Bismi Allāhi ar-Raḥmāni ar-Raḥīm, wa-l-ḥamdu li-Llāhi Rabbi l-ʿālamīn, wa-ṣallillāhumma ʿalā Sayyidinā Muḥammad wa-ʿalā ālihi wa-ṣaḥbihi ajmaʿīn.
On m'a convié, donc, à Oumma.com à vous faire un petit compte-rendu du livre qui vient de sortir récemment aux éditions Entrelacs et que j'ai eu l'honneur de publier. C'est un livre qui concerne l'entourage féminin du Prophète, sallallahu ʿalayhi wa sallam, et bien entendu, la première question qu'on peut se poser, c'est la motivation du livre.
Ce qui m'est apparu à la lecture de la vie, fût-elle succincte, de certaines de ces compagnes du Prophète, enfin de cet entourage féminin du Prophète, c'est que c'était des femmes qui étaient finalement très différentes de l'image d'Épinal qu'on peut se faire de la femme musulmane, que ce soit d'ailleurs dans les sphères musulmanes contemporaines ou que ce soit a fortiori en Europe et en Occident de manière plus générale.
On s'aperçoit, paradoxalement, qu'elles ont joué un grand rôle historique et que le Prophète, sallallahu ʿalayhi wa sallam, contrairement à ce qu'on aurait pu imaginer, a souvent pris en compte leurs avis, leurs décisions, leurs points de vue. Ce qui ne veut pas dire, bien entendu, que c'étaient des précurseurs du féminisme moderne, c'est pas du tout ce que je veux dire non plus, c'est pas mon propos, mais elles ont eu un rôle beaucoup plus important qu'on ne peut l'imaginer.
À titre d'exemple, on voit le rôle, je crois que c'est Sayyida Hafsa, il me semble que c'est elle, ou Maymouna, je sais plus, j'ai un petit trou de mémoire, peu importe, mais qui, le jour de Hudaybiyyah, quand le Prophète, sallallahu ʿalayhi wa sallam, s'est vu contraint de quitter La Mecque sous la pression des Quraychites qui ne voulaient pas leur laisser faire la omra, le Prophète a ordonné à ses compagnons de se désacraliser en se coupant les cheveux. Et les compagnons étaient absolument décidés à en découdre, ils trouvaient que c'était une décision non pas mal placée, ils ne se permettaient pas de juger le Prophète, mais ils estimaient qu'ils auraient très bien pu passer en force et contraindre les Quraychites pour faire cette omra coûte que coûte, ne leur en déplaise.
Et bien, le Prophète, bien entendu, quand il a appris leur décision et leur obstination, a dit : « Halaka al-muslimūn », les musulmans sont perdus. Et le Prophète a été vraiment très très dépité de leur comportement, qui pouvait se comprendre d'une certaine manière, mais qui était quand même une mukhālafa, une espèce d'opposition à Dieu et à Son envoyé, et qui, de ce fait, ne pouvait avoir que des conséquences néfastes. Et il a fallu que ce soit une femme, alors en l'occurrence je pense que c'est Hafsa, Allāhu aʿlam, qui lui a dit : « Envoyé de Dieu, si seulement tu avais commencé toi-même à te désacraliser, c'est-à-dire à te couper les cheveux, et bien ils t'auraient suivi. » Et on voit que le Prophète, à ce moment-là, a dit : « Mais au fond, c'est un avis judicieux », se désacralise devant tout le monde et est suivi immédiatement par ses compagnons.
Donc ça, c'est un petit exemple de la façon dont ces femmes pouvaient intervenir dans la vie et dans les décisions de l'Envoyé de Dieu. Et c'est un exemple qui n'est pas du tout un exemple isolé, je l'ai cité parce qu'il est significatif, mais on a comme ça des dizaines et des centaines d'exemples dans la Sîra, dans la vie du Prophète, où on voit ces femmes peser sur ses décisions et peser du même coup, évidemment, sur les décisions de toute la communauté.
Et les femmes ont joué notamment un grand rôle dans la transmission de la science, de la science prophétique, du hadith notamment. Et on peut se rappeler à cet égard ce que disait Sayyida Aïcha, radiya Allāhu taʿālā ʿanhā, enfin ce que disait plutôt le Prophète de Sayyida Aïcha quand il disait : « Khudhū thulutha dīnikum ʿan hādhihi ash-shuqayrā’ », « Prenez le tiers de votre science de cette petite rousse. » Ce qui revient à dire que le Prophète invitait les plus grands de ses compagnons à venir chercher auprès de ses épouses, et éventuellement de celles qui avaient fait partie de son entourage féminin, de venir rechercher cette science prophétique dont un aspect ne pouvait être, du reste, que confié aux femmes dans l'intimité. Donc on voit l'importance considérable qu'elles ont jouée à cet égard.
Et il y en a même qui ont été cause de la révélation de certains versets. On peut se souvenir à cet égard du verset de la sourate Al-Mujādalah : « Qad samiʿa Allāhu qawla allatī tujādiluka fī zawjihā wa-tashtakī ilā Allāh », « Dieu a déjà entendu les propos de celle qui vient en découdre avec toi au sujet de son mari et qui se plaint à Dieu. »
Donc on voit que dans pas mal de circonstances de la vie du Prophète, les femmes ont joué un rôle sensible dans la transmission de ce qu'on appelait al-ʿilm, c'est-à-dire la science sacrée. Et ce rôle est loin d'être mineur, on peut le voir d'ailleurs à travers les chaînes de transmission où en tout cas dans les premiers siècles de l'islam, les femmes ont un rôle considérable.
L'objectif finalement que j'ai poursuivi en écrivant ce livre, bon qui n'est jamais qu'un compendium d'ouvrages anciens et contemporains existants sur le sujet, j'ai absolument rien inventé, j'ai repris des vies de femmes telles que je les avais trouvées dans différents passages d'auteurs musulmans, encore une fois anciens ou contemporains, et bien ce que j'ai voulu montrer, c'est que finalement, l'image de la femme qu'on a aujourd'hui, aussi bien dans les sociétés occidentales que dans les sociétés musulmanes, finalement est assez différente. C'est-à-dire la femme est un acteur majeur, même si c'est un acteur discret, c'est un acteur majeur, et c'est un acteur qui a un pouvoir très important.
C'est-à-dire que le Prophète lui-même, comme je l'ai dit, n'est pas insensible à leurs suggestions, il n'est pas insensible à leur façon de voir les choses. Et de ce point de vue là, ça défraie un petit peu la chronique. Donc on a des femmes, encore une fois, qui ont été des infirmières au combat, on a des femmes qui ont été même des guerriers au combat. Alors là, il y a un épisode absolument extraordinaire, c'est celui où Khalid ibn al-Walid, au cours d'une de ses batailles, est en train de perdre la bataille, ce qui n'est pas dans ses habitudes, c'est le moins qu'on puisse dire, et tout d'un coup, on voit un cavalier qui déboule, qui est tout habillé de noir et qui commence à tailler dans les rangs de l'ennemi et qui renverse par son courage le sort de la bataille. Et quand Khalid ibn al-Walid s'approche du cavalier en question pour voir, parce que c'est un cavalier qui est mulatham, qui est complètement voilé, et quand Khalid ibn al-Walid veut savoir à qui il a affaire, le cavalier refuse absolument de se découvrir devant lui.
Et alors là, Khalid ibn al-Walid commence un petit peu à se fâcher et lui dit carrément : « Mais écoute, si tu refuses de te dévoiler, moi je vais te dévoiler en public. » Il dit : « Ben si tu dévoiles », le cavalier de lui répondre : « Si tu veux dévoiler ton épouse, Khalid, tu n'as qu'à t'approcher de moi. » Et alors surprise, on s'aperçoit que le cavalier, et bien c'est l'épouse de Khalid ibn al-Walid, qui s'est aperçue que d'ordinaire, son époux, quand il partait au combat, emportait une qalansuwa, une espèce de chéchia qui était faite dans des reliquats de poils de barbe du Prophète, sallallahu ʿalayhi wa sallam, et qu'il l'emportait toujours au combat, et ce jour-là précisément, il avait oublié de le faire. Et elle s'est dit : « S'il part sans cette taqiya qui est faite dans les poils de barbe et des cheveux du Prophète, et bien il risque de perdre la bataille. » Donc elle s'en revêt, elle part au combat, elle renverse l'issue de la bataille, et on voit qu'une femme, encore une fois ici à elle seule, joue un rôle qui est absolument pas conventionnel. On imagine très difficilement aujourd'hui, par exemple, une femme dans une armée arabe ou même dans une armée autre qu'arabe jouer un rôle aussi décisif au sein d'une bataille contemporaine.
Donc finalement, ce qu'il faut retenir, et moi c'est pour ça que j'ai voulu écrire cet ouvrage, c'est que leur rôle, encore une fois, ce n'est pas du tout le rôle conventionnel qu'on a voulu leur assigner. Alors, encore une fois, je ne veux pas dire par là qu'elles étaient des féministes avant l'heure, je ne veux pas dire par là, pour parler vulgairement, que les femmes portaient le pantalon, non. Mais elles ont eu une influence beaucoup plus décisive sur la société musulmane contemporaine du Prophète qu'on voudrait bien l'imaginer aujourd'hui et qu'on voudrait bien nous le laisser entendre.
Alors, effectivement, le passé servant souvent de leçon à méditer pour le présent, on pourrait se poser la question : comment reconduire ça aujourd'hui dans notre monde contemporain ? Quelle serait vraiment la place à leur assigner ? Ça, c'est une question à laquelle il ne m'appartient pas de répondre. Je n'ai pas voulu faire de la philosophie autour du féminisme ni de l'antiféminisme en écrivant ce compendium. J'ai simplement voulu montrer la complexité de la question en dehors de tout jugement porté sur la chose. J'ai été surpris moi-même à la lecture, encore une fois, de la vie de ces différentes femmes, dont certaines sont des figures absolument extraordinaires, j'ai été surpris de l'impact qu'elles avaient eu sur leur civilisation du vivant du Prophète, et ce serait peut-être intéressant de voir dans quelle mesure on peut en tirer parti pour notre propre civilisation contemporaine.
Voilà en quelques mots les raisons qui m'ont poussé à écrire ce petit ouvrage. Je pense qu'il fait découvrir quand même des personnages qui ont joué un rôle majeur même s'ils ne sont pas aussi connus que leurs correspondants masculins. Mais à ce titre-là, je crois que ça vaut la peine de le lire, ne serait-ce que pour se faire, encore une fois, une idée de ce qu'a été la vie de ces Sahabiyat, de ces compagnes du Prophète femmes, qui n'ont pas été moindres dans le rôle qu'elles ont joué ni dans l'impact qu'elles ont eu sur la société que leurs alter ego masculins.
Wa-l-ḥamdu li-Llāhi Rabbi l-ʿālamīn.