Alors, de Malek Bennabi on en a déjà parlé dans un précédent entretien et cette fois-ci, on va insister sur l'œuvre et l'actualité des principales idées qu'il a développées. Donc, il faut rappeler qu'il a vécu de 1905 à 1973 entre Tébessa, Constantine, Paris, Dreux, puis Le Caire et puis retour à Alger. Mais il a écrit l'essentiel de son œuvre dans un petit village de l'Eure-et-Loir qui s'appelait Luat-Clairet à l'époque, puis qui est devenu Luray, dans la banlieue de Dreux. Et en 1952, il a adhéré au Centre culturel islamique créé par une équipe autour de Hamidullah et on a retrouvé dans les archives le bulletin de son adhésion et de sa cotisation. Et à la rubrique « nationalité », Hamidullah avait répondu « musulman », parce qu'il était apatride et refusait toute autre nationalité. Mais Malek Bennabi a répondu à la question « quelle est votre nationalité ? », il a mis « colonisé ».
C'est parce qu'il avait mis l'analyse du système colonial au centre de sa réflexion. Il avait évidemment dénoncé avec beaucoup de sévérité le système colonial qu'il a décrit comme étant le premier système totalitaire de l'histoire contemporaine, avant le communisme et avant le nazisme. Et c'est ce qui fait que il est encore actuel au moment où on hésite encore à qualifier le système colonial de manière impartiale, surtout après la loi du 23 février 2005 qui a, dont les auteurs avaient cru bon de souligner, je cite, « les aspects positifs de la colonisation ». C'est une manière de réhabiliter un système que Bennabi avait, dès la Deuxième Guerre mondiale, la fin de la Deuxième Guerre mondiale, qualifié de premier système totalitaire.
Et il a ditla Première Guerre mondiale aura été une étape pour l'Europe qui l'a menée du premier système totalitaire qu'est le colonialisme, à partir du XIXe siècle, vers le nazisme, qui est le comble et le summum du totalitarisme. Donc, lui, il a dénoncé les trois systèmes totalitaires sans toutefois adhérer à la Sainte-Alliance qui était esquissée à l'époque contre le communisme, parce qu'il considérait que le bloc communiste était l'allié objectif des pays colonisés. Parce que son problème à lui, c'était la relation Nord-Sud et la crise coloniale.
Et la crise coloniale, il l'explique par une crise interne de l'islam, qu'il a résumée par le concept de « colonisabilité », qui lui a rapporté beaucoup de critiques de la part de gens qui l'avaient mal lu, en faisant croire que c'était une caution qu'il apportait au colonialisme, et en faisant semblant de n'avoir pas lu les passages où il qualifie l'œuvre coloniale de sabotage de l'histoire. Et lui qui était le spécialiste des cycles des civilisations, il dit : « Mis entre les mains de l'Europe, le flambeau de la civilisation est devenu la torche incendiaire ».
Donc, il a continué jusqu'à la fin de sa vie d'étudier à la fois les crises internes de l'islam, puis la crise des relations internationales, en situant le nœud de ses crises au fond de la conscience de l'Europe, dans le cas de « L'Afro-asiatisme » qu'il a écrit dans la foulée de la conférence de Bandung d'avril 1955, où il a été très enthousiasmé par cette perspective d'alliance des peuples du Sud pour régler leurs propres problèmes, et il considérait que cette alliance ne pouvait être durable que s'il y avait un projet culturel musulman qui aurait pu devenir le vis-à-vis de la non-violence prêchée par Gandhi en Inde. Il était un des admirateurs de Gandhi. D'où la vanité des politistes islamisants qui n'ont pas hésité à le classer, non seulement dans la mouvance de pensée des Frères musulmans, mais comme étant, je cite, « le maître à penser d'une génération d'activistes ». C'est de la désinformation qui déshonore ces auteurs, qui se réclament de la fausse science, au vu de la citation de son nom dans le bulletin de l'Association des étudiants islamiques en France dont on a surestimé le rôle. On a décrit Malek Bennabi comme étant le maître à penser d'une génération d'activistes et cela ne fait que révéler l'ignorance des auteurs de ce genre d'inepties. Parce que il était essentiellement un admirateur de Gandhi.
Et il était en correspondance avec Maulana Abul Kalam Azad, qui était le ministre de l'Éducation de l'Inde, parce qu'il faisait partie de l'entourage de Gandhi, il était l'un des rares musulmans à être resté avec Gandhi. Il était ministre de l'Éducation de l'Inde après la partition. Et dans une de ses lettres, Abul Kalam Azad écrit à Malek Bennabi à propos de la décolonisation, à laquelle ils croyaient tous les deux, elle était inéluctable malgré la barbarie de la répression pendant la guerre d'Algérie, ils considéraient que c'étaient les derniers actes de violence du colonialisme qui était condamné dans son esprit. Mais il lui a dit, et Malek Bennabi reproduit cette lettre comme signe d'adhésion à cette phrase, il lui dit : « Il ne faut pas que le mépris des grands, des grandes puissances, soit remplacé par la haine des petits ». Les petits peuples qui se libèrent risquent de traîner une haine qui va retarder leur propre développement.
Et donc lui, dans un chapitre très très actuel qui s'appelle « L'Heure de la responsabilité », où, en 1955, il disait : le colonialisme va disparaître et il y a des élites anticolonialistes qui vont le remplacer, mais si elles n'approfondissent pas la réflexion de nos problèmes, elles vont faire pire que les pouvoirs coloniaux. Et c'est ce qui a amené quelqu'un comme Jean Daniel, qui était beaucoup plus ouvert à l'époque que maintenant, à offrir ce livre à Bourguiba quand il l'a reçu, début 58, pour la première fois comme chef du nouvel État tunisien. Comme Jean Daniel venait du Caire, il lui a ramené un exemplaire de « L'Afro-asiatisme » qui venait d'être réédité par une maison gouvernementale égyptienne. Il lui a offert, il lui a dit : « C'est un livre plein d'idées originales et si vous voulez réussir dans l'édification de l'État tunisien, essayez de vous en inspirer ».
Donc, c'est vraiment un penseur œcuménique, comme il disait lui, et qu'on ne peut pas enfermer dans le cadre étroit des études fort intéressées consacrées au seul islam politique de manière à rentabiliser la peur sous une forme ou sous une autre, soit en monopolisant les crédits de recherche aux dépens des autres équipes beaucoup plus méritantes, soit en mettant son pseudo-savoir au service des candidats qui ont, faute de bilan politique et économique, ont essayé de rentabiliser la peur de l'islam, que ce soit sur la viande hallal ou sur tous ces thèmes-là qu'on vient d'agiter récemment. Ce plumitif a éprouvé le besoin de se mettre au service de ces utilisateurs de l'islamophobie à des fins électorales. Et c'est la raison pour laquelle il faut démentir avec la dernière énergie ces prétentions concernant aussi bien Malek Bennabi que Hamidullah.
Et le meilleur moyen, c'est de relire Malek Bennabi pour voir comment il a approfondi son analyse des problèmes musulmans. Et il a atteint, quand il a approfondi, il a vu l'essentiel, et comme les régimes qui sont arrivés au pouvoir ont échoué parce que sans doute ils s'étaient contentés d'une vision superficielle de ces problèmes, l'analyse de Malek Bennabi reste toujours utile, surtout après les échecs de ces États qui se contentaient d'une vision sommaire à la fois de l'histoire et de la politique.
Malek Bennabi avait comme conclusion de ses études, il a dit« Les sociétés musulmanes ont besoin de changement, de réformes intérieures. Si ces réformes ne sont pas réussies par les élites locales, elles leur seront imposées de l'extérieur ». Et ce qu'on a appelé le Printemps arabe n'a fait que confirmer cette conclusion. Et tous les commentateurs des chaînes satellitaires arabes, des universités arabes qui veulent qualifier les révolutions arabes se réfèrent à Malek Bennabi, soit en le citant, soit en le paraphrasant sans le citer. Mais ce sont des commentateurs beaucoup plus plus qualifiés que une catégorie de « béni-naboumanes », pour le paraphraser lui, parce qu'il a parlé d'« intellectomanes », c'est les faux intellectuels. Il y a une catégorie de béni-naboumanes qui lui font du tort de la même manière que les politistes islamisants qui ont voulu en faire le maître à penser des de générations d'activistes qui n'existent que dans l'imaginaire un peu perturbé de ces de ces plumitifs.
Et donc, Malek Bennabi reste vraiment un des auteurs les plus lus et les plus admirés avec Edward Saïd dans tout le monde arabe et dans tout le monde musulman. Et il est tout à fait normal que les jeunes musulmans en France qui cherchent à s'instruire et à avoir une conscience de leurs problèmes, à mettre au point leurs relations avec la République et la laïcité, il est tout à fait normal qu'ils s'intéressent à Malek Bennabi puisque il a écrit l'essentiel de son œuvre à 80 kilomètres de Paris, dans la vallée de Chérisy, dans cette campagne qui lui était très chère pour le calme, pour l'inspiration qu'il y puisait. Et donc il était très conscient de l'installation définitive des communautés musulmanes en Europe à partir de 1951-52. Et dans un inédit, il prévoit un plan pour un plan d'action culturelle pour l'insertion harmonieuse de ces communautés musulmanes en dehors des foyers traditionnels de l'islam. Et c'est à ce titre que, comme Hamidullah, il mérite d'être relu par les gens qui sont à la recherche du vrai savoir et non pas des contacts avec des fouqaha sélectionnés en fonction de leur capacité à rapporter des financements dans les pays qui ont des recettes pétrolières.
Ce sont des gens qui n'ont jamais couru derrière l'argent. C'est le savoir, la réflexion, l'ijtihad dans tous les sens du mot qui les a inspirés beaucoup plus que les faux représentants de l'islam en France qui ont fait de la recherche des financements l'objectif stratégique en se désintéressant de la vie intellectuelle. Malek Bennabi s'est imposé comme autorité morale et intellectuelle à laquelle devrait se référer tout pouvoir politique désireux de faire sortir les sociétés musulmanes de l'ornière. Et les gens qui l'ont marginalisé, qui l'ont combattu, ont montré leur manque d'intérêt pour la vie intellectuelle et c'est ce manque d'intérêt, voire le mépris pour la vie de l'esprit, qui a été une des causes des échecs des sociétés musulmanes postcoloniales.
Et après tout ce qui s'est passé dans tout le nord de l'Afrique, depuis le Sinaï jusqu'à jusqu'à Tanger, Malek Bennabi redevient d'actualité. Et le nouveau président tunisien, Moncef Marzouki, quand il a visité l'Algérie, il a étonné son monde en disant que la lecture des livres de Malek Bennabi qu'il a pu trouver à l'époque a été vraiment déterminante dans sa formation intellectuelle. Parce que il a écrit, lui, en se conformant à la phrase célèbre d'Henri Bergson, il a dit : « Il faut penser en homme d'action et agir en homme de pensée ». Et c'est ce qui a manqué le plus à nos dirigeants qui avaient fait, après les indépendances, ont fait de la politique un instrument d'ascension sociale beaucoup plus qu'autre chose. C'est pour avoir méprisé la vie de l'esprit que ils ont conduit leur société, leur peuple dans les impasses. Et quiconque veut avancer aura intérêt à méditer encore l'œuvre de Malek Bennabi qui reste toujours actuelle.