Jean-Claude PenradAlors, la présence de l'islam en Afrique orientale et dans l'océan Indien occidental est assez ancienne.
Pour ce qui est des confréries musulmanes et des groupes soufis, c'est beaucoup plus récent puisque c'est à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle que les confréries se sont installées dans la région.
Pour l'islam, c'est vrai que on peut faire remonter l'origine d'une présence musulmane probablement VIIIe-IXe siècle, enfin, certainement VIIIe siècle d'après ce que disent les archéologues. Mais pour les confréries, les premières qui soient arrivées dans la région, c'est-à-dire sur la côte du Kenya, de Tanzanie, dans les îles, c'est probablement la Qadiriyya, et la Chadhiliyya, et la Rifa'iyya.
Alors, la Chadhiliyya, c'est la branche Yashrutiyya qui s'est manifestée dans cette région-là. Elle est arrivée directement de Palestine, contrairement aux autres confréries qui sont arrivées par des relais locaux, par la mer, avec ces mouvements des boutres, des bateaux qui amenaient des voyageurs, des commerçants. Ces confréries étaient arrivées par ce biais-là.
Alors pour ce qui est de la Chadhiliyya Yashrutiyya, elle est arrivée, elle, cette confrérie, directement de Palestine, de Saint-Jean-d'Acre, de Acre, où elle s'était développée. Et c'est un personnage de la ville d'Itsandra à la Grande Comore, cheikh Abdallah Darwesh, qui alors qu'il était parti pour aller en pèlerinage à La Mecque en passant d'abord par Zanzibar, après son pèlerinage, il a voulu continuer son voyage jusque en Palestine. Et là, il a rencontré le cheikh Ali Nour al-Din al-Yashruti, le calife de cette branche de la Chadhiliyya à Acre, à Saint-Jean-d'Acre. Et il a été initié par lui et introduit dans la Chadhiliyya.
Il est resté quelque temps. Il a participé aux dhikrs et aux activités de la confrérie à Saint-Jean-d'Acre, et puis il est retourné aux Comores où il est revenu dans son village d'origine, Itsandra. Et là, il a formé des premiers cercles, je dirais pas vraiment de disciples, mais en tout cas de gens qui étaient intéressés par l'étude des courants soufis et par la mystique au sein de l'islam. Et il a réuni chez lui et dans la mosquée d'Itsandra des gens avec qui il avait des conversations, qu'il a formés. Et puis,
par contre, il a eu quelques difficultés à développer la confrérie dans l'île de la Grande Comore et dans l'archipel des Comores et au-delà, puisqu'il était un personnage qui était situé dans les hiérarchies sociales dans une position qui lui permettait pas d'avoir une autorité importante sur les autres. C'est lorsqu'il a rencontré le sayyid Muhammad al-Ma'ruf, donc un descendant du Prophète, du clan des Abu Bakr bin Salim originaire du Sud-Yémen, lorsqu'il a rencontré sayyid Muhammad, ils se sont liés d'amitié, et il a introduit sayyid Muhammad dans la voie de la Chadhiliyya Yashrutiyya.
Et c'est sayyid Muhammad al-Ma'ruf qui va être le vrai propagateur de la confrérie, à la Grande Comore d'abord, mais aussi sur l'île d'Anjouan par la suite, à Madagascar et à Zanzibar. Et c'est lui qui va jouer un rôle très important pour réunir des daïras, des cercles de la confrérie, dans l'archipel et en Afrique orientale.
À partir du moment où la confrérie va se développer à Zanzibar, elle va introduire à la confrérie des gens originaires de la côte et aussi des gens originaires de l'intérieur du continent qui étaient convertis à l'islam. Et cette confrérie va donc diffuser le long des routes caravanières jusque en Afrique centrale, dans la région des Grands Lacs, au Kenya, en Ouganda, au sud de la Tanzanie, notamment à Kilwa, où là, il y avait le cheikh Hussein de Kilwa qui a fondé une grande école coranique et qui a surtout développé considérablement la confrérie sur le continent, dans la région de Kilwa et au-delà, jusqu'au Mozambique, puisque cette confrérie s'est beaucoup développée.
Du côté des Comores, la zaouïa de Moroni s'est développée de façon extrêmement importante. Et le charisme de cheikh Muhammad a fait en sorte que beaucoup de personnages qui se situaient dans les hiérarchies politiques et sociales de l'île, et bien se sont retrouvés autour de lui pour des pratiques mystiques, pour une initiation mystique. Et donc, s'est développé là tout un réseau confrérique qui perdure jusqu'à aujourd'hui.
Alors pour ma part, j'ai rencontré la première fois la confrérie à Zanzibar. Et c'est cheikh Moussa, qui était le calife de la confrérie à Zanzibar à l'époque, qui m'a présenté sa confrérie et qui m'a permis de filmer un dhikr, qui était la commémoration de l'anniversaire du décès de sayyid Muhammad al-Ma'ruf. Parce qu'il faut savoir que en Afrique orientale, chaque année, cette commémoration est célébrée par un grand dhikr partout où la confrérie est établie. C'est ainsi que par exemple au Kenya, dans la région de Nakuru, l'un de ses descendants, l'un des descendants de sayyid Muhammad al-Ma'ruf qui est décédé cette année ou il y a un an à peu près, avait fondé au centre du Kenya, donc là aussi un cercle de la confrérie. Et là, il y avait un grand dhikr en l'honneur de son grand-père. Lui-même, le petit-fils, dirigeait la branche locale qui maintenant continue sous la direction d'autres califes.
Alors à Zanzibar, j'ai rencontré cheikh Moussa dans une période qui était assez difficile pour la confrérie. Parce que au moment de la révolution de Zanzibar dans les années 64, les activités confrériques ont été extrêmement limitées parce que le pouvoir politique, à l'époque, avait peur des rassemblements. Donc dès que les gens se réunissaient, ça faisait peur. Donc une réunion pour un dhikr, c'était mal vu. Donc il y a eu une extinction de pas mal de courants soufis, qui était aussi due au fait que certains des lettrés et des des croyants qui avaient ces pratiques mystiques et qui avaient les connaissances étaient aussi d'origine arabe. Et on sait très bien que au moment de la révolution de Zanzibar en 64, les Arabes ont été massacrés ou chassés. Donc à ce moment-là, il y a eu une chute de l'activité des confréries. Et cheikh Moussa, qui était originaire d'Itsandra, comme cheikh Abdallah Darwesh, est lui venu s'établir à Zanzibar plus tard et a redonné vie, en quelque sorte, à la confrérie.
Et c'est par son intermédiaire donc que j'ai pris le contact avec la confrérie, et je suis allé plus tard à la source, donc à Moroni aux Comores, pour continuer mon travail de terrain et de fréquentation des membres de la confrérie Yashrutiyya. Et là aussi, j'ai eu l'occasion de filmer un certain nombre de dhikrs et de comprendre aussi comment cette confrérie, bien qu'elle ait une pratique commune, a aussi des diversifications sociales. C'est-à-dire que dans le développement de la confrérie, il y a des particularités locales qui se développent, il y a des rivalités de personnes aussi éventuellement qui peuvent s'imposer, et qui traduisent non pas des divergences religieuses, mais des différences sociales. Ainsi, les descendants de sayyid Muhammad al-Ma'ruf qui étaient considérés comme des sayyid, des descendants en ligne paternelle, aimaient ou aiment toujours avoir une prééminence sur d'autres descendants qui peuvent être aussi des descendants de sayyid Muhammad al-Ma'ruf, mais par une voie maternelle par exemple, donc ils n'ont pas le titre de sayyid. Et donc là, ce genre de petits conflits et bien a pu avoir des développements particuliers et faire en sorte que certaines branches de la confrérie et bien étaient plus ou moins séparées dans dans les cérémonies, même s'il y a toujours un moment où on se retrouve pour les grands événements de la confrérie et bien sûr des grands événements qui marquent la vie de tous les musulmans dans la région et dans le monde entier.
Alors bon, depuis le début du XXe siècle où la confrérie s'est implantée aux Comores, il y a eu un lien permanent avec le cœur de la confrérie, donc avec la famille al-Yashruti qui était établie à Acre jusqu'à ce qu'en 1948, il y ait la création de l'État d'Israël et donc le territoire de Acre, de Saint-Jean-d'Acre, n'était plus un territoire politiquement palestinien mais était devenu une partie du territoire israélien. Donc la famille Yashruti a migré à Beyrouth, et elle a dirigé l'ensemble de la confrérie au niveau mondial à partir de Beyrouth jusqu'à la guerre civile libanaise. Et à partir de ce moment-là, la famille a migré à Amman en Jordanie, mais les contacts ont toujours été maintenus avec les branches confrériques aux Comores et en Afrique orientale jusqu'à aujourd'hui. Il y a même eu des voyages dans les années 60 de membres de la famille Yashruti et de et de membres de la confrérie au Liban ou ou des Palestiniens dans l'émigration qui sont allés aux Comores visiter les cercles de la Chadhiliyya et et peut-être même à Zanzibar, mais là, je n'en ai pas de certitude. Et dans l'article que j'ai publié dans dans cet ouvrage sur la Chadhiliyya sur la Chadhiliyya en général, il y a quelques photos qui montrent justement les liens qu'il y avait entre les Comores, l'Afrique orientale et le siège de la confrérie dans les différents lieux du Proche-Orient où elle a été établie, par-delà les vicissitudes politiques.