Bonjour et salam aleykoum. L'essai que je présente ici s'appelle L'Islam sera spirituel ou ne sera plus. C'est un titre qui peut paraître provocateur. Évidemment, l'islam a été fondamentalement spirituel, il est spirituel, mais nous entrons dans une époque où l'accélération des processus globaux à l'œuvre dans le monde pourrait remettre en question le bien-fondé, le sens même à l'intérieur des religions, et pas uniquement l'islam.
Un mouvement de balancier historique
Ce titre est bien sûr en référence aux propos d'André Malraux qui, selon les versions, aurait dit tantôt : « Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas », tantôt : « Le XXIe siècle sera mystique ou ne sera pas ». Qu'est-ce que ça veut dire ? Ça veut dire que nous assistons actuellement à un mouvement de balancier très rapide. Nous quittons la modernité de type européen née au XVIIe siècle, époque qui imprime une raison qui va être très vite instrumentalisée, une raison positiviste, unidimensionnelle, et qui amène aux impasses actuelles : crise écologique, économique, crise morale avant tout, crise spirituelle. Nous quitterions cette époque, souvent avec pertes et fracas, pour aller vers quelque chose d'entièrement nouveau qui s'annonce à nous, un tout spirituel, flou, je l'accorde, mais qui comporte des enjeux majeurs.
Dans le contexte de la mondialisation et de cette postmodernité actuelle, nous sommes quasiment en situation de nihilisme, ce qu'annonçait déjà le grand philosophe allemand Friedrich Nietzsche il y a plus d'un siècle. Il apparaît que nous devons toucher le fond de la crise globale pour percevoir qu'il y a, à ce moment-là même, des germes de spiritualité, d'un renouveau de la vie, c'est-à-dire du sens pour les hommes, parce que l'homme ne peut pas vivre sans sens. Là, la spiritualité, soufie ou pas, intervient de manière radicale.
La fin des faux-semblants et le dévoilement du Réel
Actuellement, les faux-semblants tombent dans le monde parce que tout se sait très vite avec la révolution informatique, par exemple. On ne peut plus rien cacher. Certains parlent même de la fin de l'ésotérisme, c'est-à-dire que la gnose, la connaissance, va devenir à la portée de tout un chacun. Si les systèmes politiques et religieux ne sont pas vivifiés par une authenticité et, pour la religion, par une spiritualité exigeante, verticale, radicale, ils vont tomber.
Les soufis anciens et certains physiciens ou scientifiques parlent actuellement du « réel voilé », le Réel avec un grand R, ce que les soufis appellent al-Haqq. Jusqu'à présent, le réel était voilé : Dieu se voile au monde par les apparences, par les causes secondes. Nous entrons peut-être dans une époque où le réel se dévoile par les différentes révolutions de la physique quantique, de l'informatique, et par la révolution spirituelle, parce que nous n'aurons pas le choix.
Les religions instituées le savent très bien, elles n'auront pas d'autre choix que de promouvoir un retour sur elles-mêmes, une véritable révolution spirituelle qu'elles impriment à leurs fidèles. Sinon, nous sommes dans l'absence de sens, et c'est bien là la trace du nihilisme. L'humanité ne pourra plus continuer longtemps sur ces traces-là, et la révolution spirituelle s'impose à tout un chacun, dans la sphère islamique comme en dehors. Dans chaque contexte, il y a bien sûr des formes différentes et des mécanismes psychologiques particuliers qui vont être remis en œuvre.
L'émancipation par les valeurs premières de l'islam
Dans le contexte islamique, nous avons des outils formidables tels que le tawhid, qui est en fait un facteur d'émancipation de l'homme : c'est-à-dire, si Dieu est unique, il n'y a pas de clergé en islam et il y a un rapport personnalisé de chacun à Dieu. C'est une véritable force d'émancipation, ce qu'a été l'islam à ses débuts.
Il revient aux musulmans de redécouvrir ceci actuellement dans un cadre tout à fait orthodoxe, de réensemencer en eux toutes ces vertus et ces valeurs islamiques premières qui ont été travesties et inversées au cours des siècles par le vécu islamique. Moi, là, je n'ai pas le temps de m'étendre là-dessus, mais il est évident qu'il y a eu une véritable inversion des valeurs premières de l'islam par le vécu musulman, due à certaines acculturations et à une ignorance rampante à partir des XIVe, XVe et XVIe siècles. Ce sont des phénomènes historiques bien connus.
Nous sommes à une époque où, par la mondialisation, la postmodernité et tous ces défis globaux, les musulmans doivent redécouvrir toutes ces valeurs essentielles, et c'est très bien fait : on peut y voir l'effet de la sagesse divine. Simplement, cela peut être douloureux parfois, violent, rapide, parce que tout est très rapide actuellement, mais le processus est en marche.