Alors aujourd'hui, on va aborder un des grands intellectuels de l'islam en France, mais beaucoup plus jeune, c'est le regretté Mohammed Arkoun qui a disparu, qui nous a quittés il y a moins d'un an.
Alors Mohammed Arkoun était né en 1928 en Grande Kabylie. Et étant qu'il était à l'école communale, il a appris les deux tiers du Coran par cœur, les quarante chapitres du Coran. Et c'est quand il a dû quitter la Kabylie pour aller au lycée Lamoricière d'Oran, qu'il a interrompu l'apprentissage du Coran.
Alors il a été un brillant sujet du lycée Lamoricière jusqu'au bac, puis après il fait une licence d'arabe à l'université d'Alger, dont les maîtres comme Marius Canard, Henri Pérès et Georges-Henri Bousquet recommandaient à leurs élèves d'aller enseigner l'arabe dialectal dans les collèges.
Et Arkoun voulait à tout prix échapper à cette fatalité. Et il a, il était encore étudiant quand en 1951, il publie un article dans la revue IBLA, l'Institut des belles lettres arabes de Tunis, dans lequel il plaide en faveur de la modernisation de la langue arabe.
Donc c'était un article où il prenait parti contre cette promotion des dialectes aux dépens de l'arabe classique. Et cet article a été écrit après la mise en échec d'un, du projet d'Institut d'études arabes que la France voulait permettre l'ouverture sous l'égide de Taha Hussein, le ministre égyptien des Affaires culturelles, de l'Éducation, on l'appelait « al-Ma'ârif » à l'époque.
Or Taha Hussein a négocié avec le Quai d'Orsay l'ouverture de cet institut à Alger pour aider les jeunes musulmans à apprendre l'arabe classique, en échange de l'inscription du français dans tous les établissements publics égyptiens. L'accord a été conclu, signé, paraphé, mais la veille du départ de son directeur, la France annule tout pour se venger du vote contre la partition de la Libye. La France voulait conserver le Fezzan où elle exerçait un protectorat, mais le projet a été mis en échec par le ministre des Affaires étrangères égyptien qui s'appelait le Dr Salah Eddine. Et donc on a annulé ce projet et ça montre que la, la force et la puissance du lobby hostile à la langue arabe, qui continue de sévir jusqu'à nos jours puisque le CAPES d'arabe est suspendu régulièrement plusieurs années de suite.
Et donc Arkoun, en fait, dans cet article, il prend parti pour Taha Hussein sans le nommer. Il était un des grands admirateurs de Taha Hussein, auquel il consacrera un mémoire par la suite avant de passer l'agrégation, qu'il obtient en 1956. Et au moment où il était étudiant à Paris, juste après l'obtention de l'agrégation, il a écrit une série d'articles sur la guerre d'Algérie, où il prenait position pour l'indépendance algérienne et pour la rénovation des études islamiques, notamment à la Sorbonne. Et certains de ses articles ont été publiés, d'autres non, et on les retrouve non pas dans les archives du journal Le Monde, mais dans les archives d'un conseiller politique de Robert Lacoste à Alger. Ce qui montre que Le Monde, une partie de la rédaction du Monde, renseignait la police d'Alger, en pleine guerre d'Algérie, sur ce que pensaient les jeunes intellectuels algériens.
Donc ça montre qu'il y avait un drôle de journalisme, comme on a parlé d'une drôle de justice. Et Arkoun, après, est nommé au lycée de Strasbourg. Et c'est là où il rencontre Claude Cahen, qui était maître de conférences à l'époque, qui lui fait sentir le besoin de développer des études sur l'histoire sociale de l'islam.
Et c'est à partir de là qu'il a un projet très ambitieux de rénovation des études islamiques. Et il donne lui-même l'exemple en soutenant une thèse sur Ibn Miskawayh. Il démontre que c'était un philosophe et un historien qui était le promoteur d'un humanisme arabe authentique, qui n'a rien à envier à l'humanisme d'après les Lumières. Et ensuite, il se lance dans une utilisation des apports des sciences sociales modernes pour revisiter tout le turâth, tout le patrimoine intellectuel islamique. Et c'est une œuvre dont il reconnaissait le côté ambitieux. Et il a donné l'exemple en étudiant plusieurs cas, mais il a laissé quelques lecteurs et disciples qui promettent de continuer son œuvre de rénovation des études islamiques déclinantes, qui n'ont pas pu renaître sous l'effet de la politisation des études islamiques.
Et il voulait donner des clés à un musulman moderne pour continuer à lire les textes fondateurs de l'islam, mais sans le recours au savoir traditionnel des mufassirîn de l'islam classique.