Alors, l'autre grande figure dont on a déjà parlé dans une dans un précédent entretien, mais qui mérite qu'on la qu'on en parle encore en insistant sur son œuvre, c'est le professeur Muhammad Hamidullah.
On en a parlé en rappelant qu'il était né en 1908 à Hyderabad, dans l'émirat de Hyderabad-Deccan, qui était très attaché à l'Empire ottoman, au point d'intituler al-Jami'a al-Othmania, l'université ouverte en 1909. Othmania, c'est en hommage aux Al-Othman. C'est une manière de de signifier l'attachement à l'Empire ottoman et donc au sunnisme, compte tenu du chiisme environnant, là, dans l'Inde le sud de l'Inde de l'époque. C'était vraiment un bastion de du sunnisme modernisé, puisque la Othmania était très ancrée dans le le tourath islamique ancien, en toutes les langues, mais aussi ouverte aux méthodes de recherche moderne, de la recherche la méthode historique. Et Hamidullah a été un des brillants sujets de la Othmania, où il a eu un diplôme très très tôt, ce qui lui a permis de d'être assistant à la fac de droit dès l'âge de 21 ans et demi.
Mais il a décidé par la suite d'aller soutenir une thèse à l'université de Bonn. Donc à l'université de Bonn, Hamidullah a fait, en un temps record, une thèse sur le principe de neutralité dans le droit musulman international traditionnel, en faisant savoir à l'orientalisme de l'époque que le droit international était déjà une discipline autonome dès l'imam Muhammad Shaybani, dont il est devenu l'un des plus profonds connaisseurs. Puis il vient à Paris en 1932, où il soutient aussi, en un temps record, une thèse sur les documents diplomatiques du Prophète et des quatre premiers califes.
Et il fait un séjour à Londres, où il ramène avec lui des microfilms de toutes sortes de de manuscrits qu'on croyait perdus, comme le Kitab al-Muhabbar d'Ibn Habib, le 18e volume de du Tarikh de Boukhari sur 'ilm al-rijal qu'on croyait perdu, et le Kitab al-Dhakha'ir wa al-Tuhaf. C'est le le livre du chargé du protocole au au palais du calife à Bagdad, et qui était chargé de de recevoir les lettres remises par les ambassades qui étaient dépêchées à Bagdad, qui remettaient des présents au calife. Et les présents, dhakha'ir, ça veut dire les présents, tuhaf, étaient accompagnés de lettres parfois très très longues. Et donc dès son retour en 1935 à Hyderabad, où il a été nommé professeur, il s'est lancé dans une entreprise vraiment ambitieuse de de valorisation de du patrimoine intellectuel islamique depuis le début, en revenant aux sources.
Et Louis Massignon lui avait déjà fait la remarque au moment de sa soutenance de thèse en 35, il lui a dit : « Vous avez soutenu une une bonne thèse, mais sans citer aucun auteur orientaliste. » Il voulait montrer que, malgré la virtuosité de l'orientalisme et les moyens dont il disposait, il y avait des pans entiers de des œuvres majeures de des grands historiens musulmans qui étaient inconnus de l'orientalisme, et il voulait les faire reconnaître. C'est ainsi qu'il est devenu l'interlocuteur d'égal il parlait d'égal à égal avec les grands professeurs, comme Gaudefroy-Demombynes, qui était son maître, comme Louis Massignon, comme Georges William Marçais et Philippe Marçais, son fils, qui est devenu son ami. Et il a il il écrivait déjà dans Massignon le publiait ses articles dans les années 37-38 dans la Revue des études islamiques, où il rendait compte des de des colloques, de l'évolution de la recherche dans l'Inde musulmane sur l'islam.
Mais en 1948, il est au moment de la partition de l'Inde, il est chargé de plaider le dossier de Hyderabad à l'ONU. Et quand il a échoué, c'est la motion sur la partition de l'Inde qui l'a emporté, il a décidé de s'établir pour de bon à Paris. Et et là, il c'est c'est un il s'est investi totalement dans la la recherche sur l'islam. Et il est devenu à nouveau l'interlocuteur des grands orientalistes. Et on sait que le le caractère sélectif et les exigences de ce monde orientaliste, lui, il est il a été publié par Blachère dans Arabica. Et jusqu'à maintenant, Arabica est très très fermé pour les pour les chercheurs qui sont pas très rigoureux. Et Hamidullah s'est imposé par le caractère inédit des manuscrits qu'il a qu'il a découverts et qu'il a étudiés. Et il est devenu l'interlocuteur de Pellat, par exemple, qui a publié avec lui le Kitab al-Anwa' sur le calendrier agricole. Il était lui, il l'a découvert, il l'a fait connaître, d'Ibn Qoutayba al-Dinawari.
Il a il s'est attelé aussi à à traduire le Sharh al-Siyar al-Kabir par Sarakhsi de l'œuvre majeure de de l'imam Muhammad Shaybani, donc du VIIIe siècle, sur le droit musulman international. Et il a il a traduit en plusieurs volumes, et c'est sorti à peu près 25 ans à la fin de la traduction. Ça devait sortir à Beyrouth, mais ça n'a été publié qu'en Turquie peu de temps avant sa mort, en en 2002. Et pourquoi en Turquie ? Parce que le un des califes ottomans a fait traduire en turc le Sharh al-Siyar al-Kabir de Sarakhsi en 1825, quand l'Empire ottoman voulait relancer ses relations avec les grandes puissances. Et donc, il puisait dans ce dans ce grand traité des éléments pouvant aider les diplomates à être des interlocuteurs valables de la diplomatie occidentale.
Donc ce sont des c'est pas l'art pour l'art, c'est pour être utile aux pouvoirs musulmans de l'époque, comme il l'a été pour l'émirat de Hyderabad avant 1948. Et donc, du point de vue de la recherche fondamentale, Hamidullah apporte un un démenti à ce qu'a écrit Edward Saïd concernant les les informateurs indigènes musulmans de l'orientalisme non musulman. Hamidullah n'était pas un informateur, il était il traitait d'égal à égal. On convoitait son érudition et on le consultait. Et et lui, il était hostile à toute rétention de du savoir.
Par exemple, quand il a écrit parce que Hamidullah, bon, il avait une œuvre de recherche, là, très pointue qu'il a signalée à la à l'attention de Zaki Walidi dès 1935. Zaki Walidi était chef de département d'histoire à Istanbul, après avoir été président de la République bachkire au moment de la Révolution soviétique. Il a résisté militairement en tant que président de la République, chef des armées de son pays. Et quand il a été battu, il il s'est installé à Istanbul en tant que professeur d'histoire. Et dans un article de la Revue des études islamiques daté de 1935, il signalait déjà Muhammad Hamidullah comme un des espoirs de la recherche islamologique menée par un musulman, qui qui pouvait qui n'avait pas de complexe vis-à-vis des des orientalistes. Il il exhumait des manuscrits qu'il faisait connaître, mais sans adopter le scepticisme, là, des de la Sorbonne à l'époque où on considérait que le l'histoire légendaire et mythique de Michelet concernant la France à partir de la Révolution française servait de modèle pour les historiens de Bagdad, par exemple, du califat de Bagdad. Ils plaquaient cette histoire française sur le califat de Bagdad. Or Hamidullah considérait que les historiens musulmans étaient indépendants du pouvoir, comme la plupart des grands fouqaha.
Et il m'a dit un jour, « Ce ce sont des historiens qui étaient beaucoup plus indépendants vis-à-vis du pouvoir musulman de l'époque que les grands orientalistes par rapport à leur propre pouvoir politique. » Et donc les objections qu'on lui adressait concernant l'authenticité ou la l'objectivité de ses sources, il les rejetait d'un revers de la main. Et il a continué son chemin, donc sur le plan de la recherche fondamentale, mais dans le même temps, il avait une activité en direction du grand public. C'est ce qui l'a amené à publier la vie du Prophète en deux volumes, Le Prophète de l'Islam, chez Vrin, grâce à Louis Gardet, et une traduction du Coran en français au Club français du livre.
Et les les deux ces deux publications avaient été encouragées, assez discrètement, par deux de ses maîtres, Gaudefroy-Demombynes et Louis Massignon, qui étaient exaspérés par la le caractère hégémonique de la traduction du Coran par Blachère en 1947 et Le problème de Mahomet du même Blachère en 1952. Or Blachère on résume son parcours en disant qu'il avait bien très bien réussi son étude du faux prophète qui était Al-Moutanabbi, auquel il a consacré une thèse en 1935, mais que son succès était beaucoup moins évident concernant le vrai Prophète et surtout le Coran. Sa traduction était farcie d'erreurs, et ce sont deux grands maîtres de Blachère, Massignon et Gaudefroy-Demombynes, qui ont encouragé Hamidullah à détrôner ces deux ouvrages qui étaient devenus une référence pendant une dizaine d'années ou plus pour les jeunes chercheurs de l'époque, à savoir la la traduction en plusieurs volumes de Blachère et et Le problème de Mahomet, qui était un livre plutôt malveillant, moins malveillant que Laoust, mais malveillant quand même, parce que Blachère était athée, SFIO et franc-maçon, comme il ne le dissimulait pas.
Et donc Hamidullah avait une une action militante, mais militantisme intellectuel, en direction de la communauté musulmane à l'époque, qui était déjà enracinée, et pour laquelle il a créé le Centre culturel islamique à partir de 1952, dont il était la cheville ouvrière. Et dans le cadre des activités du Centre culturel islamique, il a publié Initiation à l'Islam, qui a été réédité une quinzaine de fois et qui reste un ouvrage de référence pour tous ceux qui veulent accéder à une connaissance assez approfondie de la religion et de la civilisation musulmane.
Et il a été beaucoup plus actif dans ce Centre culturel islamique que dans l'AEIF, l'Association des étudiants islamiques en France, qui avait été créée en 1963, et qu'un politiste islamisant désireux de rentabiliser la peur de l'islam en France a présentée comme ayant été une création de Hamidullah. Or en 63, Hamidullah n'était pas étudiant, il était déjà professeur à Istanbul, recruté par Zaki Walidi, et il était recruté au CNRS en 1954. Et donc il pouvait pas être le le créateur d'une association d'étudiants, dont il était certes le conférencier, mais qui a aura joué un rôle mineur par rapport au rayonnement du Centre culturel islamique.
Et Hamidullah a fait l'objet d'une désinformation de la part de ce politiste islamisant qui a écrit un livre sur l'islam des banlieues ou quelque chose comme ça, j'en ai oublié le titre. Il le présente comme étant membre comme faisant partie, je cite de mémoire, de la mouvance de pensée des Frères musulmans. Alors aucun spécialiste n'a jamais réussi à identifier cette catégorie bizarre qu'est la mouvance de pensée des Frères musulmans, mais à l'époque, la rentabilisation de la peur de l'islam incitait à avoir des chiffres ronds pour désigner des dangers qui qui n'en étaient pas.
Hamidullah a vécu toute la phase de la décolonisation et de de l'accès de nationalisme ici grâce aux étudiants algériens qui étaient des membres du FLN. En 1959, après le discours du général de Gaulle sur l'autodétermination, il a il leur a recommandé d'accepter l'offre d'État associé faite par le général de Gaulle de manière à ce que un pays comme la France puisse maintenir des liens étroits avec un pays musulman. Et il a dit, « C'est dans l'intérêt de l'islam. » Et donc, il n'était pas hypernationaliste comme l'ont été beaucoup d'autres à l'époque. Il il pensait aux intérêts de l'islam dans le monde, perçu comme étant une nation musulmane culturelle assez comparable à la nation juive culturelle, auquel était associée un grand nombre d'intellectuels juifs qui n'éprouvaient pas le besoin d'avoir une institution étatique ou une assise territoriale.
Et Hamidullah était un apatride, il a il a renoncé à toute nationalité. Et donc ceux qui l'ont situé dans la mouvance de pensée des Frères musulmans, puis membre des Frères musulmans syriens, comme l'a écrit un chroniqueur religieux ignorant au moment de sa mort, c'est c'est des gens qui qui n'ont fait que révéler leur ignorance ou leur malveillance dans le cadre de de l'usage du religieux de de la peur de de l'islam pour avoir des crédits plus que les autres équipes de recherche.
Et donc Hamidullah a continué inlassablement, malgré ces malveillances, jusqu'à ce qu'il parte définitivement de France en 1997, si je me souviens bien. Il a été rapatrié par la branche de sa famille qui était installée aux États-Unis, dans la région de Philadelphie, où il est décédé en 2002, en laissant une œuvre considérable. Et puis cette œuvre peut être utile aussi bien pour l'organisation de l'islam en France que pour les organisations islamiques qui ont recours à des fouqaha sélectionnés, comme par hasard, dans les pétromonarchies. Et donc on les sélectionne pas pour la pertinence de leur fatwa, mais en fonction des financements qu'ils peuvent rapporter. Alors que Hamidullah était à quelques stations de métro de ces organisations islamiques, ils n'ont jamais eu l'idée d'aller le consulter, alors qu'il avait réglé le problème de la viande halal, du début et de la fin du ramadan, des banques islamiques qui sont à la mode. Personne n'a n'a eu l'idée de relire Hamidullah, parce que c'est pas le savoir qui intéresse ces gens-là, mais c'est ce sont les usages qui en sont faits.
Et je citerai un dernier exemplequelqu'un comme Tariq Ramadan qui qui se lance dans l'écriture un peu précipitée d'une biographie du Prophète, il est un peu au-dessus de ses moyens parce que il n'a pas l'érudition de Hamidullah. Il suffit de rééditer la vie du Prophète de l'islam par Hamidullah pour dispenser les jeunes lecteurs de la lecture des essais et des échecs comme cette biographie bâclée du Prophète par Tariq Ramadan.
Donc ces exemples parmi tant d'autres montrent le déclin intellectuel de l'islam en France après la disparition de ces grandes figures comme Hamidullah. Et ceux qui veulent relancer ont intérêt à relire les quelque 2 000 articles laissés par Hamidullah dans plusieurs langues. Et parce que lui était attaché au principe islamique bien connu, zakat al-'ilm nashruhu. Il n'écrivait pas pour être invité à la télévision. Il écrivait pour diffuser le savoir. Et il était hostile à toute rétention du savoir, puisque c'est lui qui a donné son manuscrit de la vie du Prophète à son maître Gaudefroy-Demombynes pour les besoins de sa biographie du Prophète. Il est cité une quarantaine de fois par Gaudefroy-Demombynes. Et il lui a donné son manuscrit parce que lui ne trouvait pas un éditeur à l'époque, et Gaudefroy-Demombynes a eu l'honnêteté de le citer abondamment.
Comme il a fourni des documents sur Shah Waliullah ou Abul Kalam Azad, qui étaient de grands penseurs de l'islam en Inde, à Jacques Berque, qui les a utilisés pour ses cours au Collège de France. Et quand je lui ai posé la question, il m'a dit, « Moi, j'ai pas le temps de les utiliser, il vaut mieux que Shah Waliullah et Abul Kalam Azad soient connus à partir d'une chaire prestigieuse comme celle de notre ami Jacques Berque au Collège de France, plutôt que de les laisser dans mes cartons. » Et donc il correspond pas tout à fait au profil de l'Homo academicus égoïste qui pratique la rétention du pouvoir tel de du savoir tel qu'il est décrit par Pierre Bourdieu dans le livre du même nom. Il était vraiment un érudit très moderne, connu pour l'étendue de son érudition, mais profondément attaché à une éthique musulmane. Et c'est à ce titre qu'il peut servir d'exemple pour les chercheurs désireux d'être aussi érudits qu'attachés à la probité.