Un pluralisme intrinsèque à l'islam
Eric Younès GeoffroyL'islam, on le sait plus ou moins, est pluraliste par nature, c'est-à-dire profondément et par volonté. Il est bien connu qu'il n'y a pas de magistère suprême en islam, mais est-ce qu'on en tire toutes les conclusions ?
Il n'y a pas l'équivalent d'une papauté, il n'y a pas d'autorité suprême en islam, en tous les cas du moins en islam sunnite.
Historiquement, ce pluralisme voulu s'est inscrit dans les différents champs disciplinaires de l'islam.
En théologie, par exemple, on sait que pendant les deux ou trois premiers siècles de l'islam, on a compté jusqu'à une centaine d'écoles théologiques.
Il fallait bien que plus tard tout cela se résorbe et que l'on rentre dans les rangs, si je puis dire, parce qu'il fallait gérer cette Umma islamiyya qui était répandue ici et là et très diverse. Dans le sunnisme en tous les cas, c'est le dogme ash'arite qui, constituant en lui-même un dépassement du mu'tazilisme et de la tendance traditionaliste hanbalite, va constituer un moyen terme ; on a pu ainsi trouver un dénominateur commun.
Le droit et l'éthique du désaccord
Cela concerne le plan théologique. Prenons un domaine où s'est exercé par excellence ce qu'on va appeler l'éthique du désaccord, adab al-ikhtilaf : c'est le droit, c'est le fiqh, la jurisprudence musulmane. Par nature, c'est une discipline où les avis différaient énormément entre les savants.
Pourquoi ? Les sources scripturaires ne sont pas contradictoires, mais elles sont complémentaires et surtout complexes, parce qu'elles épousent le vivant, la vie. L'islam étant pragmatique et réaliste, et la vie étant complexe, l'islam épouse la complexité. Coran et sunna rentrent dans cette complexité au point qu'ils peuvent paraître être contradictoires, mais ce n'est bien sûr pas le cas.
Dans le droit musulman va ainsi être établie cette éthique du désaccord. Comme le disait notamment l'imam Abu Hanifa : « Je pense avoir raison, mais si un tel en face de moi a des arguments valables, je vais créditer son avis ; même si je reste sur ma position, je vais quand même créditer ce qu'il dit parce que Dieu seul sait. »
C'est cette humilité foncière qui fait que le 'alim ou le faqih ne juge pas, parce qu'en islam Dieu seul juge. Puisqu'il n'y a pas de magistère suprême, aucun homme en islam, aucun être, même le plus grand mufti ou le cheikh d'Al-Azhar, ne peut juger réellement. Bien sûr qu'il juge au niveau pénal et sur d'autres plans, mais sur le fondement et sur les volontés premières et dernières de Dieu, le savant musulman ne peut en fait donner qu'un avis.
On voit là aussi qu'il y a eu jusqu'à 19 écoles juridiques. 19, lesquelles se sont résorbées, comme pour la théologie, à quatre écoles sunnites, plus l'école ja'farite chiite.
La réactivation contemporaine du pluralisme
Maintenant, ce pluralisme de droit juridique est retravaillé, il est réactivé. J'ai parlé une fois avec le grand mufti d'Égypte, et il me disait que d'emblée, bien que l'Égypte soit un pays à majorité chaféite, il prend en compte les cinq rites lorsqu'il juge d'un cas, notamment sur une question importante : les quatre rites sunnites et le rite chiite ja'farite.
Ce pluralisme interne va être également exploité, par exemple en spiritualité. Dans le soufisme, le cheikh Ahmed Zarrouq, un cheikh marocain du XVe siècle, disait que les soufis se porteront bien tant qu'ils seront en opposition, tant qu'ils seront en contradiction. Pourquoi ? Parce que si l'on se met d'accord sur une position, on rentre dans la pensée unique.