Alors après Mohand Tazerout, aujourd'hui nous allons parler de
si Mohammed El Hadj-Sadok
qui était né en 1907 à Aïn Defla, à l'ouest d'Alger, dans une famille de notables religieux qui avaient leur propre zaouïa.
Et El Hadj-Sadok a été a été scolarisé dans le un cursus qui était préféré par les familles à l'époque, c'est-à-dire le passage par le cours complémentaire
pour obtenir une bourse et être admis à la médersa d'État,
que beaucoup de politistes islamisants, jusqu'à nos jours, confondent avec les médersas libres des oulémas, alors qu'il s'agissait des trois médersas
officielles créées en 1850 pour former des cadres religieux, des interprètes
ou des membres de la magistrature musulmane. On était recruté directement comme adel quand on avait le diplôme d'une des médersas de Constantine, d'Alger ou de Tlemcen.
Donc lui, il a suivi le cursus la médersa d'Alger, de la Thaalibiya,
où, à l'âge de 16-17 ans,
il voyait passer tous les matins l'émir Khaled, juste après la Première Guerre mondiale,
quand l'émir Khaled a gagné toutes les élections locales en 1919,
que ce soit les municipales ou les les régionales.
Élections qui avaient été
annulées, bien entendu, au nom de la laïcité,
parce que les résultats déplaisaient au système en place à l'époque. Donc c'est
les annulations d'élections en Algérie ne sont pas quelque chose de nouveau.
Et après le diplôme de la médersa, après de 4 ans d'études, il a fait ce qu'on appelait la division supérieure.
Donc c'était pour approfondir
les les études bilingues de droit musulman, de littérature française, de littérature arabe.
Et il a il a fait la division supérieure pour échapper à la fatalité qui amenait les diplômés de ces établissements
à être soit des interprètes, soit des moudérès. Les moudérès, c'était un corps spécial créé par le gouvernement général
qui fournissait des enseignants dans les mosquées officielles, mosquées d'État, qu'on appelle les mosquées domaniales.
Qui qui étaient rattachées à une direction du gouvernement général,
malgré la la loi de séparation de 1905.
Et le gouvernement général, approuvé par Paris,
a obstinément refusé l'application de la loi de 1905
à cette religion, malgré l'article 43 qui stipule explicitement son application à l'Algérie, considérée comme trois départements français.
Et donc lui voulait pousser ses études pour sortir de ces trois
professions, de adel, de moudérès ou d'interprète.
Il est venu à Paris pour s'inscrire À l'époque, on pouvait être inscrit en deuxième année ou voir en troisième année quand on venait de la division supérieure aux Langues O,
l'École nationale des langues orientales vivantes, devenue l'Inalco maintenant.
Et il avait auparavant fait une demande de bourse au gouvernement général.
C'est le le directeur des Affaires indigènes, Mirante, qui lui a répondu en lui disant :
« Nous ne donnons pas de bourse aux indigènes pour qu'ils aillent étudier à Paris. »
Donc il est venu par ses propres moyens,
et il a eu la chance de trouver un poste d'instituteur à Versailles,
dans une école privée catholique. C'est ce qui lui a permis de financer ses études aux Langues O.
Et donc à partir de Langues O, il pouvait rentrer à la fac de lettres. Donc c'était un cursus très très long pour les médersiens,
parce qu'on on leur donnait pas l'équivalent du baccalauréat qui permettait d'être inscrit directement en première année de fac.
Et en 32, il rentre en Algérie où il est nommé dans un collège à Sétif
et où il a eu l'occasion de connaître deux grandes figures du nationalisme algérien :
le cheikh Bachir El Ibrahimi,
qui deviendra président de l'Association des oulémas, il était vice-président à l'époque,
et Ferhat Abbas.
Ensuite, il est nommé au collège colonial de Blida où il a il avait comme collègue de mathématiques un certain Souzy.
Et il a eu comme élève
un certain Jean Daniel, qui deviendra l'actuel directeur du Nouvel Observateur.
Il a eu comme élève aussi les futurs chefs du CCE algérien comme Ben Khedda,
comme Abane Ramdane, comme Dahlab, Yazid.
Et
il s'est inscrit un peu sur le tard pour l'agrégation d'arabe.
Il a été reçu en 1947,
en même temps que Mahmoud Messadi, un Tunisien qui deviendra ministre de l'Éducation dans son pays après l'indépendance.
Et ils étaient les deux seuls reçus à l'agrégation d'arabe.
Et Louis Massignon, qui était président du jury à l'époque,
était tellement séduit par leur dissertation et leur leçon
qu'il a fait un rapport très favorable au ministre de l'Éducation de l'époque,
qui s'appelait Edmond Marcel Naegelen.
Et ce ministre les a invités à déjeuner pour montrer son encouragement
aux étudiants d'hier
qui étaient devenus des citoyens dans le statut à partir de de cette année-là.
Or Naegelen a été nommé gouverneur général de l'Algérie en 1948.
Et dès son arrivée, il propose à Hadj-Sadok
de faire partie de son cabinet pour s'occuper des problèmes de l'éducation.
Alors El Hadj-Sadok a demandé un délai d'un mois,
délai de réflexion, le temps de consulter
ses ses ses directeurs de conscience, si l'on peut dire, c'est-à-dire Ferhat Abbas et le cheikh Bachir El Ibrahimi,
qui lui ont conseillé
d'entrer dans le cabinet de Naegelen, qui était par ailleurs combattu dans leur presse.
Mais ils ont dit« Si ça peut être utile pour les musulmans, pourquoi pas ? »
Et El Hadj-Sadok a posé comme a posé comme condition, après son acceptation au bout du mois de de réflexion,
de ne pas être sollicité pour les affaires d'élections,
ni pour les affaires du culte musulman, parce que c'était les dossiers
où la République était en contradiction avec ses propres principes,
parce que les élections étaient truquées, c'était connu de tout le monde,
et le culte musulman était géré de manière interventionniste, contrairement à à la loi de 1905.
Et donc lui s'est occupé de des problèmes éducatifs,
mais pendant 3 ans, jusqu'en 1951, à partir de 48,
il était à un poste d'observation privilégié
qui lui a permis de de connaître les ressorts
du système colonial et sa face cachée, puisqu'il il vivait de l'intérieur.
Notamment, il grâce aux confidences du colonel Schœn, qui qui était à la tête d'un service de renseignement,
le service des liaisons nord-africaines,
il lui a révélé que quand un mufti était candidat pour pour ce poste-là, quand un cadi ou un imam était candidat,
des fois c'était l'évêque d'Alger qui obtenait sa nomination.
Donc c'était pas très conforme à la laïcité.
Et des fois c'est un général, des fois c'est un c'est des recommandations d'hommes politiques qui étaient très éloignés de des affaires du culte ou d'un hiérarque d'un culte voisin.
Et c'est la raison pour laquelle lui ne voulait pas être mêlé à ça.
Et sur le plan éducatif, il a à son actif des réalisations notables,
comme par exemple l'ouverture de la cité de la résidence universitaire qu'on a appelée la Roberto,
parce qu'il a vu la la misère dans laquelle étaient les étudiants algériens de l'université d'Alger,
dans dans un immeuble très ancien qui était à la place de la Lyre, qui était vraiment désaffecté.
Il a convaincu
Naegelen de de leur ouvrir une cité universitaire moderne qui est devenue un haut lieu des débats intellectuels pour les étudiants, dont les trois quarts étaient acquis
aux revendications nationalistes.
Il a pu aussi
réussir la fusion entre les classes A et les classes B dans les écoles primaires en Algérie.
En 1949,
parce que c'était un système
de de discrimination. Les classes A, c'était pour les les enfants de des Français,
des gens qui étaient français à part entière. Les classes B, c'était pour les indigènes.
Et c'est ce qui explique dans que dans les écoles primaires d'Algérie à l'époque, il y avait deux cours :
une cour pour les indigènes et une autre pour les Français à part entière.
Et El Hadj-Sadok m'a dit que Naegelen, quand il a découvert ça, il était, en tant qu'ancien ministre de l'Éducation, scandalisé. Il lui a dit : « Ça existe encore, ça ?
Ça aurait été admis en 1849, mais en 1949,
il faut mettre fin à cela immédiatement. »
Et donc il a réussi.
Et sa grande réussite,
c'est la réforme, justement, des médersas dont il était l'un des brillants sujets,
qu'il a réussi à transformer en collège en lycées franco-musulmans.
Une réforme qu'il a réussi à faire passer en 1951.
Et donc il les a transformés en lycées qui préparaient à un baccalauréat.
Et il a réussi aussi à ouvrir des établissements du même type, mais pour les filles.
Étant entendu que les les filles étaient les premières victimes
des discriminations coloniales. Les IIIe et IVe Républiques n'étaient pas très favorables
à l'instruction des jeunes filles algériennes.
Et beaucoup de de spécialistes français, comme Louis Massignon,
disaient que le cheikh Ben Badis avait fait pour l'émancipation de la fille algérienne beaucoup plus
que les les IIIe et IVe Républiques réunies. La Troisième République, parce que le cheikh Badis est mort en en 40.
Parce que le cheikh Badis, Ben Badis a a dispensé les jeunes filles
du versement des droits dans les médersas libres des oulémas.
Et donc El Hadj-Sadok a réussi cette réforme malgré les vents contraires, malgré l'opposition qu'il y avait
à Paris, où on se désintéressait totalement des problèmes
éducatifs au profit du tout sécuritaire.
Et c'est grâce à un sous-préfet musulman qui était le fils de son maître, Mohammed Ben Cheneb,
Rachid Ben Cheneb était préfet hors cadre au ministère de l'Intérieur.
C'est grâce à à sa constance et à ses interventions répétées
que la réforme proposée par El Hadj-Sadok
a été adoptée en 1951.
Et dès la rentrée de 51, le nombre d'élèves des médersas,
devenus lycées franco-musulmans, est monté en flèche.
Les les familles qui se méfiaient des médersas ont accepté de scolariser leurs enfants dans les lycées franco-musulmans parce que ça leur ouvrait toutes sortes de débouchés,
alors qu'il n'y avait que trois débouchés du temps des médersas.
Et El Hadj-Sadok a été Dans le même temps, il était assistant à l'université d'Alger, à la faculté de lettres,
avec les orientalistes de l'époque,
comme Cantineau, comme
Pérès ou Bousquet ou
Marius Canard.
Et il a été
il a été vice-président du jury d'agrégation
à Paris, où il venait tous les ans.
Et c'est à ce titre qu'il a été reçu par le général de Gaulle en 1958, quand le général de Gaulle était encore à Matignon,
pour une consultation concernant l'encouragement de l'enseignement de la langue arabe.
El Hadj-Sadok m'a dit« Le général de Gaulle m'a interrogé sur le nombre de reçus
et quand je lui ai dit qu'il n'y en avait que trois ou quatre, il m'a dit : "C'est très peu, il faut aller jusqu'à 30 par an." »
Et donc, grâce à Laoust
et aux autres membres, ils ont été jusqu'à recevoir
30 agrégés par an.
Et c'est c'est l'année aussi où le général de Gaulle a réglé par ordonnance le problème de l'enseignement de l'arabe dans les écoles primaires en Algérie, où c'était interdit. Tous les syndicats
de gauche étaient hostiles à l'enseignement de la langue arabe dans le primaire parce qu'elle était considérée comme une langue morte,
comme une langue incompatible avec la laïcité pour cause de contenu religieux et comme langue étrangère,
décrétée étrangère par le Conseil d'État en 1933.
Alors le général de Gaulle a trouvé que c'était c'était complètement obsolète ce genre de considération, il a réglé le problème par décret.
C'est ce qui fait que les les élèves des écoles primaires en Algérie, là où il y avait des maîtres,
ont eu des maîtres d'arabe à l'école primaire. Tout ça, on le doit
à la consultation donnée par El Hadj-Sadok
au général de Gaulle.
Et le général de Gaulle a fini par le nommer en 1961 inspecteur d'arabe en France,
parce qu'il n'y avait pas de poste d'inspecteur d'arabe en France, il n'y en avait qu'en Afrique du Nord.
Et El Hadj-Sadok, qui était proviseur du lycée franco-musulman de Ben Aknoun depuis 56,
il a remplacé
un proviseur là qui était lui-même un ancien des médersas, le cheikh Ibnou Zekri.
Et donc il a été le premier
inspecteur d'arabe en France, tout en restant membre du jury de l'agrégation d'arabe jusqu'à ce qu'il parte à la retraite
en 1972, je crois.
Et il est mort en l'an 2000,
à 93 ans. Il a laissé le manuscrit de mémoires qui sont d'un grand intérêt,
parce qu'il a conservé ses notes quand il était dans le cabinet de Naegelen.
Et j'espère que sa famille finira par publier ce manuscrit qui sera d'un grand intérêt
pour les lecteurs et notamment pour les historiens de l'Algérie,
surtout en cette
année de célébration du cinquantenaire de l'indépendance algérienne.