Au programme de "Parole commune", la suite du débat sur la création divine, entre le rabbin Gabriel Hagai et le cheikh Larbi Kechat, recteur de la mosquée Adda'wa.
Oumma TVParole CommuneSpiritualité & Dialogue37:09
25 juillet 2013 à 12 h 00
Au programme de "Parole commune", la suite du débat sur la création divine, entre le rabbin Gabriel Hagai et le cheikh Larbi Kechat, recteur de la mosquée Adda'wa.
Transcription intégrale de la vidéo
Tawfik MathlouthiMesdames et messieurs, bonjour. Encore une fois, bienvenue à votre émission Parole commune. Mes invités pour continuer à parler avec nous du but de la création sont toujours cheikh Larbi Kechat, recteur de la mosquée Addawa et directeur du Centre socioculturel de Paris, et monsieur le rabbin Gabriel Hagai, enseignant et chercheur à l'EPHE, paléographe et codicologue. Pour détendre avant d'aller aux choses sérieuses et pour répondre une fois pour toutes, même si on peut trouver cela dans le dictionnaire, pouvez-vous me dire ce que vous faites avec la paléographie ?
Gabriel HagaiLa paléographie et la codicologie.
Tawfik MathlouthiLa codicologie.
Gabriel HagaiJe suis tout simplement spécialiste des manuscrits hébraïques anciens. La paléographie concerne les vieilles écritures, et la codicologie vient de codex, c'est-à-dire le mashaf, le manuscrit, les livres anciens.
Tawfik MathlouthiJe n'aime pas laisser les personnes, et surtout mes invités, sur quelque frustration que ce soit. Tout à l'heure, quand nous avons commencé à préparer cette émission, vous m'avez rappelé que lors de la première émission, vous n'aviez pas fini de développer sur l'unicité dans la diversité. Je vous donne la possibilité de le faire pour que nous puissions continuer le sujet du but de la création.
Gabriel HagaiMerci, grand merci Si Tawfik. B'shem Adonaï El-Rahoum Ve-Hanoun na'asseh ve-natsliah.
Pour revenir à cette nécessité de l'être humain de retrouver l'unicité de Dieu à travers la diversité de Sa création, yitbarakh ve-yit'aleh, il y a un chemin spécifique qu'on appelle la connaissance. Dans la Bible, dans la Torah, « connaissance » a aussi la signification de rapport intime. Par définition, l'être humain a été créé mâle et femelle. Les deux principes ont été créés en même temps et ils ont été divisés. À travers cette dualité, qui est une grâce, on peut retrouver l'unité.
C'est par la connaissance, quand le principe masculin connaît le principe féminin, qu'il y a union des deux principes et dévoilement de l'unicité de Dieu. C'est pour cela que c'est appelé « connaissance » dans la Bible.
Nos sages disent, pour qui connaît un petit peu les lettres hébraïques, que le nom de Dieu est constitué de quatre lettres, le tétragramme : le yod, le hé, le waw et le hé, Ya-ha-wa-ha.
Tawfik MathlouthiYahvé.
Gabriel HagaiLe yod est la lettre qui a servi à créer les mondes spirituels, symbolisés par un cercle, car le cercle est l'image parfaite où tout le monde est à équidistance du centre. Le hé a servi à créer ce monde-ci, ce monde relatif, symbolisé par un carré. C'est une forme imparfaite parce qu'il y a des coins obscurs qui reçoivent apparemment moins la lumière divine que d'autres.
Ce qui fait l'union entre le yod et le hé, c'est le waw. En hébreu, le waw est une conjonction, comme le « et » en français, mais c'est en même temps la lettre de la connaissance. Le yod est ce qu'on appelle la 'hokhmah, la sagesse absolue, la sagesse suprême de Dieu, yitbarakh ve-yit'aleh. Le hé, c'est la binah, le discernement divin, yitbarakh ve-yit'aleh. Et le waw, c'est la connaissance, cette soif de Dieu de Se connaître à travers Ses créatures. C'est cette lettre-là qui fait l'union du yod et du hé.
On retrouve cela quand on écrit en hébreu le nom de l'homme et le nom de la femme : ish, l'homme, s'écrit alef, yod, shin ; ishshah, la femme, s'écrit alef, shin, hé. Vous avez cette lettre yod chez l'homme et la lettre hé chez la femme : c'est la connaissance qui unit les deux. À ce moment-là se dévoile le nom divin Yah, yod hé, que l'on retrouve dans « Alléluia », que les chrétiens ont repris, et qui veut dire soubhan Allah, louer Dieu.
Tawfik MathlouthiLouange à Dieu.
Gabriel HagaiLouange à Dieu, voilà.
Tawfik MathlouthiMerci pour ces explications, monsieur le rabbin. Il y a quelque chose de très important et qui m'interpelle réellement quand je lis le Coran. Dieu nous dit que ce n'est pas par divertissement ou parce qu'Il n'avait rien d'autre à faire qu'Il nous a créés, qu'Il ne nous a pas créés 'abathan. Il veut nous apporter un élément de réponse très clair. Dans certaines sourates, il est dit : « Ce n'est pas par divertissement que Nous avons créé les cieux et la terre et ce qui est entre eux ». Il y a donc une raison qui, dans Son infinie sagesse, soubhanahou wa ta'ala, a fait qu'Il crée les cieux, la terre et les humains.
Au-delà du premier verset que je vous ai déjà cité« Je n'ai créé les djinns et les hommes que pour qu'ils M'adorent », il y a une autre raison invoquée par Dieu : c'est aussi pour qu'Il nous éprouve. Avant que nous n'abordions l'épreuve, je voudrais revenir avec vous deux sur le fait que Dieu affirme avec clarté qu'Il n'a pas créé les humains, le ciel, l'univers et la terre juste par divertissement.
Larbi KechatTout à fait. Le mot-clé de ce concept que vous venez d'évoquer se dit en arabe al-Haqq. Al-Haqq veut dire essentiellement la vérité immuable.
Aujourd'hui, le monde dans lequel nous vivons est en crise. Le mot qui décrit de la façon la plus claire cette crise est le suivant : la civilisation d'aujourd'hui n'a plus de certitude. Tous les penseurs actuels sont unanimes là-dessus : la civilisation actuelle a perdu toutes ses assises. Ce sont ces assises que le Coran nomme al-Haqq.
C'était très important, ce que vous venez de dire, monsieur le rabbin, à propos de l'unicité et de la diversité. L'unicité de Dieu imprègne tous les éléments de l'existence, que nous en soyons conscients ou non. Tous les éléments de l'existence reflètent ce principe d'unicité. La civilisation dominante souffre de cette rupture quasi totale entre le principe et ses manifestations.
Quelle est la conséquence mortelle d'une telle rupture ? Nous sommes aujourd'hui réduits à des pantins qui se heurtent. Dans certaines traditions et dans toutes nos cultures, cela s'appelle le dualisme, thuna'iyya. Chaque fois que le Coran parle de thuna'iyya, de dualité, Il ajoute l'unicité.
C'est comme le chiffre 1à droite du chiffre 1, chaque chiffre apporte un plus au niveau du sens et de la valeur. Dans le cas contraire, si vous mettez les autres chiffres à la gauche de 1, il n'y a rien. D'où l'importance pour le musulman : quand je dis lors de la prière « Allahou akbar », je ne m'affirme pas en tant qu'être autonome par rapport à Dieu. Je suis autonome par rapport au monde des objets, et je suis heureusement et joyeusement dépendant de l'unicité de Dieu.
Cette dépendance vis-à-vis de l'unicité de Dieu m'introduit non dans le monde de l'indépendance, mais dans celui de l'interdépendance. Je suis interdépendant : votre action aura une conséquence sur moi, mon action aura une conséquence sur vous, d'où la responsabilité individuelle et collective.
C'est cela qui explique, entre autres, ce que vous venez de dire au sujet de l'épreuve. Al-iman wa-l-ibtila' la yaftariqan : il y a indissociabilité de la foi et de l'épreuve. On ne met pas à l'épreuve cette bouteille, car elle n'est pas responsable. On met à l'épreuve la personne qui a la possibilité de choisir entre deux voies. La seule créature capable d'opérer un choix entre deux possibilités est l'être humain. Avec cette main, je peux caresser un bébé pour le calmer ; avec la même main, je peux frapper un être humain. Voici la responsabilité. Un objet n'a pas de choix, il est destiné d'office à accomplir telle ou telle fonction.
Tawfik MathlouthiAllah, soubhanahou wa ta'ala, dit : « Ma khalaqnahouma illa bil-haqqi wa lakinna aktharahoum la ya'lamoun ».
Larbi KechatÀ propos de la 'ibada, de l'adoration, il faut braquer notre attention non sur le versant Dieu, mais sur le versant de l'homme. Le problème de l'homme d'aujourd'hui est que nous sommes ignorants. Toutes les difficultés et tous les tracas du monde moderne sont le produit de l'auto-ignorance et de l'inter-ignorance. J'ignore ce que je suis, j'ignore ma religion, j'ignore ma culture, et s'ajoute à tout cela l'ignorance de l'autre. C'est ce qui explique ces affrontements, ce monde incapable de tout sauf de haines, lesquelles se manifestent sous la forme de tant de conflits.
Tawfik MathlouthiC'est la conséquence de cette ignorance.
Larbi KechatTout à fait. C'est la raison pour laquelle le premier devoir de celui qui adore Dieu est de se débarrasser de l'ignorance, d'en déchirer les voiles. Et la passion est une forme diabolique de l'ignorance.
Tawfik MathlouthiMonsieur le rabbin, je viens de citer des versets du Coran qui répondent directement à la question du pourquoi de la création, et nous venons d'en analyser un avec cheikh Larbi Kechat. Puisque nous sommes là pour nous connaître et pour déchirer le voile de l'ignorance entre musulmans, juifs, chrétiens et entre êtres humains d'une façon générale, existe-t-il des réponses dans les textes de la Torah à cette question, à l'image de ce qui est apporté dans le Coran ?
Gabriel HagaiOui, et je voudrais citer deux versets qui me semblent très importants.
À propos de l'unicité de Dieu, à la fin de cette épreuve que Dieu nous fait vivre actuellement, quand nous atteindrons une époque messianique où l'humanité accède à une conscience supérieure et commence véritablement à agir selon le plan divin, on dit : Bayom hahou yihyeh Adonaï Ehad oushemo Ehad, « Ce jour-ci Dieu sera Un et Son nom sera Un ». C'est-à-dire que ce qui se réalise dans l'être humain, Son nom, sera Un : tous les êtres humains agiront selon le plan de Dieu. Il y aura alors au sein de l'humanité un amour absolu, une paix absolue et un respect total. La société humaine pourra se développer de manière parfaite.
Nos sages s'arrêtent également sur un verset de la Genèse, à la fin du passage sur le septième jour où Dieu a cessé la création. Il ne s'est pas reposé parce qu'Il était fatigué : il n'y a pas de fatigue, yitbarakh ve-yit'aleh, Dieu préserve, Il n'a aucun manque et Il peut tout. Il y avait simplement la nécessité d'arrêter la création : un jour d'arrêt pour sceller la création afin que le monde puisse commencer à agir.
À la fin des versets sur le septième jour, le jour du Shabbat, il est écrit : Asher bara Elohim la'assot, « que Dieu a créé pour faire ». Nos sages remarquent que si l'on enlève le verbe la'assot, « pour faire », la phrase reste : « que Dieu a créé ». Pourquoi ajouter « pour faire » ? Qui doit faire ? Nos sages répondent que c'est l'être humain qui doit faire. C'est-à-dire que nous sommes co-créateurs.
Cela rejoint ce que disait Si Larbi au niveau de la responsabilité de l'être humain : nous sommes co-créateurs avec Dieu dans ce monde. Le monde n'est pas parfait, il a eu un commencement lors de la création, mais il n'est pas encore achevé ; c'est à nous de le parfaire. C'est cela, la qualité divine présente dans l'être humain : nous avons cette responsabilité et ce libre arbitre. Comme Dieu est libre, Il nous a donné cette liberté ; comme Dieu est responsable, Il nous a donné cette responsabilité ; comme Dieu est créateur, Il nous a donné une co-responsabilité dans cette création.
C'est à nous d'accomplir Sa volonté, yitbarakh ve-yit'aleh, dans ce monde, afin que tous nos actes soient orientés vers le bien. Être dans le sens du bien, c'est ou-va'harta ba-'hayyim, « tu choisiras la vie », en t'éloignant de tout ce qui engendre le mal et la mort.
À propos des épreuves, mes maîtres donnaient l'exemple de l'âne : pour faire avancer un âne, il y a la carotte et le bâton. La carotte représente les petites récompenses : Dieu nous aime bien, alors Il nous accorde beaucoup de brakha, beaucoup de grâce dans nos actions. Et parfois, nous avons aussi besoin de coups par-derrière.
Tawfik MathlouthiDe rappels à l'ordre.
Gabriel HagaiCe sont les coups de bâton, ce sont les épreuves. Mais tout cela est pour notre bien. Quand on a compris qui est Dieu, yitbarakh ve-yit'aleh, et pourquoi Il nous a créés, c'est-à-dire par amour absolu, que tout ce qui nous arrive est par amour absolu et toujours pour notre bien, on accepte les épreuves. Dans la tradition juive, on doit toujours louer Dieu dans les bonheurs mais aussi dans les malheurs. Quand les épreuves nous arrivent, nous avons une bénédiction qui dit : Baroukh Dayan ha-emet, « Béni sois-Tu, l'Éternel, Juge de vérité ».
Tawfik MathlouthiOui, mais ceci est sans compter le rôle et l'influence de Sheytan, d'Iblis, sur l'être humain pour pouvoir rester et atteindre ce degré que vous venez de décrire, monsieur le rabbin.
Gabriel HagaiBien sûr.
Tawfik MathlouthiC'est là justement cette dualité permanente de l'être humain entre le bien et le mal.
Gabriel HagaiC'est un combat intérieur.
Tawfik MathlouthiUn combat extraordinaire, pas seulement d'ailleurs dans l'islam, mais je pense que c'est la même chose dans le judaïsme, vous me corrigerez si je me trompe. Ce n'est pas seulement un combat contre Satan, dont c'est le rôle de nous faire dévier du droit chemin, mais c'est également un combat contre nous-mêmes. Et d'ailleurs
Gabriel HagaiC'est essentiellement un combat contre nous-mêmes.
Tawfik MathlouthiAbsolument.
Gabriel HagaiLe combat le plus absolu est le combat de ce que l'on appelle le nefesh, l'ego. C'est cette sensation de croire que l'on existe indépendamment de Dieu. C'est cela, l'ego. L'ego peut se permettre de dire « je ». Anokhi, en hébreu, « je ». Or il n'y a qu'un seul « Je ». Celui qui peut dire « Je », c'est Dieu, qui le dit dans les Dix Commandements, 'Asséret ha-Dibérot : Anokhi Adonaï Elohekha, « Je suis l'Éternel ton Dieu ». Il est très difficile, quand Dieu dit « Je », de pouvoir venir dire « je ».
Tawfik MathlouthiDire « je », c'est une prétention extraordinaire.
Gabriel HagaiNos sages disent aussi, ou font dire à Dieu par rapport à l'égoïste, gass roua'h, celui qui a l'esprit grossier : « Cet égoïste et Moi, il n'y a pas assez de place dans tout l'univers pour nous deux. » Quand quelqu'un met cette idole de l'ego dans le temple du cœur, comment Dieu peut-Il entrer ?
Tawfik MathlouthiD'où, d'ailleurs, c'est un des plus gros péchés.
Gabriel HagaiPour nous, c'est l'idolâtrie absolue.
Tawfik MathlouthiTout à fait.
Gabriel HagaiNous devons combattre cette idolâtrie, cet ennemi qui est nous-mêmes.
Tawfik MathlouthiD'ailleurs, pour continuer, cheikh Larbi, demain c'est peut-être et même certainement selon le calendrier le ramadan. Comme vous le savez, pendant 29 ou 30 jours, Sheytan, dont la mission est de nous détourner, est attaché.
Larbi KechatTout à fait.
Tawfik MathlouthiIl est retenu et ne peut rien faire. Le fait que l'on trouve de mauvais actes, une expression de méchanceté ou la haine nous renvoie donc strictement à nous-mêmes. Là, il n'y a plus d'intervention extérieure.
Larbi KechatOuais.
Tawfik MathlouthiC'est là où rentre le libre arbitre dont vous parliez tout à l'heure, à savoir que Dieu a donné à l'être humain une capacité extraordinaire grâce à la réflexion, à la pensée et à la parole, pour pouvoir se contrôler, se comprendre et agir par sa propre volonté et son choix.
Larbi KechatTout à fait.
Tawfik MathlouthiMonsieur le rabbin vient de nous parler de cet insigne honneur qu'Allah soubhanahou wa ta'ala, que Dieu a donné à l'être humain en lui accordant ce libre arbitre et le rôle de faire du bien sur Terre. Cet anoblissement, Dieu l'a formulé en disant : « Wa laqad karramna bani Adam ».
Larbi KechatTout à fait.
Tawfik MathlouthiTout cela répond directement ou indirectement à la question de la création. Là où je veux en venir, c'est un autre verset que je vous cite : « A'oudhou billahi mina ash-shaytani ar-rajim. Bismillahi ar-Rahmani ar-Rahim. Illa man rahima Rabbouka wa li dhalika khalaqahoum wa tammat... wa tammat kalimatou Rabbika la'amla'anna jahannama mina al-jinnati wa an-nasi ajma'in ».
Larbi KechatTout à fait.
Tawfik MathlouthiMa question au début de cette émission
Gabriel HagaiPeut-être pourrait-on le traduire en français pour nos auditeurs qui ne connaissent pas bien l'arabe ?
Tawfik MathlouthiOui, je vais le traduire en français. Merci, je me suis laissé aller, monsieur le rabbin. J'oublie parce que nous sommes ensemble et que vous comprenez tous les deux, j'ai donc complètement oublié les téléspectatrices et les téléspectateurs. La traduction de ce verset est, a'oudhou billahi mina ash-shaytani ar-rajim : « Sauf ceux à qui ton Seigneur a accordé miséricorde. C'est pour cela qu'Il les a créés. Et la parole de ton Seigneur s'accomplit très certainement : Je remplirai l'enfer de djinns et d'hommes tous ensemble. »
Larbi KechatCe que vous venez de citer est d'une très grande importance. Il s'agit en premier lieu de nous rappeler que nous sommes tous égaux quant à notre origine.
À partir de ce tronc commun, tous les êtres humains, quels qu'ils soient, sont les descendants d'un père unique et d'une mère unique. C'est déjà un coup très fort pour bannir à jamais les races. Pas de racisme.
Ce qui fait la grandeur de l'homme ou sa petitesse, c'est son attitude : son attitude vis-à-vis de lui-même, vis-à-vis de Dieu, et son attitude vis-à-vis de l'environnement physique et de l'environnement humain, les deux environnements.
Je reviens à l'idée essentielle, principale, à savoir la 'ibada. La 'ibada ne consiste pas dans le fait d'accomplir quelques gestes dans une mosquée, dans une église, dans une synagogue ou dans un temple, et point à la ligne. Non. Dans la perspective islamique, la 'ibada a trois dimensions. Ce n'est pas un événement, ce n'est pas un geste. La 'ibada est un état d'esprit qui alimente al-'imara wa-l-khilafa. Al-'imara, c'est rendre la terre prospère ; faire de la terre non pas une vallée de larmes, mais un champ florissant grâce à la diversité de couleur, de volume, de poids et de tout ce que vous voulez.
Et la khilafa. Que veut dire la khilafa ? Chacun d'entre nous est appelé à assumer son rôle de khilafa. La khilafa, c'est celui qui remplace le propriétaire. Je ne suis pas le propriétaire de ma petite personne, personne n'est le propriétaire de la planète. Cette planète est un pur don accordé par Dieu à tous les êtres humains. Par conséquent, il est très urgent de faire cesser ce système qui divise l'humanité en une majorité pauvre et une minorité riche, en une minorité puissante qui décide de tout et une majorité laissée à elle-même. La 'ibada est donc inséparable de la fonction de la khilafa, la lieutenance, et de la fonction de la 'imara, la construction. Pourquoi sommes-nous devenus incapables de construire ? Faute de pouvoir construire au sens noble du terme, tout le monde se met à détruire ce qui a déjà été construit.
Tawfik MathlouthiEst-ce qu'on pourrait donner un sens de civisme ou de civilisation à 'imara ? Et est-ce qu'on pourrait définir un peu plus le concept de khilafa, puisque nous sommes khoulafa'ou Llahi fil-ard ?
Larbi KechatMerci de nous conduire dans notre réflexion commune. La racine 'amara a inspiré le père des sciences humaines, Ibn Khaldoun, et cette inspiration khaldounienne s'est traduite par le fait de forger un mot intraduisible : le mot 'omran.
Pour la première fois dans l'histoire, Ibn Khaldoun utilise le mot 'omran à la suite de sa réflexion profonde relative au rôle de l'être humain. Que veut dire al-'imara ? Premièrement, 'ammara, c'est avoir la possibilité de vivre un certain temps, foulan mou'ammar. Thaniyan, 'ammara, c'est faire exister, à partir de ce qui n'existe pas, quelque chose qui soit au service de l'humain.
Tawfik MathlouthiConstruire.
Larbi KechatConstruire. Construire afin de permettre à chacun d'entre nous d'être sur les rails de la réussite, la réussite au sens noble du terme et au sens banal. La 'imara, comme vous venez de le rappeler, fait également allusion à la nécessité et à l'importance de cultiver le sens du civisme.
Cultiver le sens du civisme, c'est aider l'homme d'aujourd'hui à sortir de cette impasse. De quoi s'agit-il ? L'homme d'aujourd'hui oscille dans un mouvement entre les abîmes de la sauvagerie et de la barbarie et les cimes de l'humanité et de la civilisation. Voici ce que l'on appelle la 'imara. Avec tout le respect que je dois à nos savants d'hier comme d'aujourd'hui qui ont parlé de civilisation, je reviens à la racine du mot hadara. Je traduirais la civilisation par al-houdour, par votre présence. Dans la langue française, il y a un lien très important entre être présent et faire un présent. Ma présence physique, je suis appelé à la transformer.
Tawfik MathlouthiRemplir son espace et accomplir son devoir.
Larbi KechatÀ la remplir, oui, et à faire de ma présence physique un présent synonyme de cadeau. Chacun d'entre nous doit faire de notre coexistence sur le plan géographique l'occasion de faire de sa vie et de ce qu'il a un cadeau pour autrui, et vice versa.
Tawfik MathlouthiCheikh, c'est ce sens du civisme qui permet justement à l'humanité de coexister ensemble.
Larbi KechatTout à fait, ouais. C'est la raison pour laquelle le grand philosophe Kant nous dit : « L'homme est sociable, mais cette sociabilité se confronte continuellement à l'insociabilité. » Que faut-il faire pour sortir de l'insociabilité et embrasser la sociabilité ?
Tawfik MathlouthiJe sentais, pendant que cheikh Larbi Kechat répondait, que vous aviez beaucoup de choses à nous dire, monsieur le rabbin. Je rappelle aux auditeurs que nous étions partis de ce verset qui dit : « Sauf ceux à qui ton Seigneur a accordé miséricorde. C'est pour cela qu'Il les a créés. Et la parole de ton Seigneur s'accomplit très certainement : Je remplirai l'enfer de djinns et d'hommes tous ensemble. » Là-dessus, il y a une égalité parfaite entre le monde parallèle et le monde réel dans lequel nous vivons, entre les humains et les autres créatures divines que sont les djinns.
Gabriel HagaiJ'acquiesçais beaucoup aux propos de Si Larbi parce que cela corrobore la tradition de la Torah et ce que disent nos sages sur l'importance du vivre-ensemble. L'être humain est un animal sociable, un animal politique, de polis dans le sens de ville. Bien évidemment, on ne peut pas vivre tout seul. Nos sages disent : Kol haporesh min hatsibour harey hou 'hote, « Tout celui qui se dégage de la communauté devient un fauteur ». Pourtant, il a beau vivre selon tous les principes de la loi, le simple fait qu'il ne vive pas en société fait de lui un fauteur, parce que l'exercice de notre humanité ne peut être dévoilé que par le vivre-ensemble. Nous sommes tous appelés à vivre ensemble, à dévoiler cette divinité entre nous par nos actions, nos paroles et nos pensées. J'aime particulièrement la parole, parce que la parole est ce qu'il y a de plus divin. Dès que deux personnes sont présentes et échangent ce que notre tradition appelle des divrey Torah, des paroles de sagesse ou de religion, la présence divine se trouve immédiatement entre les deux.
Pour rejoindre cette nécessité de dévoiler l'unicité de Dieu par l'expérience, nos maîtres appellent cela bitoul hayesh, l'annulation de ce qui est. Sous-entendu : ce qui est, ici, c'est cet ego qui a l'illusion de croire qu'il vit de manière séparée de Dieu. On doit l'annuler et se réaliser en Dieu, ce que nos mystiques appellent mourir à soi-même. Celui qui veut vraiment vivre doit mourir à soi-même. Ceux qui sont morts à eux-mêmes sont doublement nés. C'est pourquoi nos sages disent que les impies, les resha'im, sont appelés morts même de leur vivant, tandis que les tsaddiqim, les pieux et les saints, sont appelés vivants même après leur mort. C'est pour cela qu'on peut dire que nos patriarches ne sont pas morts. L'éloge sur les saints et les prophètes est 'alayhim ash-shalom, « sur eux la paix », parce qu'ils sont vivants, et non parce qu'ils sont morts.
Tawfik MathlouthiNous sommes rattrapés par le temps, le sujet reste encore à discuter et à débattre. C'est un plaisir réel de vous entendre tous les deux et j'espère que lors de la prochaine émission, vous serez trois, pour retrouver la dimension complète.
En vous écoutant tous les deux, il m'est venu à l'esprit ce verset coranique où Dieu parle au nom de Son prophète messager Mohamed, salla Allahou 'alayhi wa sallam, qui dit : « Innama bou'ithtou li'outammima makarima al-akhlaq ». Dans la langue arabe, « innama » signifie l'exclusive absolue, al-hasr : « Je n'ai été envoyé que pour parfaire le sens de la morale ». Je trouve qu'avec vous aujourd'hui, ce verset prend toute sa dimension. Il n'y a aucun désaccord sur le sens de la création, ni sur le sens de l'unicité, ni sur le sens du but de la création. D'où ces paroles et ces réflexions communes qui nous ont unis, qui unissent les humains et prouvent que nous avons beaucoup plus de choses en commun que de choses qui nous différencient. Il suffit de faire l'effort de vouloir se connaître.
Gabriel HagaiÇa prouve surtout que nos révélations procèdent de l'Unique.
Tawfik MathlouthiTout à fait, c'est la preuve.
Gabriel HagaiHeureusement que cela prend des aspects différents : c'est pour nous enrichir, tout simplement.
Tawfik MathlouthiTout à fait. Ce message a commencé par la reconnaissance de Ibrahim, 'alayhi salam, sayyidna Ibrahim, quand il a reconnu l'unicité de Dieu. Les textes religieux à proprement parler sont arrivés par sayyidna Moussa, 'alayhi salam, complétés par sayyidna 'Issa et sayyidna Mohamed qui dit : « Innama bou'ithtou li'outammima makarima al-akhlaq ». Au fond, il n'est pas venu apporter une religion différente de celle qui est arrivée avant lui : mousaddiqan lima bayna yadayhi, c'est-à-dire reconnaissant et acceptant ce qui l'a précédé, selon la traduction. Ce sens nous permet de dire que cette parole commune est une réalité et non pas une recherche.
C'est là où je voulais en venir. Dans certains commentaires sur cette émission depuis son début, certains nous disent sans arrêt, comme pour décourager : « Ça ne sert à rien de discuter, de toute façon on est différents, on ne s'entendra jamais, chacun sa chapelle, sa synagogue et sa mosquée, donc ça ne sert à rien ce que vous faites ». Non, cela sert, et aujourd'hui vous venez d'en apporter la preuve.
Gabriel HagaiIls disent deux choses en disant cela. Certes, chacun sa religion, chacun sa synagogue, chacun sa mosquée...
Tawfik MathlouthiTout à fait.
Gabriel Hagai...certes, mais cela n'empêche pas qu'on puisse et doive parler ensemble. Non seulement cela, mais aussi qu'on s'enrichisse les uns les autres et que l'on arrive au respect, à l'estime et à l'amour.
Tawfik MathlouthiEt que l'on se réfère à ce tronc commun.
Gabriel HagaiOn a le même référent, yitbarakh ve-yit'aleh.
Tawfik MathlouthiOuais, tout à fait. Soubhanahou wa ta'ala.
Vous me permettrez, en cette fin d'émission, de souhaiter un Ramadan Karim Moubarak à toutes les musulmanes et tous les musulmans. A'adahou 'alayna Allahou wa 'alaykoum bil-khayri wa-l-youmni wa-l-barakat. Wa in sha' Allah dhanboun maghfour wa sa'youn mashkour, wa taqabbala Allahou ta'atakoum wa ta'atana. Que Dieu accepte vos efforts, vos privations et votre adoration qui se manifeste par le jeûne.
Ce n'est pas à moi d'expliquer le rôle ni la signification du jeûne : une émission et un cheikh le font sur cette même antenne. Merci à toutes et à tous et, encore une fois, à très bientôt.
J'insiste sur un seul messagele mois de ramadan est un mois de piété et de paix. Je retiens pour ma part la paix et je vous invite à faire la paix dans vos cœurs pour qu'elle puisse régner sur Terre. Merci. As-salamou 'alaykoum wa rahmatoullahi wa barakatouh.
Larbi KechatSalam.
Tawfik MathlouthiMerci cheikh Larbi Kechat, merci monsieur le rabbin.
Gabriel HagaiMerci Si Tawfik.
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