KchoukÀ perte, exactement, pour essayer de faire face à l'arabe littéral.
Shakeel SiddiqIl y avait donc une véritable motivation idéologique.
Khadija KchoukUne motivation très engagée. Au lieu de gagner de l'argent, il écrivait ces romans et perdait de l'argent en les diffusant en dialecte égyptien. La deuxième étape franchie par Spitta a consisté à écrire un ouvrage définissant qawa'id al-lugha al-'ammiyya, c'est-à-dire les règles du dialecte égyptien, pour lui donner une certaine importance.
Cette idée a ensuite été reprise au début des années 1900 par la revue Al-Muqtataf, qui l'a largement diffusée à travers ses articles. Elle a été reprise par un autre orientaliste qui occupait les fonctions de juge, d'origine anglaise, nommé Selden Willmore. Celui-ci a apporté une idée nouvelle en conseillant aux Arabes de ne plus apprendre la langue arabe, ni au primaire, ni au secondaire, et encore moins en maternelle. Il souhaitait, en Égypte, que l'enseignement de la langue arabe soit repoussé à la faculté et qu'on la traite comme les langues mortes, à l'image de l'akkadien. D'après cet orientaliste, c'est à partir de 25 ans qu'il fallait commencer à apprendre l'arabe, car pour lui, c'était une langue morte rappelant un temps révolu qu'il fallait dépasser.
En 1913, d'autres personnes ont continué à porter ce flambeau. On peut citer Ahmad Lutfi al-Sayyid, qui a écrit une série de sept articles dans le journal Al-Jarida, dans lesquels il prêchait la diffusion du dialecte égyptien en opposition à l'arabe littéral.
Shakeel SiddiqD'accord. Un gros travail a donc débuté au début du XXe siècle. Merci beaucoup pour toutes ces informations très riches. On voit qu'il y a eu une recherche très poussée, et j'espère que l'étude que vous avez menée ces derniers mois sur le sujet des dialectes sera publiée.
Nous aurons l'occasion de détailler ce sujet davantage. Nous avons parlé ici du premier signe, assez évident, d'une volonté d'imposer le dialecte par écrit. J'ai une copie de votre étude, très intéressante, où vous présentez un deuxième signe, puis un troisième et un quatrième. Nous consacrerons notre prochaine émission à ce thème pour permettre aux musulmans issus de l'immigration de prendre conscience de l'origine de ces dialectes et de leur différence avec la langue arabe littéraire.
Merci beaucoup, professeure Khadija, pour votre venue et à très bientôt. As-salamu alaykum, chers oummanautes, wa alaykum as-salam wa rahmatullah.
Khadija KchoukBarakallahu fik.
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