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Robert Malley, conseiller de Clinton et d’Obama, puis envoyé spécial sous Biden, raconte de l’intérieur trente ans d’échecs sur le conflit israélo-palestinien.

Robert Malley, figure clé de la diplomatie américaine, analyse trente ans d’échecs dans le processus de paix israélo-palestinien.POURQUOI LIRE :
  • Une perspective unique sur les négociations israélo-palestiniennes.
  • Une critique du rôle des États-Unis dans le conflit.
  • Des réflexions sur les erreurs historiques et les récits politiques.

 

Robert Malley : une plongée lucide dans trente ans d’échecs du processus de paix israélo-palestinien

Invité d’Oumma, Robert Malley est une figure majeure de la diplomatie américaine au Moyen-Orient. Il a exercé des responsabilités de premier plan sur la région auprès de trois présidents démocrates : Bill Clinton, Barack Obama et Joe Biden, notamment comme conseiller de Clinton pour les affaires israélo-arabes, coordinateur de la Maison-Blanche pour le Moyen-Orient, l’Afrique du Nord et le Golfe sous Obama, puis envoyé spécial des États-Unis pour l’Iran sous Biden.

Brillant spécialiste des relations internationales, universitaire de talent, diplomate expérimenté et fin connaisseur du conflit israélo-palestinien, Robert Malley est aussi un témoin privilégié de plusieurs décennies de négociations. Cette expérience au plus haut niveau de l’administration américaine donne une profondeur particulière à son analyse.

Avec Hussein Agha, il signe Demain c’est hier. Vie, mort et quête de la paix en Israël/Palestine, paru aux éditions Max Milo. Il y a des livres que l’on consulte, d’autres que l’on oublie rapidement. Et puis il y a ceux qu’il faut lire, conserver et avoir dans sa bibliothèque. Celui-ci appartient incontestablement à cette dernière catégorie. C’est un ouvrage exceptionnel et essentiel, qu’il faut impérativement lire pour comprendre ce qui s’est réellement joué derrière trente années de négociations, d’échecs diplomatiques, d’occasions manquées et de récits parfois reconstruits après coup.

Rarement un entretien sur le conflit israélo-palestinien donne autant le sentiment d’entendre quelqu’un qui a réellement été au cœur des événements. Robert Malley ne commente pas cette histoire de l’extérieur : il a participé à certaines des négociations les plus sensibles et observé de l’intérieur les mécanismes de la diplomatie américaine.

Une solution à deux États qui n’a jamais été une évidence

Le premier intérêt de l’entretien tient à sa remise en cause du récit simplificateur qui s’est imposé autour de l’échec du processus de paix. Robert Malley explique que la solution à deux États n’a jamais constitué, ni pour les Palestiniens ni pour les Israéliens, une évidence naturelle. Les Palestiniens y ont vu un compromis historique, tandis qu’une large partie de la société israélienne a longtemps rejeté l’idée même d’un État palestinien. Le processus engagé à partir des années 1990 reposait donc sur des attentes profondément divergentes.

Robert Malley insiste sur un élément essentiel : l’adhésion au processus de paix ne signifiait pas que les deux peuples partageaient la même vision de son aboutissement. Du côté palestinien, l’acceptation d’un État sur les territoires occupés en 1967 représentait déjà, selon cette lecture, une concession considérable par rapport à la Palestine historique. Du côté israélien, l’idée de renoncer à des territoires conquis et d’accepter une souveraineté palestinienne demeurait profondément contestée.

Camp David : déconstruire le récit de « l’offre généreuse »

Sur Camp David, en juillet 2000, Robert Malley revient surtout sur une idée devenue presque un dogme : Yasser Arafat aurait, à lui seul, refusé une « offre généreuse » israélienne. Il ne nie pas les erreurs palestiniennes, mais rappelle qu’il n’existait alors ni texte final, ni cartes détaillées, ni proposition permettant de parler d’une offre formalisée. Son propos n’est pas d’absoudre un camp, mais de montrer combien les récits politiques reconstruits après coup peuvent durablement façonner les opinions publiques.

Ce récit de Camp David n’est pas, pour Robert Malley, une simple querelle historique. Il estime qu’il a profondément pesé sur la suite des événements, notamment en contribuant à installer dans une partie de l’opinion israélienne et occidentale l’idée selon laquelle les Palestiniens auraient refusé la paix par principe. Une interprétation qui, selon lui, ne rend pas compte de la complexité des négociations ni des concessions attendues de chaque partie.

Le bilan désastreux de la médiation américaine

La critique la plus sévère vise cependant les États-Unis. Robert Malley, qui a servi plusieurs administrations démocrates, dresse un bilan particulièrement sombre de leur rôle : médiation biaisée, absence de pression réelle sur Israël, marginalisation d’autres acteurs et maintien artificiel d’un processus de paix qui ne correspondait plus à la réalité du terrain. Il rapporte également les doutes de Barack Obama sur l’incapacité américaine à traduire ses déclarations en actes.

C’est l’un des passages les plus forts de l’entretien. Robert Malley s’interroge sur le paradoxe d’une Amérique qui, au sommet de sa puissance, disposait d’une influence diplomatique considérable mais n’a pas été capable de transformer cette puissance en règlement politique. Selon lui, Washington a entretenu l’illusion d’un processus de paix tout en refusant de modifier véritablement le rapport de force entre Israéliens et Palestiniens.

Barack Obama et les limites de la politique américaine

Robert Malley revient également sur Barack Obama, qu’il présente comme le président américain avec lequel il a travaillé qui comprenait le mieux la question palestinienne. Non qu’Obama partageât nécessairement toutes les positions palestiniennes, mais il en percevait, selon lui, les ressorts historiques et politiques.

L’ancien président américain aurait ainsi compris l’une des contradictions centrales de la politique de Washington : affirmer vouloir une solution à deux États tout en refusant d’exercer une pression suffisante pour rendre cette solution possible. Pour Robert Malley, une politique qui ne fait payer aucun coût au maintien du statu quo a peu de chances de provoquer un changement de trajectoire.

Le 7 octobre et l’échec d’une stratégie

L’entretien devient particulièrement éclairant lorsqu’il aborde le 7 octobre et la guerre à Gaza. Malley refuse les explications faciles. Il insiste plutôt sur l’aveuglement stratégique israélien, persuadé que le Hamas resterait contenu grâce à quelques concessions économiques, alors que, selon lui, de nombreux signaux annonçaient une explosion possible.

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Il se montre néanmoins prudent sur les informations selon lesquelles Benjamin Netanyahu aurait été précisément averti de l’imminence d’une attaque. Pour  Robert Malley, la question essentielle se situe ailleurs : dans l’incapacité à comprendre qu’une politique consistant à maintenir durablement Gaza sous pression tout en accordant ponctuellement quelques mesures d’assouplissement ne pouvait constituer une stratégie politique viable à long terme.

Quand la victoire militaire devient un échec stratégique

L’un des fils conducteurs du livre apparaît alors clairement : la différence entre victoire militaire et victoire politique. Israël peut obtenir des succès militaires majeurs sans pour autant résoudre les problèmes politiques qui sont à l’origine des conflits.

Robert Malley et Hussein Agha observent cette mécanique sur plusieurs décennies, du Liban à la Palestine et jusqu’aux affrontements régionaux les plus récents. Une supériorité militaire peut permettre de gagner une bataille ou d’affaiblir un adversaire, mais elle ne suffit pas, selon leur analyse, à construire un ordre politique durable.

Aux États-Unis, un changement profond

L’ancien conseiller américain observe aussi un changement profond aux États-Unis. Dans le camp démocrate, le soutien inconditionnel à Israël est davantage contesté ; chez certains républicains proches de l’« America First », c’est le coût de l’alliance et l’implication américaine dans les guerres régionales qui sont remis en question.

Robert Malley souligne particulièrement l’évolution des jeunes générations américaines, dont le regard sur le conflit a été profondément transformé par la guerre à Gaza. Pour la première fois, estime-t-il, des responsables démocrates doivent également tenir compte d’un électorat susceptible de leur reprocher non pas un manque de soutien à Israël, mais au contraire une absence d’attention aux droits et aux souffrances des Palestiniens.

Du côté républicain, le phénomène est différent. Une partie de la mouvance « America First » questionne l’ampleur de l’aide américaine à Israël et refuse que Washington soit entraîné dans de nouveaux conflits au Moyen-Orient. Robert Malley prend toutefois soin de distinguer ce courant isolationniste d’autres franges dont les discours peuvent relever de l’antisémitisme, qu’il condamne sans ambiguïté.

Imaginer d’autres formes de coexistence

Le livre replace ainsi Oslo, Camp David, l’échec de la solution à deux États et le 7 octobre dans une histoire longue. Il ne propose pas de solution miracle, mais invite à imaginer d’autres formes de coexistence.

C’est aussi l’une des pistes les plus stimulantes de l’ouvrage. Après trois décennies d’échec de la solution à deux États telle qu’elle a été envisagée, Robert Malley et Hussein Agha refusent de considérer que toute perspective politique serait définitivement morte. Ils évoquent la possibilité de réfléchir à d’autres architectures : fédérations, confédérations, formes de souveraineté partagée ou plus souple. Non comme un programme clé en main, mais comme une invitation à sortir des schémas qui ont jusqu’ici échoué.

Un témoignage rare de l’intérieur

Ce qui frappe dans cet entretien, c’est surtout la précision du propos, le refus des récits manichéens et la volonté de reconnaître les responsabilités et les erreurs des différents protagonistes. Une démarche qui tranche avec les débats souvent superficiels et spectaculaires des plateaux télévisés.

Robert Malley possède surtout une qualité devenue rare dans le débat public : il parle de négociations auxquelles il a lui-même participé et de responsables politiques qu’il a directement côtoyés. Il ne commente pas seulement l’histoire diplomatique : il en a été l’un des acteurs et des témoins privilégiés. Cela donne évidemment à son analyse une profondeur particulière.

Demain c’est hier apparaît ainsi comme un ouvrage majeur pour comprendre trente années d’échecs diplomatiques et les impasses actuelles. Un livre passionnant et incontournable pour qui veut dépasser les slogans et comprendre ce qui s’est réellement joué dans les coulisses du processus de paix israélo-palestinien.

Demain c’est hier. Vie, mort et quête de la paix en Israël/Palestine, paru aux éditions Max Milo.

 

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