Shakeel SiddiqSalam aleykoum. Bienvenue à tous et à toutes sur le plateau de votre émission Islam aujourd'hui. Nous avons la grande joie d'accueillir Cheikh Zakaria Siddiqi. Cheikh Zakaria, salam aleykoum.
Cheikh Zakaria SeddikiAleykoum salam.
Shakeel SiddiqDonc Cheikh Zakaria, vous êtes diplômé de l'université d'Al-Azhar, docteur à l'EPHE, vous êtes membre fondateur de l'Union mondiale des oulémas musulmans, vous êtes aussi actuellement président de la Maison des Savoirs d'ACERFI, et vous êtes directeur de l'IMED, l'Institut musulman d'enseignement à distance. Donc on est maintenant très proche du mois du ramadan, à quelques jours. Alors on se souvient de l'émission qu'on avait faite l'année précédente où vous aviez parlé du calendrier musulman en expliquant que l'avis majoritaire était de se fier à la vue de la lune. Voilà, aujourd'hui, il y a quand même l'unanimité sur le plan politique, c'est-à-dire là j'entends par là le CFCM, l'UOIF, et Monsieur Moussaoui s'est même exprimé sur ce sujet ici même chez Oumma, de considérer le calendrier musulman à partir des calculs mathématiques. Alors, quel est votre avis ? Que pensez-vous de ce sujet ?
Cheikh Zakaria SeddikiAl-hamdou li-l-lâh wa-s-salâtou wa-s-salâmou 'alâ rasoûli l-lâh wa-'alâ âlihi wa-sahbihi wa-man wâlâh wa-ba'd. Vous avez bien fait de préciser que c'est une opinion politique ou une décision politique de se référer au calcul et non pas à la vue de la lune. Et que le CFCM, bien qu'il qu'il est le Conseil du culte musulman, il n'est pas constitué de théologiens ni de juristes de droit musulman. C'est des acteurs, c'est des responsables d'associations, donc c'est plutôt des administrateurs de l'islam. Et ils ont tout à fait le droit de choisir une une opinion qui existe dans la pensée juridique musulmane concernant le début du mois de ramadan et la fin du mois de ramadan, qui est en l'occurrence très minoritaire dans l'histoire de la pensée musulmane. Je je peux dire que nous n'avons pas plus de cinq savants connus dans toute l'histoire de la pensée juridique musulmane qui ont soutenu cet avis.
Shakeel SiddiqEt qui sont ?
Cheikh Zakaria SeddikiQui sont ? Il y a le compagnon de l'imam Malik, Mutarrif ibn 'Abd Allah ibn ash-Shikhkhir, qui est mort en 220 de l'hégire. On a Ibn Surayj, le shafi'ite, on a Ibn Qoutayba. Et puis on va attendre jusqu'au VIIIe siècle de l'hégire avec la venue de Subki, le shafi'ite, qui reparlera de cette question, qui se positionnera entre les deux les deux opinions, c'est-à-dire entre l'avis qui régnait, en l'occurrence c'est de suivre la vue, et l'autre qui était très minoritaire qui qui suit le calcul. Donc il disait Subki que il est possible de prendre en compte le calcul pour rejeter un témoignage, mais non pas pour prouver le début ou la fin de du du mois du ramadan.
Shakeel SiddiqEt pourquoi ?
Cheikh Zakaria SeddikiTout simplement parce qu'il y a une divergence dans l'interprétation des textes. Toute toute la problématique se pose au niveau de des textes. C'est pour cela que les historiens du droit diront que le sunnisme en gros, si on enlève ces trois savants ou quatre savants, s'inscrit dans la vue. Et le chiisme duodécimain s'inscrit dans la vue, les ibadites, les zaïdites, donc toutes les les doctrines juridiques dans leur multiplicité soutiennent que le début et la fin du mois de ramadan se définissent par la vue.
Shakeel SiddiqHum.
Cheikh Zakaria SeddikiOn on connaît les les ismaéliens, actuellement les Bohras, cette secte chiite qui croit aux sept imams, elle seule dans tout toute cette panoplie d'opinions de de de de de groupes, on va dire savants, qui soutient le calcul. Et donc on voit que la la tendance était de se référer à la vue tout simplement parce qu'il y a des textes qui ont interprété de façon à respecter la vue et non pas le calcul. Je dis bien qu'il y a cet avis de du calcul, mais qui est très minoritaire.
Shakeel SiddiqD'accord. Mais alors du coup, l'avis est minoritaire mais bon, il est existant dans dans le droit musulman. Alors les les représentants des musulmans de France, est-ce que ils peuvent se référer à cet avis-là ? C'est-à-dire que vous disiez : ce sont des responsables d'associations et non pas des des juristes. Mais comme certains juristes se sont déjà exprimés, même si l'avis est minoritaire, est-ce qu'ils peuvent donc se référer à cet avis minoritaire ?
Cheikh Zakaria SeddikiMais bien sûr ! Je dis je dis c'est un droit. Donc pour se positionner finalement. Nul ne détient la vérité absolue lorsqu'il s'agit d'interprétation. Bien qu'on peut penser que tel avis est plus pertinent parce que il est plus partagé que que l'autre, donc on est dans un dans une sphère démocratique où l'opinion de la majorité pèse plus que le le le l'opinion d'une minorité. Donc on peut prendre en compte cela. Mais cela n'exclut pas la possibilité que la minorité peut avoir raison.
Shakeel SiddiqDonc j'ai une autre question à vous poser. Parce que là il faut concilier entre les avis juridiques existants dans le droit musulman et une certaine réalité qu'on trouve dans la société française. Donc en France, on sait que par exemple pour l'Aïd, il est nécessaire de louer la salle une salle au préalable. Donc c'est toujours mieux, et même fondamentalement mieux, que de connaître au préalable les dates par rapport à l'Aïd, par rapport au début et la fin du ramadan. Donc qu'est-ce qui va primer finalement ? Est-ce que le bien-être et l'intérêt des musulmans entre guillemets peut nous amener et où est-ce que ça doit nous amener à choisir cet avis minoritaire ?
Cheikh Zakaria SeddikiOui, c'est possible de choisir un avis faible qui réalise l'intérêt général de la communauté. C'est un des une des règles dans la les théories du droit musulman, ce qu'on appelle les usul al-fiqh. On peut sans souci, et c'est et c'est soutenu par la majorité des des usulis, des des théoriciens du droit, que lorsqu'il est question d'un intérêt général, on peut donner préférence à un avis faible, mais cela ne modifie pas le statut de cet avis, c'est-à-dire qu'il est un avis faible. Et que s'il y avait la possibilité de revenir vers l'avis prépondérant, il faut le faire. Donc c'est ça au niveau théorique ce que dit les les les les usulis, les les spécialistes du droit musulman.
Shakeel SiddiqAlors est-ce qu'on peut dire que finalement c'est un coup de maître qui a été fait par le CFCM ? C'est une réussite que les musulmans s'unissent sur un calendrier, qu'il y ait un accord ? Est-ce que c'est une réussite politique pour les musulmans de France qui montre que finalement ils sont capables de s'unir sur un sujet bien précis ?
Cheikh Zakaria SeddikiJe pense que c'est c'est c'est une bonne chose de trouver un un avis commun, une position unie. Maintenant, quelle est la force de de de cette décision sur la réalité des des musulmans ? Ça reste à prouver, parce que sincèrement je pense pas que les musulmans vont tous s'aligner à cet avis. Et
Shakeel SiddiqAlors c'est clair qu'il y en a qui vont suivre peut-être la Turquie, d'autres La Mecque.
Cheikh Zakaria SeddikiOuais, je le pense parce que et c'est c'est une des des des réalités de de de l'islam, c'est que en islam il n'y a pas de clergé, il n'y a pas d'autorité qui peut imposer, si ce n'est on va dire l'État. Mais dans le le cas de on va dire de de la France, c'est pas l'État qui est qui qui décide des questions purement cultuelles.
Shakeel SiddiqOui mais, comment dire, le le calendrier donc musulman, il a été établi par rapport à la vue de la lune, mais en France. Donc comment on pourrait suivre comment quelqu'un pourrait suivre la lune vue à La Mecque ? Vous voyez ?
Cheikh Zakaria SeddikiNon, c'est pas c'est pas c'est pas spécialement lié à La Mecque, c'est lié à la vue. Il est rapporté dans dans le Muwatta par exemple que d'après Malik, d'après Nafi', d'après Ibn Omar que chaque nuit du 29e de Sha'ban, il il allait essayer de voir la lune. Et donc si il voit la lune, il il jeûnait le lendemain. S'il voit pas, il ne jeûnait pas le lendemain. C'était assez simple. Il faut faut recadrer la question du jeûne, que c'est une pratique individuelle tout d'abord.
Shakeel SiddiqAlors individuelle, ça voudrait dire que un musulman lambda sort de chez lui et regarde si il voit pas la lune, et ben il attend, c'est ça ?
Cheikh Zakaria SeddikiC'est-à-dire c'est Très bien. À la base c'est ça. Maintenant s'il est informé par témoignage que des gens fiables ont vu la lune, là il est il est il est censé selon l'avis de la majorité des savants, il il doit jeûner parce que il y a un témoignage de cette vue. Donc et c'est pour cela que l'avis de Subki est intéressant, c'est que si une personne prétend avoir vu la lune, il faut que la science lui permette cette vue. Si il y a une impossibilité de vue tout simplement parce que la la nouvelle lune n'est pas née, dans ce cas-là il y a eu une erreur de de vue de de la part de cette personne, de ce témoin, donc c'est pas possible. Mais s'il y a possibilité de vue, même si on l'a pas vue et qu'il y a des témoins fiables qui ont dit on l'a vue, dans ce cas-là, pour la majorité des savants musulmans, il faut jeûner.
Shakeel SiddiqTrès bien. Et imposer on va dire imposer un calendrier, si je puis si je peux me permettre, ça serait finalement quelque part commencer, sur le plan politique ou philosophique, à nous imposer comme un clergé, ce qui irait à l'encontre, si je comprends bien, de l'esprit musulman.
Cheikh Zakaria SeddikiJe je dirais je dirais il y a des questions, à mon sens, d'ordre organisationnel, il y a des questions d'ordre philosophique et et et spirituel. Il n'y a pas de C'est pour cela il n'y a pas de mal à vouloir mieux organiser organiser la vie de de de du musulman dans dans la société. Au contraire, c'est c'est tout à fait recommandé et et nécessaire. Par contre, l'organisationnel doit être pensé dans une harmonie avec le spirituel et le philosophique. Et je pense c'est là où il y a certains certains risques qui sont dus à cette à la société de consommation. Aujourd'hui nous vivons pour pour pour travailler, le travail organise notre vie. Dans la vision musulmane, on travaille pour vivre et et on vit pas pour travailler. Il y a une grande différence, c'est-à-dire et c'est pour cela que que au centre de l'organisation du quotidien du musulman, il y a la prière, c'est elle qui organise son quotidien, ce n'est pas son travail. Le travail suit la logique de la relation avec Dieu. Dieu est au centre de de de de l'attention de l'individu, du fidèle. Et donc sur ce point-là, la question on peut penser que le fait de lier le jeûne à la à la vue de la lune remet une certaine subjectivité à l'organisation, au sens que on dépend de ce rituel, de cette vue de la lune qui est aléatoire. Et donc ça diminue de l'impact qui fait du travail un un déterminant de notre de notre quotidien, de notre vie, de notre Et donc je pense aussi au niveau philosophique, il y a une une une une remarque à faire sur le choix des opinions. Moi, personnellement, je je soutiens l'avis de la majorité des savants dans la la précision apportée par Subki, c'est-à-dire je prends en compte ce que dit les scientifiques pour accepter ou non le témoignage, mais je ne me fie pas au calcul tout simplement parce que je reste fidèle au texte. Le Prophète salallahu alayhi wa salam pouvait dire « Suivez clairement le calcul ». Il ne l'a pas fait. Il a dit « Jeûnez lorsque vous voyez », et donc il a rattaché le statut à la vue, « Vous voyez la nouvelle lune, et rompez votre jeûne lorsque vous la revoyez une seconde fois ». Et donc ce texte qui est assez clair pour ne pas dire sans équivoque, a fait que tous ces ces savants de l'islam, toute on va dire toute idéologie confondue, ont suivi cet enseignement du Prophète salallahu alayhi wa salam.
Shakeel SiddiqTrès bien. Merci beaucoup Cheikh Zakaria pour ces éclaircissements, et puis on vous retrouve très bientôt pour une autre émission dans Islam aujourd'hui. Salam aleykoum wa rahmatoullah.