Eric Younès GeoffroyIl faudrait dire maintenant un mot de ce qu'on appelle la théologie spirituelle de la libération. D'abord un mot en amont sur la théologie islamique de libération, au sens le plus large.
La théologie islamique de libération
Depuis les années 1970, celle-ci a connu un essor conceptuel, intellectuel, mais aussi pragmatique, avec l'influence certaine de la théologie chrétienne de la libération née en Amérique du Sud. Cette théologie chrétienne voulait lutter contre l'asservissement de l'homme en Amérique du Sud, contre le capitalisme : c'était une théologie extrêmement engagée, une théologie politique.
Dans le cadre islamique, la théologie islamique de la libération va œuvrer à délivrer les populations musulmanes de divers jougs : d'abord de la fin du colonialisme, de l'exploitation de l'homme et de la pauvreté qui est bien sûr répandue dans beaucoup de pays musulmans. Mais ce champ va être investi avant tout sur un plan purement théologique.
Qu'ont voulu dire certains grands penseurs musulmans tels que l'Iranien Ali Chariati, mort en 1977, et l'Algérien Malek Bennabi, mort en 1973 ? En gros, ils disent que ce qui a asservi les populations musulmanes, c'est le fait qu'elles se soient éloignées de l'islam, qu'elles se soient éloignées du principe du tawhid.
L'unicité divine libère, parce qu'elle libère de toute idolâtrie. C'est-à-dire que l'adoration du Dieu unique est libératrice, souverainement libératrice, parce qu'elle libère des faux dieux (lâ ilâha illa Allâh) et des idoles. Les idoles anciennes, on les connaît : adorer les pierres, les statues, mais cela, c'est fini. En revanche, il y a des idoles subtiles modernes, et je laisse à chacun le soin de deviner ce qu'elles peuvent être.
Cette théologie islamique de libération dit que, contrairement à ce qui va se passer parfois en Occident, il faut revenir aux fondamentaux islamiques et, à vrai dire, au seul principe essentiel en islam, c'est-à-dire l'unicité.
Vers une théologie spirituelle
Pour autant, est-ce que tout musulman est libéré ? C'est là où intervient la théologie spirituelle de la libération.
Le Prophète disait, sallallâhu alayhi wa sallam, que l'humanité était libérée du shirk jali, c'est-à-dire de cette idolâtrie grossière, manifeste, comme adorer les pierres ou les statues, mais que le shirk al-khafi, l'idolâtrie subtile, était plus difficile à repérer qu'une fourmi noire, de nuit, sur un rocher.
Qu'est-ce que cela veut dire ? C'est-à-dire que bien que je sois monothéiste, bien que je sois musulman, est-ce que je vis en moi ce principe d'unicité ? C'est-à-dire : est-ce que je libère en moi un espace intérieur qui me met en cohérence, en harmonie avec le cosmos tel qu'il est voulu par Dieu ?
Est-ce que je suis suffisamment déconditionné ? Bien sûr, tout être humain est conditionné. Mais est-ce que, même en étant musulman, je ne suis pas conditionné par le nationalisme arabe, entre autres, à l'époque moderne ? Est-ce que je suis assez libre par rapport à d'autres figures d'identité, à d'autres repères identitaires qui sont culturels et qui ne sont pas du tout religieux en essence ?
La théologie spirituelle de la libération amène l'homme à se remettre en question constamment. C'est le djihad, tout simplement. C'est-à-dire : qu'est-ce que je vis ici ? Qu'est-ce que je vis en tant que musulman ? Certes, je crois en un Dieu unique, mais encore une fois, est-ce que je suis assez déconditionné, est-ce que je suis assez libéré pour accueillir en moi cette présence du tawhid, c'est-à-dire cette présence de Dieu, présence spirituelle évidemment, et est-ce que je suis assez libre pour qu'elle m'habite ?