Au programme d'OummaTV, un entretien avec l'historien Pierre-Jean Luizard qui a dirigé l'ouvrage collectif « Le choc colonial et l'islam : Les politiques religieuses des puissances coloniales en terres d'islam », éditions La Découverte.
Oumma TVHistoireHistoire & MémoireThéologie & Histoire13:37
25 octobre 2010 à 12 h 00
Au programme d'OummaTV, un entretien avec l'historien Pierre-Jean Luizard qui a dirigé l'ouvrage collectif « Le choc colonial et l'islam : Les politiques religieuses des puissances coloniales en terres d'islam », éditions La Découverte.
Transcription intégrale de la vidéo
« La laïcité est l'arme des nouveaux croisés », c'est un slogan, un jugement un peu abrupt revendiqué aujourd'hui par un certain nombre d'islamistes. Mais force est de constater que aujourd'hui, les idéaux laïques n'ont pas bonne presse de l'autre côté de la Méditerranée et dans l'ensemble du monde musulman de façon générale.
Aussi est-il utile de se poser la questiony a-t-il eu lors de l'entreprise coloniale de l'Europe, cette expansion de l'Europe dans les pays musulmans qui a eu lieu pour l'essentiel lors de l'ère industrielle, y a-t-il eu un volet religieux qui justifierait le retour au nom de la religion qui nous vient aujourd'hui des pays à majorité musulmane ? En d'autres termes, la religion a-t-elle été au centre de l'entreprise coloniale et ces entreprises coloniales ont-elles été menées au nom du christianisme ou au nom d'idéaux laïques déclarés ou sécularisés ?
C'est la question importante que se sont posée 28 chercheurs, historiens, anthropologues, sociologues, politologues lors d'un colloque qui a eu lieu donc pour commémorer le centenaire de la loi de 1905 de séparation de l'Église et de l'État. Et chacun, dans son domaine, s'est donc posé la question sur son terrain propre de savoir s'il y avait eu pour la France, pour la Grande-Bretagne, pour la Russie, pour toutes les grandes puissances qui ont mené donc des entreprises coloniales en pays musulmans, donc un volet un volet religieux.
Alors, au terme de ce colloque, il est apparu assez clairement qu'il n'y a pas eu de volet religieux spécifique à ces entreprises coloniales. C'est-à-dire que ni la France, ni la Grande-Bretagne, ni a fortiori la Russie ne se sont engagées au nom de la religion, notamment au nom du christianisme, ni au nom d'idéaux laïques ou sécularisés dans leur entreprise de colonisation des pays musulmans.
La civilisation était alors le maître-mot donc qui venait légitimer donc l'occupation et l'installation de régimes coloniaux donc dans les pays musulmans. Et qu'est-ce qu'était au fond ce mot de civilisation ? Qu'est-ce qu'il recouvrait ? On peut penser que le mot civilisation était alors synonyme de modernité. Et que finalement, la colonisation, qu'est-ce que ça a été ? Ça a été la mise en contact de sociétés modernes, notamment donc les sociétés de l'ère industrielle européenne, avec d'autres sociétés qui l'étaient moins, donc pour l'essentiel donc du monde musulman à l'époque, et que cette modernité était à cette époque de nature impérialiste. C'est-à-dire qu'elle a imposé, au nom d'idéaux émancipateurs, un certain nombre de systèmes donc de domination très différents les uns des autres. On a vu que en fonction de l'époque, en fonction de la puissance coloniale, suivant qu'il s'agissait de la France, de la Grande-Bretagne, de la Russie ou d'autres, et en fonction du terrain localement, il y a eu de très grandes différences de situations, différences de situations qui, par exemple, ont vu la France s'avancer sous des dehors, sous des habits nettement catholiques au Levant, et notamment au Liban, alors que en contrepoint, dans les pays du Sahel, donc d'Afrique de l'Ouest, la France là, au contraire, avait revêtu les habits, si l'on peut dire, d'une puissance musulmane. Et on peut créditer donc la France dans ces régions d'avoir d'une certaine façon favorisé l'islam.
Donc on le voit, des situations très différentes en fonction du contexte local, en fonction de la période, mais d'une façon générale, on peut dire que ce qui caractérisait l'ensemble de ces entreprises coloniales et l'ensemble donc de ce discours de la civilisation, discours de la civilisation dont peut-être le chantre a été le père de notre école laïque, Jules Ferry, lorsqu'il a justifié devant la Chambre donc son expédition de Tunisie. Donc il s'est engagé dans une apologie de la colonisation et c'est lui qui en France a été donc le plus loin dans l'espace public français et donc dans les institutions démocratiques de l'époque pour justifier en France donc l'utilisation de la civilisation comme étant donc la légitimation d'entreprises qui étaient présentées à l'époque donc comme une entreprise d'émancipation. Il s'agissait de civiliser, entre guillemets, le musulman. Et civiliser le musulman, c'était lui donner accès à des progrès techniques et à un progrès social qui, aux yeux de ces civilisateurs laïques à l'époque, étaient empêchés par une trop grande place de la religion. C'était, si l'on peut dire, le dénominateur commun de tous ces discours civilisateurs, qu'ils soient français, britanniques ou russes : une religion, quelle qu'elle soit d'ailleurs, et pas seulement l'islam, qui occupe une trop grande place dans la cité, dans l'espace public, est un obstacle donc au progrès social et finalement à l'émancipation.
Donc il y avait dans ce discours civilisateur l'idée que l'Europe avait une mission envers, je cite Jules Ferry, les nations moins développées donc et barbares comme il le disait. Donc une mission de civilisation pour amener les peuples musulmans au niveau au niveau de l'Europe.
Alors il y a évidemment un paradoxe à voir que ces idéaux émancipateurs se sont retrouvés dans un contexte colonial pratiquement systématiquement retournés. C'est-à-dire qu'ils se sont retrouvés en contexte colonial la légitimation d'entreprises de domination. Et on l'a vu notamment à la façon dont la France a choisi de ne pas appliquer, par exemple, la loi de 1905 de séparation de l'Église et de l'État aux musulmans de l'Algérie française. On l'a vu également au Liban avec la fondation d'un système fondé sur donc le confessionnalisme politique. On l'a vu avec le projet sioniste en Palestine. On l'a vu avec la question irakienne, la façon dont la puissance mandataire britannique en 1920 a fondé un système de discrimination qui voyait donc les élites arabo-sunnites donc détenir le monopole du pouvoir contre la majorité chiite et contre les Kurdes à partir de 1925. On l'a vu également dans le sous-continent indien avec donc la partition donc de ce sous-continent avec un État musulman et un État à majorité hindoue.
Et on peut dire que finalement, partout où ces idéaux, ces universalismes européens ont été mis dans un contexte colonial, on a vu ici et là donc les limites de ces mêmes idéaux. C'est-à-dire que ici et là, on a vu que ces idéaux pouvaient devenir d'idéaux émancipateurs tels qu'ils se présentaient, en légitimation donc d'entreprises coloniales qui ont été reçues comme telles, il faut le dire, par les sociétés à majorité musulmane. Et c'est certainement ce qui explique aujourd'hui les raisons pour lesquelles nous avons ces retours religieux. C'est-à-dire que très vite, les sociétés musulmanes ont réagi évidemment donc à l'entreprise de domination coloniale. Et aux yeux de nombreux musulmans, c'était bien la religion en tant que telle et la conception qui était véhiculée par le colonisateur, par les colonisateurs, les conceptions de la religion donc qui étaient liées à l'entreprise coloniale qui étaient au centre finalement de cette entreprise de domination. Non pas que l'islam ait été la cible privilégiée donc de la colonisation, mais c'était bien une certaine conception de l'islam, telle que les musulmans très majoritairement le comprenaient et le pratiquaient à l'époque, qui était donc la cible donc des colonisateurs. Et tout naturellement, si l'on peut dire, c'est bien au nom de la religion que, et donc de l'islam notamment, que les sociétés musulmanes ont commencé, à partir de la fin du XIXe siècle, à réagir à ces entreprises de domination culturelle, économique et ensuite directement militaire et politique, donc à la domination européenne, avec l'idée que finalement seul l'islam était apte à fédérer à la fois donc les besoins de la lutte contre la domination coloniale à ceux de la lutte contre les tyrans locaux, c'est-à-dire la lutte contre le despotisme, donc qui est un des thèmes également majeurs du réformisme musulman, avec donc les besoins donc de remettre en cause l'ordre colonial.
Et on a vu très rapidement, en l'espace de quelques décennies, une nouvelle orthodoxie, si l'on peut dire, dans l'islam donc fondée sur donc l'éthique réformiste musulmane devenir pratiquement une une idéologie dominante qui a, en très peu de temps, remplacé partout ou marginalisé ce qui était l'islam traditionnel. Et on peut dire que cet islam réformiste a été la réponse de sociétés musulmanes dominées donc à l'époque du colonialisme direct, une réponse de ces sociétés musulmanes au nom, cette fois-ci, d'une modernité endogène, donc propre à ces sociétés musulmanes, qui contestait au discours civilisateur des puissances coloniales donc le monopole donc de la modernité. Et le réformisme musulman est donc, si l'on peut dire, une réponse moderne de sociétés coloniales dominées donc à un discours qui entendait reléguer la religion à l'espace privé ou en tout cas la séculariser dans un dans un degré assez important. Et la façon très rapide dont le réformisme s'est répandu montre que aujourd'hui, nous avons affaire dans les sociétés musulmanes, et également dans les communautés musulmanes notamment en Europe et en Amérique du Nord, à une religion qui s'est radicalement transformée donc au contact de la colonisation et de cette domination européenne, et que tel un un miroir inversé finalement des idéaux civilisateurs qui étaient censés légitimer la colonisation, nous avons donc aujourd'hui une réponse moderne en provenance du monde musulman qui entend placer Dieu au cœur de la cité, ce qui n'empêche pas des processus de sécularisation puisque l'islam réformiste est très certainement beaucoup plus proche des idéologies modernes que de cet islam traditionnel qui, un peu partout, se trouve marginalisé ou en tout cas sur la défensive.
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