L'historien Sadek Sellam retrace l'histoire des musulmans en France de 1895 à nos jours à l'occasion de la sortie de son ouvrage.
L'historien Sadek Sellam retrace l'histoire des musulmans en France de 1895 à nos jours à l'occasion de la sortie de son ouvrage.
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Il y a une inflation éditoriale sur l'islam de manière générale et sur l'islam en France en particulier.
Mais malgré cela, le sujet reste très insuffisamment étudié.
Pourquoi ?
Parce que les très ou trop nombreux écrits concernant la présence de quelques 5 millions et demi de musulmans dans l'Hexagone ne portent que sur la période postérieure au début des années 80. Et elle est le résultat, ces écrits sont le résultat de la politisation des études islamiques, qui est une réaction à la politisation des courants religieux musulmans eux-mêmes.
Ensuite, ces études ne portent que sur une catégorie de musulmans dits actifs et qui font peur. On s'est intéressé, en diabolisant à chaque fois ces courants, à la fin des années 80, on a mis l'accent sur les la mouvance de pensée des Frères musulmans, avec tout ce que cela comporte comme imprécisions. Ensuite, on s'est intéressé aux wahhabites, et maintenant, on s'intéresse aux salafistes. Chaque fois, à chaque fois que le courant qui faisait peur est réhabilité au moment des audiences au ministère de l'Intérieur, la recherche trouve un courant qui fait peur encore plus, et ça continue.
Et sur le plan scientifique, il est évident que que ces choix et ces partis pris posent des problèmes à l'objectivité et à l'impartialité que requiert l'étude d'un d'un phénomène aussi massif et aussi important, mais négligé pendant des dizaines d'années.
Or, on s'aperçoit que le sujet est très ancien, parce que la France est en contact avec direct avec les musulmans depuis deux siècles, depuis l'expédition Bonaparte. On a des contacts directs, massifs, entre musulmans et Français. Et ça a été accentué par les aventures coloniales qui ont eu beaucoup d'inconvénients, mais qui ont eu quand même un aspect positif, c'est de permettre des contacts directs et une connaissance mutuelle.
Deuxièmement, on a les musulmans qui sont installés en France depuis plus d'un siècle. Et on a une date charnière, c'est l'année 1895. Il y avait déjà des milliers de musulmans en France, et notamment à Paris. Et on a revendiqué cette année-là un carré musulman, qu'on a obtenu très difficilement, mais obtenu quand même au cimetière du Père-Lachaise. On a constitué le comité pour la mosquée de Paris, qui a obtenu la construction de cet édifice au bout de 30 ans de militantisme, tellement les oppositions étaient fortes. Et on a voulu ouvrir une médersa, c'est-à-dire un institut supérieur d'études islamiques à Paris la même année. Et ce sont ces trois revendications, quand elles sont satisfaites, donnent l'impression aux fidèles que leur religion est définitivement acceptée.
Et à partir de cette période-là, on a sans discontinuité la preuve d'une installation à demeure pour longtemps et même définitive de groupes de plus en plus nombreux de musulmans, qui ont joué un rôle très important dans l'histoire de la pensée musulmane et dans l'histoire de France, dans ses relations avec ses musulmans.
Et donc, j'ai choisi chacun de ces trois thèmes. J'ai oublié aussi d'ajouter que l'islam est reconnu comme la deuxième religion de France depuis le tout début des années 70. Et puis on a les tentatives d'organisation, comme on dit, de l'islam, de la religion musulmane en France, qui sont vieilles d'une trentaine d'années. Et chacun de ces points mériterait à lui seul un gros volume tellement les documents sont précis et les témoignages nombreux. Mais ça ne semble pas avoir intéressé les les les gens qui se contentent d'une description des courants qui font peur. Et là où ça pose problème, c'est que il y a des gros volumes, on croit qu'ils sont considérés à l'ensemble des musulmans en France, mais l'axe de la recherche, c'est seulement le recensement des courants qui font peur. Scientifiquement, c'est contestable.
Moi, j'ai essayé de faire de l'islam en France un objet d'histoire, d'études historiques. Et un examen sur la moyenne et longue durée permet d'avoir du recul, d'échapper aux passions déformantes et aux polémiques et aux rivalités islamo-musulmanes ou aux polémiques entre le laïcisme militant et les musulmans pratiquants. Et j'ai voulu aborder le le sujet en le dépolitisant au maximum, en examinant surtout l'histoire religieuse et intellectuelle des musulmans en France. Et là, on trouve des des choses étonnantes. On trouve qu'il y avait il y a eu des groupes, des clubs, des des cercles qui ont fait preuve d'une extraordinaire vitalité intellectuelle. Je veux parler des musulmans qui étaient admis à enseigner au Collège libre des sciences sociales créé par les comtistes positivistes en 1895, toujours cette année-là. Et les comtistes ont défendu le projet de mosquée pendant 30 ans. Ils ont même organisé une première souscription en 1895 dès la création du comité pour la mosquée. On a ensuite la Fraternité musulmane, qui a été créée en 1907 et qui a eu un rayonnement qui a duré exactement jusqu'à l'inauguration de la mosquée de Paris. Et l'installation d'un islam officiel a fait disparaître cet islam de la société civile qui était libre, vivace, malgré l'exiguïté des moyens, mais qui avait une ressource essentielle, c'est le fait de bénéficier de la liberté d'expression et de pensée garantie par la démocratie française. Et on a une élite dans les animateurs étaient le grand Mahmoud Salem. Mahmoud Salem était le fondateur de la Fraternité musulmane. Il a été relayé par Abdelhaq Christian Cherfils, qui était un comtiste islamisé. Il a il a pris le nom de C'était un grand philosophe qui a écrit sur les mathématiques, sur l'esthétique, et il a été le président de la Fraternité musulmane. Il est mort quelques mois avant l'inauguration de la mosquée de Paris, mais au moment de des cérémonies d'ouverture, son nom n'a même pas été cité.
Alors ensuite, on a j'ai consacré un un chapitre que je voulais le plus précis possible au rôle des confréries religieuses dans l'immigration à partir du tout début de la Première Guerre mondiale. Et les confréries étaient très présentes parce que les groupes de travailleurs immigrés ou de soldats, on voulait les accompagner par des sortes d'aumôniers pour leur leur éviter la déculturation et la et l'immoralité. Ensuite, on a on a eu les khalediens de Paris. Il y avait un groupe de disciples de Khaled qui ont été très très actifs et qui ont fait peur à à l'administration, qui a réagi par la une politique du tout-sécuritaire. La la la création de la police spéciale de la rue Lecomte, comme on l'appelait, était la conséquence directe de du prestige et du succès des conférences de Khaled, qui a été exclu, expulsé de France, parce qu'il a osé demander l'application de la loi de 1905 à l'islam.
Ensuite, on a le le le le cercle les Nadi, les cercles ouverts par l'Association des oulémas, parce que les confréries ont été supplantées par l'islam réformiste, et ça a eu des retombées dans l'islam en France. Et le Nadi des oulémas ont eu un très grand succès à partir de 1936, quand Ben Badis a délégué un aumônier qui s'appelait le cheikh Fodil El Ouartilani.
Ensuite, dans l'après-guerre, on a eu les oulémas qui étaient les alliés d'une autre association créée par un Indien malgache qui s'appelait le cheikh Mahmoud Abdel Ghaffour, et qui a créé la Communauté musulmane de France, dont l'objectif était d'ouvrir une grande mosquée dans chaque département, d'ouvrir des cimetières et d'ouvrir des médersas pour répondre aux demandes de l'islam familial qui était déjà visible et perceptible.
Ensuite, on a l'extraordinaire vitalité du du Centre culturel islamique créé en 1952 autour d'un d'une élite d'intellectuels dont Haïdar Bammate, son fils Nadjmoud-Dine Bammate, Othman Yahya, Khaldoun Kinany, madame Eva Meyerovitch et Hamidullah, qui a été le plus celui qui a continué quand les autres se sont essoufflés.
Et donc, tout cela aurait pu mériter un seul ouvrage pour enraciner et donner une mémoire à l'islam en France. Et au moment où on a beaucoup de jeunes fervents qui cherchent des modèles, le fait de leur citer le précédent de de leurs aînés, à mon avis, peut les aider, orienter leur regard au lieu de de les laisser partir jusqu'à Peshawar pour faire les études sur l'islam qu'on ne leur propose toujours pas en France.
Et la deuxième partie, c'est de d'essayer de d'apporter une réponse à cette question : qu'a fait l'État français pour ses citoyens musulmans qui ne sont ni Frères musulmans, ni Tabligh, ni wahhabites, ni salafistes, mais qui cherchent seulement à s'intégrer tout en restant attachés à l'islam dans le cadre légal prévu par la laïcité ?
Et j'ai essayé de C'est pour ça que j'ai le que le sous-titre porte politique musulmane Un siècle de politique musulmane. J'ai essayé de faire l'historique du statut spécial de l'islam en France, parce que on découvre que la loi de 1905, qui qui était applicable à l'islam en vertu d'un décret de 1907, n'a jamais été appliquée à cette religion par une volonté politique des IIIe et IVe Républiques. On ne voulait pas de l'indépendance du culte musulman.
Et ça a été l'objet de de de débats très riches, engageant une une élite de musulmans, dont le cheikh Bachir El Ibrahimi, Malek Bennabi, Boumendjel, l'Abbadji qui était communisant, toute la les musulmans de tous bords qui étaient qui avaient beaucoup de désaccords étaient d'accord sur un point : il faut assurer la dignité du culte musulman et lui appliquer le principe d'égalité. Et on a un débat d'une extraordinaire richesse. On a eu des travaux d'ordre technique de la Commission du culte musulman créée en 1951 par l'Assemblée algérienne et qui a travaillé pendant 3 ans pour mettre en pratique la loi de séparation du politique et du religieux. Mais l'administration a préféré temporiser, faire de l'obstruction, malgré les auditions de de tous les groupes concernés qui ont fait des propositions très concrètes. Et la l'application de cette loi aurait impliqué le la restitution des habous qui ont été confisqués de manière brutale au début de la conquête. Et en 1905, quand on parlait d'inventaire, dans le cas catholique, ça veut dire le recensement des biens d'Église nationalisés par l'État, dans le cas de l'islam, les inventaires, ça c'était le recensement des biens que l'application de la loi de 1905 à cette religion aurait dû amener à restituer au culte musulman. Et on a estimé en 1951 à 700 milliards la valeur des des habous que l'État laïque aurait dû restituer à l'islam. Et c'est la raison pour laquelle l'État ne voulait pas appliquer la la loi de séparation, qui est une loi fondatrice de la République.
Le débat a été exhumé en 1947, au moment de du statut organique de l'Algérie, où les Algériens étaient devenus des citoyens français, ce n'étaient plus des sujets, et l'État s'était engagé à leur appliquer la loi de 1905. Et le ministre de l'Intérieur de l'époque, Édouard Depreux, a fait une sorte de repentance au Parlement, et il a promis que l'État ne se mêlerait plus des affaires de « l'Église musulmane », comme il disait. Et son conseiller s'appelait Louis Massignon, qui militait pour le le respect des des musulmans dans le cadre légal français. Mais ces promesses n'ont pas été tenues, puisqu'en 1957, le gouvernement socialiste a est revenu 50 ans en arrière. Il a nommé le directeur de l'Institut musulman de la mosquée de Paris de la manière la plus illégale, en croyant que les pouvoirs spéciaux autorisaient le gouvernement à intervenir dans les affaires du culte. Mais cet interventionnisme a été sévèrement condamné par le Conseil d'État. Moyennant quoi, l'intéressé est resté en place pendant 25 ans, jusqu'en 1982. Ce qui montre que ce n'est pas l'État ce n'est pas le droit qui fonde les relations de l'État laïque avec cette religion.
À partir Et on a eu la donc une politique musulmane coloniale dont les conséquences étaient perceptibles jusqu'en 1982, puisqu'on n'a pas voulu rompre le cordon ombilical reliant l'administration laïque à cette religion.
En 1982, on a opté pour une pluri-étatisation de la gestion du culte musulman, au lieu de reconnaître l'indépendance du culte musulman et de confier les affaires de ce culte aux musulmans de France. Et c'était une manière de de perpétuer le refus de type dogmatique de la IVe République de reconnaître le l'indépendance du culte musulman. En 82, on avait deux rescapés des gouvernements de la IVe République, c'est François Mitterrand, président de la République, et Gaston Defferre, ministre de l'Intérieur. Ils ont opté pour confier la gestion du culte musulman à des États musulmans qui ne sont ni laïques, ni démocratiques.
En 1990, Pierre Joxe a essayé d'inaugurer une politique musulmane authentiquement républicaine. Mais sa tentative a a buté sur le le poids de cet héritage de politique musulmane coloniale qui qui a des conséquences psychologiques presque inconscientes dans la haute administration, où l'idée de de cesser de faire des interventionnismes n'est pas communément admise.
Et on a eu des une activité de bureau d'études de la part du des membres du CORIF, qui ont instruit tous les dossiers, notamment celui de l'enseignement rénové de l'islam en France pour l'adapter à la laïcité, et celui du financement rationalisé du culte musulman. Mais aucune décision n'a été prise. On a même refusé le projet de faculté de théologie musulmane à Strasbourg de de manière tout à fait incompréhensible. Il n'y a aucune clause juridique qui s'oppose à ce que les musulmans aient une faculté de théologie financée par l'État, comme c'est le cas pour les autres cultes.
Et cette idée de Joxe a été reprise par tous ses successeurs sous une autre forme, et ça a donné la création du CFCM, qui doit beaucoup au volontarisme de Nicolas Sarkozy. Nicolas Sarkozy a imposé le vote à des interlocuteurs musulmans qui en avaient peur, tellement ils étaient persuadés de leur insuffisante représentativité.
Or la création du CFCM, la bienveillance de Nicolas Sarkozy et de Chevènement ont suscité beaucoup d'espoir dans la communauté musulmane, mais malheureusement ces espoirs ont été en grande partie déçus par la paralysie du CFCM et par le recours à deux reprises à la pratique peu démocratique de cooptation, qui consiste à désigner les membres du bureau avant les élections elles-mêmes et quels que soient les résultats de de ce scrutin. Ce qui fait qu'on a c'est celui qui perd qui préside. C'est le contraire de la démocratie. Et je pense que ces pratiques-là heurtent les les souhaits et les les les projets de ceux qui veulent concilier l'islam avec la démocratie, l'islam et même dans la vie religieuse introduit l'idée de choura, qui est la même chose que la démocratie.
Et ensuite, ce CFCM, ce Conseil français du culte musulman a un bilan très maigre en matière d'enseignement de l'islam. On a agité les beaucoup de projets concernant la formation d'imams, l'enseignement de la civilisation française aux imams, mais rien n'a pu aboutir.
Ensuite, on a l'émission islamique qui aurait pu être rattachée à ce conseil, puisque Jacques Berque, quand il l'a créée, il a il a fondé une association qui s'appelle Connaître l'islam parce que l'islam n'a pas d'Église, alors que les autres émissions religieuses sont rattachées à des aux Églises. Or le CFCM, quand il a été créé, il était habilité à être la tutelle naturelle de cette émission. Or il n'en est rien, et cette émission reste est décevante parce que ses contenus religieux sont insuffisants, on fait du culturel, on fait du médiatique, alors que pour beaucoup de familles, c'est la la seule lucarne qui permet l'accès à une un minimum de culture religieuse.
Et ce qui fait que ces questions mériteraient d'être reprises avec beaucoup de recul, en évitant les les les passions déformantes, et en tenant compte des des survivances des politiques musulmanes coloniales de manière à à pouvoir rompre avec elles définitivement. Et c'est à ce prix qu'on pourra aboutir à une vraie séparation de l'islam comme religion avec les États, y compris l'État laïque, mais aussi les États non démocratiques qui ont été admis à exercer un véritable protectorat sur la religion musulmane en France au nom de la politique du tout-sécuritaire qui a montré ses limites.
Et c'est Nicolas Sarkozy qui en en 2003, au moment de la création du Conseil français du culte musulman, qui a invité les musulmans à débattre entre eux. Et on peut regretter le manque d'empressement des interlocuteurs du ministère de l'Intérieur pour un vrai débat. Et j'ai écrit ce livre pour apporter ma contribution, aussi modeste soit-elle, à ce débat, en espérant qu'il intéressera les les musulmans, les jeunes musulmans fervents et demandeurs de connaissances sur l'islam en tant que religion, mais aussi sur l'histoire de cette religion qui est vieille de plus d'un siècle en France.
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