Actuellement, et notamment en Occident, on somme les musulmans de s'aligner sur la raison, ce que les révolutionnaires appelaient la déesse Raison. Le Coran promeut éminemment une raison que l'on appelle la raison islamique. Mais il ne s'agit pas du tout de plagier la raison des Lumières. La raison des Lumières européenne a ses vertus, mais elle a eu aussi ses vices et ses avatars, que je n'ai pas le temps de citer ici.
Une raison ouverte et pluridimensionnelle
La raison islamique était, pour reprendre les termes de certains auteurs occidentaux contemporains et je le fais à dessein, une raison ouverte, comme le dit Edgar Morin, une raison pluridimensionnelle, ou une raison transcendantale, comme l'a dit le philosophe allemand Edmund Husserl. D'autres penseurs occidentaux vont en ce sens.
La raison islamique première, coranique, est ouverte. Ce n'est pas du tout une raison atrophiée, ce n'est pas une raison rationaliste. Dans l'enseignement islamique, nous devons à la fois travailler sur le fikr, la pensée, et sur le dhikr, le souvenir, l'invocation de Dieu, c'est-à-dire la méditation.
C'est une raison qui n'est pas unidimensionnelle, qui n'est pas horizontale. À cet égard, on a voulu faire, et on fait parfois, des théologiens mu'tazilites des rationalistes modernes. Non : certaines études l'ont bien montré, les mu'tazilites étaient également de grands spiritualistes, et l'on sait qu'il y a eu des mu'tazilites soufis.
Holisme et tawhid
Cette raison islamique très forte et très audacieuse s'est ensuite sclérosée au cours des siècles tardifs pour se protéger contre les avancées de la pensée européenne.
Il s'agit aujourd'hui de la redécouvrir à travers un paradigme d'origine occidentale, peu importe puisque tout est désormais mondialisé : le principe du holisme. Ce principe pose qu'on ne peut juger les phénomènes séparément, ni comprendre le monde avec la seule raison résonnante. Il faut que la raison et l'intuition marchent ensemble. C'est une pensée extrêmement en cours actuellement dans le monde, chez certains penseurs.
Or, nous ne faisons là que retrouver le principe du tawhid islamique, ce principe de l'unicité selon lequel, si Dieu est unique, la création et le cosmos sont extrêmement multiples et complexes, ce qui nous amène à dépasser la seule raison résonnante et unidimensionnelle.
La convergence avec la science moderne
L'époque actuelle voit la convergence avec, par exemple, la physique quantique. Dès les années 1920, des personnalités comme Gödel, Schrödinger ou Heisenberg parlaient de l'incomplétude du monde et de l'insuffisance de notre perception du monde phénoménal.
C'est toute la méthodologie spiritualiste islamique, c'est-à-dire soufie : la réalité ne saurait se réduire aux apparences. Je cite ici des maîtres soufis comme des savants physiciens occidentaux actuels : il y a forcément une sphère au-delà de nos perceptions, à la fois sensorielle et mentale.
Il s'agit donc, comme disait l'émir Abdelkader, d'être un être humain qui a deux yeux : un œil dans l'unicité et la transcendance, et un œil dans le monde de la multiplicité, dans le monde phénoménal. Cette méthode permet d'avoir une vision intégrale du monde. C'est une véritable épistémologie, une vraie méthode scientifique qui permet d'activer la raison, telle qu'on la connaît, et la supra-raison.
Dans notre monde, les deux doivent marcher ensemble pour mieux comprendre ce qui se passe et ce qui est à l'œuvre très vite. Tout cela se trouve déjà dans le principe même du tawhid, le principe de l'unicité divine.