Dans la longue histoire intellectuelle et religieuse de l'islam en France,
il y a de très grandes figures
dont l'itinéraire mérite d'être retracé
à cause de l'intérêt et des enseignements
que l'on peut tirer pour essayer de voir clair dans les problèmes d'aujourd'hui.
Donc, parmi ces grandes figures, il y a Mohand Tazerout,
qui est l'un qui peut être considéré comme l'un des doyens après la première génération
qu'on a qu'on a rappelée la dernière fois, c'est-à-dire Christian Cherfils et
et Ahmed Riza.
Mohand Tazerout était né en 1893 dans un petit village de Kabylie,
dans une famille instruite et religieuse, ce qui lui a permis d'apprendre le Coran chez son propre père.
Puis, après, il est intégré au au cours normal de Bouzaréah,
de formation des instituteurs, qui était réservé aux indigènes,
l'École normale étant réservée aux citoyens à part entière.
Et donc, à sa sortie de de cette école,
il s'est marié à une à une Française,
diplômée de l'École normale.
Donc, ça et ça a créé un
une disparité à l'intérieur de de ce jeune ménage,
puisqu'en tant que Française, elle percevait 33 % de plus que son mari, qui avait le même âge,
la même ancienneté, le même diplôme.
Donc, c'était une des
discriminations les plus notoires de du système colonial qu'on appelait le tiers colonial.
Et il a enseigné à Théniet El Had, donc à l'ouest d'Alger, dans l'Ouarsenis,
jusqu'à la guerre de 1914, où il est mobilisé dans les tirailleurs algériens.
Et au moment de cette mobilisation,
il a cru utile de se naturaliser pour échapper aux discriminations dans l'armée,
qu'il avait vécues dans le
le système éducatif.
Et donc, malgré les les oppositions que ça
que ça a suscité dans le dans la famille,
parce que cette naturalisation supposait la rupture avec l'islam, lui, il a accepté de
de se naturaliser pour devenir citoyen à part entière.
Et puis, il a fait la guerre. Il a été fait prisonnier, pris prisonnier en 1916,
comme sergent d'une compagnie sanitaire.
Et en 1917, il bénéficie d'un échange de prisonniers
entre la l'armée française et l'armée allemande. Il est libéré en Suisse,
où le
l'attaché militaire du consulat de France était chargé de lui reverser sa solde.
Et il en a profité pour s'inscrire à l'université de Lausanne
pour y faire des des études de langues, et notamment d'allemand.
Auparavant, il avait passé le bac
latin langues
par correspondance,
parce que le l'admission à l'École normale ne n'exigeait pas le le baccalauréat.
Et en en Suisse, il a fait il a obtenu une licence d'allemand et d'autres langues par correspondance.
Et quand le le lieutenant du consulat lui a posé des questions sur cet engouement pour les langues, il lui a
expliqué la situation de sa femme. Il lui a dit : « Je vais faire la surprise à ma femme de rentrer après la guerre avec une licence
pour qu'elle arrête de me parler de de des 33 %. »
Et après la guerre, il s'est il s'installe à Paris,
où il a été professeur dans plusieurs lycées,
le lycée Charlemagne, le lycée Chaptal, le lycée d'autres lycées encore.
Et dans les années 30, il est recruté par ce qu'on appelait à l'époque la
la Recherche scientifique, c'est
c'est un peu l'ancêtre du CNRS, qui a été créé après la guerre.
Et la Recherche scientifique le charge d'une mission
de recensement des centres de de documentation et de recherche
de toute l'Allemagne.
Et il a fait ce travail avec il a satisfait ses supérieurs,
et ça lui a permis d'écrire un un premier livre
intitulé Les Éducateurs sociaux de l'Allemagne contemporaine,
après avoir traduit des ouvrages célèbres comme Le Déclin de l'Occident d'Oswald Spengler.
Et les qui était un livre remarquable, mais le lecteur ne remarquait pas qui qui n'était pas français, parce que il mettait
M. Il ne mettait pas Mohand. Or, Tazerout, ça pouvait être un nom de l'Aveyron. On remarquait pas que c'était un
un nom allogène. Il a traduit aussi L'Histoire des peuples
islamiques de Brockelmann, un grand orientaliste allemand.
Et à la à la fin de la de la guerre mondiale, la deuxième,
qu'il a passée à Paris, où on a appris qu'il était
il avait des relations avec la Résistance,
dont il distribuait les tracts à la sortie des lycées où il enseignait.
Et il était en rapport avec un éditeur de Rodez qui qui s'appelait Subervie,
qui était le l'imprimeur des tracts de la Résistance.
Et donc en 1945, après les les massacres du Constantinois
du 8 mai,
il écrit une lettre à un des rapporteurs de la Commission de l'Assemblée nationale,
un certain Tubert, qui est un homonyme du général Tubert.
Et ce général a ce rapporteur a été tellement
intéressé par la lettre de Mohand Tazerout qu'il l'a publiée dans un petit livre sur ces massacres,
où où l'ampleur de de ces massacres a été, pour le moins, minimisée.
Et dans ce texte, Mohand Tazerout était encore assimilationniste.
Il ne insistait pas sur les spécificités de la situation coloniale.
Il considérait que les Algériens pouvaient bénéficier de la même promotion que lui pourvu qu'ils travaillent suffisamment,
et pourvu que
l'administration française fasse un effort pour lutter contre la corruption dont il reconnaissait l'existence dans l'administration,
auprès des des des fonctionnaires français eux-mêmes,
pas seulement chez les caïds. Et il
il était il croyait à la promotion par l'école.
Il ne croyait qu'aux inégalités.
Il ne croyait pas à la revendication identitaire,
ni à la spécificité de la situation coloniale, qui est devenue un objet d'étude autonome par rapport au reste de la sociologie,
à partir des années 50, comme par exemple chez Balandier ou Malek Bennabi.
Et donc, il continue à à produire. En 1953, il a publié une série chez Subervie qu'il a intitulée Au congrès des « civilisés »,
en plusieurs volumes, où il était inspiré par la typologie des civilisations
dressée par Oswald Spengler à partir de 1914.
Mais l'aggravation de la de la guerre en Algérie, de la situation en Algérie pendant après le 1er novembre 54,
et la dureté de la répression
l'ont amené à une sorte d'apostasie laïque,
où il a tout remis en cause
quand il a écrit, en 1961, L'Histoire politique de l'Afrique du Nord, toujours chez son éditeur préféré, Subervie,
qui était à l'époque l'éditeur de la Fédération de France du FLN. Tout ce qui est texte
et tracts du de la commission information,
qui était dirigée par Mohammed Harbi,
c'était imprimé à Rodez secrètement par Subervie. Donc, il est passé de la Résistance
à la collaboration, au travail, à la coopération avec le FLN.
Et donc, ce livre est quelque chose de de tout à fait remarquable
de la part d'un d'un prof de lycée du secondaire, qui était néanmoins le lauréat à l'Institut.
Il a dit« Je remets je réécris toute l'histoire de l'Afrique du Nord
depuis avant l'Empire romain, mais sans utiliser aucun historien français. »
Parce qu'il a relu les ouvrages
consacrés à l'Afrique du Nord, dont notamment celui de Georges Marçais,
et il a dit« J'ai lu tout le support bibliographique, et je n'ai jamais tiré la même conclusion de ces lectures
que Georges Marçais. »
Donc, il a découvert qu'il y avait un biais colonial
dans l'histoire de l'Afrique du Nord écrite par les Français,
qui étaient restés inspirés par
une sorte de triomphalisme colonial qui a
qui a été relancé au moment du centenaire, donc de la prise d'Alger en 1930.
Et il n'a écrit ce livre qu'en consultant des manuscrits arabes
et quelques auteurs allemands, et un ou deux auteurs français anticolonialistes.
Donc, il a découvert ce qu'Edward Saïd étudiera avec beaucoup de brio par la suite :
la collusion entre les historiens,
les orientalistes et le système colonial.
Et il a il a fait l'apologie de la Révolution algérienne, de l'ALN notamment.
Et il a c'est un acte de foi, une prise de position anticolonialiste,
qui a été suivie de
d'un départ définitif de la France vers le Maroc,
où il semble avoir été conseiller du Palais.
Et au Maroc, il s'est consacré à une traduction du Coran.
Il est mort à Tanger en 1973,
en laissant ce manuscrit,
et en recommandant aux jeunes qui lui rendaient visite de ne jamais rougir d'être musulmans.
Donc, voilà quelqu'un qui a cru au modèle français d'intégration,
au point d'être d'entrer en conflit avec son entourage familial
quand il s'est naturalisé. Et puis, 45 ans après,
il vit une sorte d'apostasie laïque où il rejette tout ce système
d'assimilation et avec la l'appareil intellectuel qui l'a accompagné. Et il a
il a été le précurseur des idées que Edward Saïd
publiera dans son livre Orientalism, en anglais,
qui a ébranlé toute cette corporation prestigieuse et brillante,
mais qui a dû s'incliner devant la stature intellectuelle
d'Edward Saïd et le brio de sa démonstration.
Mais l'idée centrale, elle est exprimée chez Mohand Tazerout.
Et il utilise des des mots très très durs pour qualifier la la barbarie de la répression coloniale,
et il n'hésite pas à comparer avec ce que les Allemands ont fait
pendant la guerre mondiale, la deuxième, en ouvrant les camps. Il parlait des camps de la mort
à propos des camps de regroupement en Algérie.
Et donc, il nous intéresse aussi
en ce cinquantenaire de l'indépendance de l'Algérie, où
la qualification des crimes coloniaux suscite toujours des des polémiques.
Et donc, le témoignage
d'un érudit aussi qualifié que Mohand Tazerout mérite d'être versé au dossier
pour l'étude impartiale
de la qualification des crimes coloniaux.