Saïd BranineBienvenue dans Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Éric Geoffroy pour parler de la poésie dans le soufisme.
Bienvenue Éric Geoffroy. Vous êtes islamologue, spécialiste du soufisme reconnu à l'échelle internationale. Vous êtes l'auteur de plusieurs ouvrages dont celui-ci qui vient de paraître aux éditions du Seuil, intitulé Un éblouissement sans fin, la poésie dans le soufisme. Vous évoquez l'expérience spirituelle de trois maîtres soufis à travers la poésie.
Éric GeoffroyTout à fait. Pourquoi j'ai fait ce livre, finalement ? Parce que la plupart des poèmes qui s'y trouvent sont beaucoup chantés ou presque psalmodiés, entre guillemets, lors des séances de samaa, c'est-à-dire de chants spirituels, dans les différentes branches de la confrérie alawiyya, celle du cheikh Bentounès, mais également d'autres branches dans le monde, y compris jusqu'aux États-Unis et jusqu'en Indonésie.
Il se trouve que même les chanteurs, pourtant pénétrés de ces poèmes et de ces chants, n'avaient pas vraiment accès au sens. La poésie soufie est ce qui permet peut-être le mieux de rendre compte d'une expérience spirituelle presque indicible. Elle se coule dans le moule poétique et aussi bien sûr en prose, mais moins, parce que la poésie permet de s'échapper.
Je remarque dans le livre que les poèmes sont écrits hors de la métrique arabe classique. Ils ont leur propre métrique, leur propre rythme. C'est ainsi comme une musique spirituelle, bien sûr, qui pénètre directement le cœur.
Le statut du chant et de la poésie
Saïd BranineComment expliquez-vous justement que certains musulmans pensent que le chant, la poésie et la danse sont interdits en islam ?
Éric GeoffroyÉcoutez, ils se basent sur quelques versets et l'un ou l'autre hadith qui ont été réfutés, notamment par cheikh al-Bouti, par d'autres, et par Mohammed al-Ghazali, le cheikh d'Égypte mort en 1996, ainsi que bien d'autres. Le grand Ghazali, mort en 1111, a écrit Kitab al-Samaa, où il justifie la musique. Tout est dans l'intention : lorsque la musique va vers le beau, elle est tout à fait mustahabb, c'est-à-dire tout à fait louable, elle est même recommandée. Une musique vile, telle que la techno ou une autre musique moderne, est à proscrire, mais c'est une affaire d'ijtihad personnel, d'appréciation personnelle.
L'ensemble des oulémas sunnites nous dit qu'il n'y a pas de statut, de hukm légal. Nous avons au contraire des hadiths et des versets du Coran qui montrent l'inverse : lorsque le cœur s'émeut, le corps peut s'émouvoir et bouger aussi. Il faut lire ces textes anciens où l'on voit que les grandes séances de samaa, d'oratorios ou de concerts spirituels, souvent a cappella ou parfois avec un daf ou une flûte, réunissaient à Bagdad ou à Damas, à l'époque abbasside, les plus grands oulémas.
On nous dit que lorsque tel grand alim, tel grand savant avait un wajd, un état spirituel particulier à l'écoute de tel ou tel vers, il envoyait son turban en l'air parce que cela se faisait. Avec les siècles, on est rentré dans un puritanisme et un rigorisme qui n'étaient pas de mise à l'époque.
Saïd BranineOn y reviendra tout à l'heure, justement. Vous parlez notamment de la notion de dhikr, terme générique, polysémique, qui signifie notamment réminiscence, souvenir, invocation.
Éric GeoffroyTout à fait, c'est le souvenir et le rappel.
Saïd BranineC'est un des noms du Coran, dhikr, hein, le rappel du tawhid donné à Adam. Vous rappelez à ce sujet que tous les spirituels musulmans s'accordent de façon unanime à dire qu'il faut pratiquer le dhikr.
L'importance centrale du dhikr
Éric GeoffroyBen écoutez, je prends une fatwa de l'imam Souyouti, grand savant égyptien mort en 1505, alim lui-même rattaché à un maître soufi. Souyouti a fait une fatwa disant : « Mais vous musulmans, vous ne pratiquez pas le dhikr ? » Hein, il dit cela alors qu'un des passages coraniques affirme : Wa la-dhikrou Allahi akbar, « Certes l'invocation de Dieu est plus grande. »
Souyouti nous dit qu'elle est plus grande que tous les autres piliers et tous les actes rituels de l'islam. Pourquoi ? Parce que je peux pratiquer le dhikr à tout moment, en toute circonstance, sauf aux toilettes, au lit, debout, assis, couché, comme le dit le Coran à la sourate 3, versets 190 et 191.
Quand on prend les sources scripturaires, le Coran, le hadith qudsi où Dieu parle à la première personne par la bouche du Prophète, et le hadith nabawi, les propos du Prophète, nous avons des centaines d'incitations à pratiquer le dhikr, l'invocation de Dieu. Or, ce n'est pas ce que font les musulmans, ou très peu. Tout au plus, après la prière, ils font 33 fois, 33 fois, etc. Mais le dhikr, c'est invoquer les noms divins, invoquer des énergies positives qui nous aident personnellement et qui peuvent aider le monde aussi, la oumma et l'humanité dans son ensemble, qui en a bien besoin, hein.
Saïd BranineVous évoquez une autre notion qui est celle du tawhid, l'unicité de Dieu. Sur cette notion, vous affirmez que les spirituels musulmans ont distingué plusieurs degrés du tawhid.
Les degrés du tawhid
Éric GeoffroyBien sûr. Et là, je ne cite même pas des soufis patentés, mais par exemple Zakariyya al-Ansari, grand faqih, grand juriste chaféite de la fin de l'époque mamelouke, également soufi. Il dit quelque part qu'il faut passer à un moment de sa vie, hein, du 'ilm at-tawhid au hal at-tawhid. Il faut passer d'une science encore extérieure du tawhid, de l'unicité, une science encore duelle où je suis l'observant face à l'observé qui est Dieu, ou le contemplant face au contemplé qui est Dieu, au hal at-tawhid, à l'état intérieur de tawhid.
Tout l'enseignement des premiers soufis comme Junayd, reconnu comme vraiment orthodoxe, pose la question : qu'est-ce, c'est quoi le tawhid ? Ce n'est pas uniquement dire que Dieu est unique. Qu'est-ce que cela implique ? Si je dis que Dieu est unique quelque part sur son trône ou dans le ciel et que je mène l'humanité qui se débrouille comme elle peut, je suis dans la dualité : il y a Dieu quelque part et il y a l'humain. L'unicité investit tous les plans de l'être. Puisque Dieu envoie ses signes en permanence, le tawhid doit être vécu en nous-mêmes, hein.
Dans le Ihya 'Ulum al-Din, sa somme islamique, l'imam Ghazali dégage quatre niveaux de tawhid. Il y a le niveau le plus exotérique, le plus extérieur : je reconnais qu'il n'y a de dieu que Dieu, ce qui assure le salut exotérique et l'accès au paradis si les gens fonctionnent ainsi. Puis il entre dans l'introspection et l'intériorisation pour arriver au quatrième degré : Laysa illa Allah, hein, ou La mawjuda illa Allah.
L'imam Ghazali annonce en fait Ibn Arabiil n'y a d'être que l'être de Dieu. Qu'est-ce que cela implique ? En tant que créatures, et c'est d'ailleurs ce que dit la physique quantique actuellement, nous n'avons aucune essence autonome. Toute notre existence, nous l'empruntons à Dieu, qui est le seul être, al-Wujud al-Haqq.
Saïd BranineVous préconisez, Éric Geoffroy, une théologie de l'humilité.
L'illusion de s'approprier Dieu
Éric GeoffroyOui, je crois qu'on en a d'autant plus besoin actuellement que beaucoup de ceux qui parlent au nom de l'islam s'approprient en quelque sorte Dieu. Ils en font leur chose au nom de la nation, ce nationalisme moderne qui remplace ou qui est l'avorton, le rejeton du tribalisme arabe ancien, il faut le dire, ou bien au nom d'une idéologie.
Au lieu d'être humbles dans notre approche de Dieu, qui est toujours au-delà de notre pauvre raison humaine, de nos sensations et de nos perceptions très réduites et très déficientes, ces gens-là vont affirmer : « Dieu c'est ça, ses attributs c'est ça. » Ils imposent ainsi leur propre réductionnisme.
Pourtant, les plus grands oulémas nous disent que lorsque nous abordons le mystère divin, le ghayb, nous sommes, pour reprendre un terme arabe central chez les soufis comme chez les grands savants, dans la hayra, c'est-à-dire dans la grande perplexité, dans l'éblouissement. Comment conjuguer l'unicité divine et la complexité ou la multiplicité du monde ? Comment conjuguer le fait que, comme le dit un hadith qudsi : « Ni ma terre ni mon ciel ne me contiennent, seul me contient le cœur de mon serviteur croyant, fidèle » ? Comment le cœur de l'être humain peut-il contenir Dieu alors que le cosmos ne le peut pas ?
Il y a là tous ces paradoxes et tous ces émerveillements qui ouvrent la polysémie du Coran et de multiples sens dans notre compréhension de l'islam. Malheureusement, certains qui parlent aujourd'hui au nom de l'islam réduisent, formalisent et font violence à la pensée islamique, qui était extrêmement plurielle et multidimensionnelle par le passé. Ils imposent cela via Internet notamment.
De la perplexité à l'humilité spirituelle
C'est un grand problème, d'autant plus que chez les compagnons mêmes du Prophète, il y avait cette ouverture à la perplexité de la Révélation, alors qu'ils étaient proches de lui. Nous avons cette parole incroyable d'Abou Bakr, grand ami, beau-père et premier calife du Prophète (sallallahu 'alayhi wa sallam), qui dit : « Al-'ajzu 'an al-idrak idrak », c'est-à-dire : l'impuissance à percevoir est en soi un mode de perception. C'est ce qu'on appellera plus tard, y compris à un certain niveau dans une certaine théologie chrétienne, la théologie négative. Je ne peux pas partir de ma pensée humaine pour réifier Dieu ou l'identifier : Dieu est toujours bien au-delà de mes propres perceptions.
C'est aussi le sens de la crise de l'imam Ghazali, hein. Ce grand savant qui maîtrisait toutes ces sciences dialectiques et exotériques à Bagdad réalise que tout lui échappe et qu'il vit dans l'illusion des sens, sans être dans la perception de Dieu, hein. Il traverse six mois de crise où il ne peut plus parler. Il s'agit d'un retrait salvateur qui va lui permettre, après dix à onze ans de pratique et de retraite spirituelle avec les soufis, de dépasser ce silence pour nourrir et féconder la oumma.
Aujourd'hui, on voit des gens à peine formés, qui écoutent tel ou tel imam, vont sur Internet et vous disent : « L'islam c'est ça, Dieu c'est ça. » L'humilité existait chez les compagnons du Prophète, chez les grands imams et chez les grands oulémas. On la retrouve d'ailleurs dans les sciences actuelles, en sciences physiques. Voyez-vous ?
C'est là un véritable enjeu, et tout le génie de l'islam réside dans le fait que sa profession de foi commence par une négation : « La ilaha illa Allah ». Je nie toutes mes projections et toutes mes perceptions, parce que Dieu est au-delà de tout cela. Il faut acter cette réalité et ne pas se limiter à un simple témoignage formel. Certains spirituels considèrent d'ailleurs que ceux qui prononcent « La ilaha illa Allah » de manière purement formelle font un faux témoignage, reprenant le terme juridique shahadat az-zour. Est-ce que tu as véritablement perçu que « La ilaha illa Allah », ou est-ce que tu le dis formellement avant de retourner à ton match de foot ou à autre chose qui va te distraire de l'unicité divine ? Croyez-vous ?
L'enjeu est considérable. Actuellement, alors que l'islam est idéologisé, travesti et instrumentalisé par telle ou telle idéologie, il faut dire non. Je refuse ces fausses appropriations et ces fausses identifications, et je demande à revenir à mon espace et à ma liberté intérieurs, tels que le Coran, le hadith et le Prophète incitent à les découvrir.
Une parole vivante et continue
Saïd BranineDernière question : vous affirmez que l'islam a évolué vers un formalisme, un juridisme desséchant dont on mesure les conséquences aujourd'hui.
Éric GeoffroyPrécisément, cette expérience spirituelle formulée en termes poétiques nous permet d'y répondre, même s'il faudrait avoir le temps d'en parler davantage. La forme arabe en est tantôt la fusha, littérale ou littéraire, tantôt dialectale, car ce qui comptait pour ces auteurs, c'était d'exprimer leur expérience dans le moule de l'époque et d'être compris des jeunes. Ce sont des cheikhs algériens qui écrivent ; lorsqu'il y a du dialectal, c'est du dialecte oranais ancien, de l'ouest algérien.
Ce qu'ils expriment relève, par comparaison avec le Coran, du tanjim, c'est-à-dire d'une diffusion étoilée. Le Coran n'est ni univoque ni unidimensionnel. Ces poèmes sont donnés sur un mode synthétique, comme le Coran, et l'on se rend compte qu'ils recèlent une pluralité de sens infinis, où chacun prend ce qui convient à son niveau. Il en est de même pour le Coran. L'imam Ali disait bien : « Ce n'est pas le Coran qui parle, ce sont les hommes qui le font parler. »
Saïd BranineVous voulez dire par là aussi que la révélation du sens du Coran n'est jamais terminée ?
Éric GeoffroyBien sûr. C'est un hadith du Prophète, validé notamment par l'imam Ghazali : « Lis le Coran comme s'il t'était révélé à toi », à chacun, à chaque instant, hein. Nous avons des commentaires là-dessus.
La révélation de type prophétologique, la nubuwwa, a certes eu lieu en Arabie, descendue sur un homme, Mohammed ibn Abdallah, devenu le Messager d'Allah et l'envoyé de Dieu. Cela s'inscrivait dans un contexte précis, sur 23 ans. À sa mort, la prophétie légiférante s'arrête, mais la Révélation spirituelle et subtile continue jusqu'à la fin des temps.
Nous avons pour cela des versets coraniques, des hadiths et toute la tradition spirituelle de l'islam, même en dehors des milieux strictement soufis. L'imam Ghazali en parle très bien, ainsi que beaucoup d'autres, hein, car il ne faut pas réifier le Coran ni le réduire à sa propre dimension ou au peu que l'on sait. Mais nous en parlerons peut-être dans un autre entretien.
Saïd BranineMerci à vous, Éric Geoffroy. Je rappelle le titre de cet ouvrage que je vous recommande particulièrement, Un éblouissement sans fin, la poésie dans le soufisme, avec une préface du cheikh Khaled Bentounès, paru aux éditions du Seuil.