Nous poursuivons notre programme « spécial Ramadan » sur OummaTV avec aujourd’hui une intervention d’Eric Younès Geoffroy qui analyse les causes de l’expansion et du déclin de la culture musulmane.
Oumma TVRamadanHistoire & MémoireThéologie & Histoire9:56
22 août 2009 à 21 h 56
Nous poursuivons notre programme « spécial Ramadan » sur OummaTV avec aujourd’hui une intervention d’Eric Younès Geoffroy qui analyse les causes de l’expansion et du déclin de la culture musulmane.
Transcription intégrale de la vidéo
Bismillah ar-Rahman ar-Rahim.
Il y a un véritable paradoxe dans l'expansion si rapide de l'islam premier, de l'aube de l'islam (fajr al-islam). En quelques décennies, l'islam était parvenu à l'ouest jusqu'à l'Espagne, jusqu'au sud de la France même, et à l'est jusqu'à l'Indus, jusqu'à l'Inde et jusqu'à la Chine.
Cette expansion a été possible du fait que l'islam avait convaincu. On sait qu'il y a eu très peu de batailles. Des empires immenses tels que les Sassanides en Iran sont tombés, la présence byzantine en Syrie est tombée, parce qu'il y avait une force de conviction, un profond égalitarisme et un sens de la justice en islam.
Un islam universel, un islam-monde est apparu du fait que les musulmans étaient extrêmement curieux de ce qui se passait ailleurs. Ils ont très vite assimilé, sur le plan intellectuel, spirituel et scientifique, le génie de chaque culture : la Grèce ancienne, l'Inde, l'Iran, etc.
Cette avidité de savoir, cette curiosité fondamentale et radicale a permis à la culture islamique d'être extrêmement ouverte sur le monde et de constituer cet islam-monde. C'est-à-dire non pas « ma culture, ma religion me suffit et résume tout ce que je sais », mais au contraire, en conformité avec les prescriptions du Coran, aller chercher les signes de Dieu sur Terre partout où ils se trouvent. Et, comme disait le Prophète, aller jusqu'en Chine pour chercher cette science : le savoir, l'aventure intellectuelle. Quand on pense qu'Al-Biruni, un savant musulman des Xe et XIe siècles, a été en Inde et a traduit des traités de yoga, on envisage mal maintenant un savant musulman ou un imam le faire de manière spontanée.
Le paradoxe dans cette culture islamique globale, c'est qu'à partir du VIIe siècle de l'Hégire, le XIIIe siècle, une sorte de sclérose est apparue. Cette forme de dégénérescence s'est concrétisée surtout à partir du IXe siècle de l'Hégire, au XVe siècle, avec des hauts et des bas. L'Empire moghol (moghol et non pas mongol) aux XVe, XVIe et XVIIe siècles est extraordinaire, de même bien sûr que l'Empire ottoman. Mais, comme le disait Ibn Khaldoun (bien qu'il ait vécu avant l'Empire ottoman), tout empire, lorsqu'il connaît son apogée, est déjà dans son déclin. Lorsque l'Empire ottoman, dans la deuxième moitié du XVIe siècle et au XVIIe siècle, semble être à son apogée, en réalité il est déjà dans son déclin.
Cette culture islamique va se scléroser progressivement, et c'est finalement le poids des coutumes qui va s'imposer dans le vécu musulman. Les valeurs fondamentales de l'islam (al-qiyam al-asliyya) vont être souvent oubliées, négligées, et même inversées à travers un processus d'inversion des valeurs.
Dans le Coran, par exemple, nous avons la faute d'Adam au Paradis. D'ailleurs, cette faute n'est pas imputée à Ève. Par cette faute, Adam chute sur Terre. Mais la chute, telle qu'elle est décrite dans le Coran et dans la tradition islamique, n'est pas du tout une malédiction : ce n'est pas comparable au péché originel de la tradition judéo-chrétienne. Cette faute et cette chute sur Terre sont accompagnées d'un pardon divin et, selon le texte même du Coran, d'un houda, c'est-à-dire d'une guidance, d'une bonne direction. Dieu ne laisse pas l'humanité, Adam et ses descendants, livrés à eux-mêmes. Pourtant, dans l'histoire et dans le vécu musulman, c'est comme s'il y avait un péché originel inscrit dans l'homme, alors que cette idée est radicalement étrangère à la philosophie coranique.
Cela a beaucoup de conséquences. Le premier islam prône par exemple la pudeur (al-haya'), une pudeur éthique, intérieure avant tout, qui s'accompagne bien sûr d'une attitude extérieure. Mais, surtout à partir de l'époque ottomane et même avant, comme l'historien le voit très bien et comme les oulémas en parlent parfois, on voit apparaître l'inverse de la pudeur : la pudibonderie.
Autre exemplele principe de liberté et de responsabilité, l'un ne va pas sans l'autre. Cette liberté et responsabilité individuelle est extrêmement marquée dans beaucoup de versets coraniques, notamment les versets révélés à La Mecque qui se trouvent à la fin du Coran. D'autres versets induisant une sorte de prédéterminisme, les musulmans vont de plus en plus, par facilité et par une paresse naturelle chez l'homme, comprendre la volonté divine à travers ce qu'on appellera le fatalisme oriental, le fameux maktoub, « c'était écrit ». Il y a eu débat entre les écoles théologiques, mais même les écoles les plus traditionalistes affirmant le prédéterminisme divin maintiennent toujours et avant tout, dans l'éthique coranique, cette liberté individuelle de l'homme. Cette notion a été estompée, au point que dans beaucoup de pays musulmans, l'idée même de personne, d'individu et de citoyen s'est effacée, et c'est ce qu'on vit souvent. Si l'on revenait aux principes coraniques de liberté et de responsabilité individuelle, on ne vivrait pas cela.
Autre exemple encorel'idée que les musulmans devraient former un ensemble complètement monolithique, ce qu'on appelle tawhid as-soufouf, c'est-à-dire être unifiés face à une agression extérieure. Cela confond l'unité et le principe d'unicité (tawhid) avec l'uniformité. En vertu de ce principe d'unicité divine, l'islam a toujours conjugué, décliné et promu la multiplicité et l'interdépendance entre les êtres humains comme entre tous les règnes de la Création.
C'est ainsi que l'on dévoie le principe d'unicité en l'isolant d'une dialectique avec la multiplicité. Or, selon le Coran, cette multiplicité des langues, des religions et des couleurs est un signe de la toute-puissance divine et de sa miséricorde, puisque chacun peut vivre suivant la voie dans laquelle il est né, mais aussi qu'il peut choisir. On prétend aujourd'hui faire bloc, c'est-à-dire qu'il faudrait que les musulmans soient tous pareils, alors qu'il y a toujours eu une profusion d'écoles théologiques et juridiques au cours des siècles.
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