Shakeel SiddiqSalam alaykoum. Bienvenue à tous et à toutes dans votre émission Islam aujourd'hui. Nous avons la grande joie et l'honneur de recevoir le professeur Éric Geoffroy aujourd'hui. Éric Geoffroy, bonjour.
Éric GeoffroyBonjour.
Shakeel SiddiqMonsieur Geoffroy, vous êtes professeur à l'Université de Strasbourg, vous enseignez à l'Université de Catalogne à Barcelone, ainsi qu'à l'Université catholique de Louvain en Belgique. Vous êtes spécialiste du soufisme et de la sainteté en islam, et l'on peut vous suivre sur votre site : www.eric-geoffroy.net. Vous êtes aussi, et c'est pour cela d'ailleurs qu'on vous invite aujourd'hui, et merci de votre présence, l'auteur de ce très beau livre, L'islam sera spirituel ou ne sera plus, édité chez Seuil il y a maintenant presque...
Éric GeoffroyTrois ans, en 2009, au printemps 2009.
Shakeel SiddiqAu printemps 2009. Très bien. Il y a beaucoup d'interrogations, beaucoup de questions. Pour commencer, si vous pouvez nous expliquer une notion que vous abordez dans votre ouvrage, qui est celle de l'inversion du sens. Qu'est-ce que vous entendez par là ?
L'universalisme des origines et la sclérose historique
Éric GeoffroyJe crois que c'est une réalité historique indéniable que l'on peut constater de manière très rapide dans de multiples domaines. Sans faire de l'essentialisme, c'est-à-dire sans dire que l'islam est figé, non. Mais le fait est que l'islam porte dès le départ un message d'universalisme. C'est l'islam-monde, non pas en tant que conquête du monde, mais en tant qu'appréhension et compréhension du monde. Compréhension au sens de prendre avec : les premières générations de musulmans vont assimiler tout ce qu'il y a de bon, à leur sens, dans toutes les cultures, dans toutes les civilisations, voire dans toutes les religions antérieures où l'islam pénètre.
Il y a donc ce constat de l'universalisme de l'islam, et c'est coranique : des versets sont clairs, ainsi que des paroles du Prophète, sallallahu 'alayhi wa sallam.
Puis, il y a ce vécu historique qui, à partir en tout cas du XIIIe siècle et surtout du XVe siècle, comme le disent les historiens, connaît globalement une sclérose, une chute de la culture islamique. Cette sclérose qui s'installe est due à l'usure du temps. L'islam, en tant que religion et en tant que civilisation, a été un miracle. On n'explique ni par la méthode matérialiste marxiste, comme Maxime Rodinson, ni par d'autres méthodes, comment l'islam s'est répandu si vite. Il y a des éléments divers, mais ce déclic aussi rapide et si ample n'est pas réellement expliqué.
D'un côté, il y a cet islam d'ouverture, cet islam inclusiviste, où l'on voit par exemple Al-Biruni, ce grand savant religieux iranien mais aussi astronome, vers l'an 1000, aller en Inde étudier le sanskrit pour traduire un traité de yoga, tout en étant musulman. Est-ce qu'on voit aujourd'hui des oulémas s'intéresser à une autre culture, à une autre religion, pour s'imprégner de ce qu'elle a de bon et de ce qu'elle peut apporter à notre vécu ?
Shakeel SiddiqEn quelque sorte, à partir du XVe siècle, l'islam se serait refermé sur lui-même ?
Éric GeoffroyTout à fait. Cela correspond, bien sûr, avec l'influence grandissante de l'Europe : dès le XVe siècle, les Portugais arrivent au Maroc, puis ils contournent l'Afrique et arrivent sur la côte est. Il y a donc un repli.
Autant dans les premiers siècles régnait cette ouverture à l'autre et ce sens de l'altérité. Lorsqu'on lit Shahrastani, dans le Kitab al-Milal wa al-Nihal, le livre des religions et des sectes ou des options philosophiques, on voit comment un musulman du XIIe siècle décrit de manière objective tous les groupes musulmans d'une part, et toutes les religions d'autre part.
Puis, à partir des XVe et XVIe siècles, s'installe cette frilosité. Elle va être encouragée et fixée, non pas par le droit musulman, qui est un droit génial car le fiqh est l'une des grandes écoles de droit dans le monde, mais par son hypertrophie. Ce juridisme va pousser dans les marges, presque dans le fossé, tout ce qui relève de la philosophie et de la spiritualité. Même la théologie n'est très vite plus qu'instrumentalisée, devenant essentiellement apologétique. On arrive ainsi à la situation de l'époque moderne et contemporaine où, finalement, lorsqu'on demande aux gens ce qu'est l'islam, la réponse se résume à halal et haram. C'est tout.
Du génie des fondements à la rupture intérieure
Shakeel SiddiqEst-ce dû éventuellement à un développement ou un surdéveloppement dans la science des fondements du droit, les usul al-fiqh, ou à des conditions politiques particulières ?
Éric GeoffroyNon, les usul, en tant que fondements, sont un des traits de génie du droit musulman et de la pensée juridique en islam, parce que cela va très loin. Cela a donné au départ une très grande ouverture, une grande réflexion et un sens du débat, ce que l'on appelait entre autres adab al-ikhtilaf. On a intégré en islam, notamment dans le droit, le principe de divergence en tant qu'agréation, et cela est unique dans les cultures religieuses du monde.
Ce qui est en cause, c'est la dégénérescence du vécu musulman : on s'éloigne de plus en plus de la source prophétique. On a essayé de remédier à cela lorsque le dernier calife abbasside, An-Nasir, vers 1220-30, voyant arriver les Mongols, a tenté de réanimer la culture islamique globale par la futuwwa, la chevalerie spirituelle, et par le soufisme, pour sauver l'islam par son souffle. Cela n'a pas fonctionné en raison de la marche de l'histoire. À la même époque, ou un peu avant, lorsque Saladin a repris l'Égypte et la Syrie aux Fatimides ismaéliens, il a voulu de la même manière réensemencer une culture islamique sunnite par le souffle, c'est-à-dire par la spiritualité et le soufisme.
Shakeel SiddiqAu niveau du XIVe-XVe siècle, le fiqh se serait donc détaché de la spiritualité, créant cette sclérose ?
Éric GeoffroyTout à fait.
Shakeel SiddiqL'objectif, et c'est ce que vous expliquez dans votre ouvrage, est donc de ramener cette spiritualité dans le droit musulman pour le revivifier et revenir à l'état initial ?
Éric GeoffroyÉcoutez, là on a le beau témoignage d'un homme très connu, redécouvert par l'Europe au XIXe-XXe siècle : Ibn Khaldoun.
Shakeel SiddiqLe grand sociologue...
Le témoignage d'Ibn Khaldoun
Éric GeoffroyFondateur de la sociologie des religions et de la philosophie de l'histoire. C'est un très bon observateur, qui connaissait bien le soufisme par ailleurs. Il est mort en 1406. Il vit à cet apogée de l'islam et en même temps, selon ses propres théories, qui dit apogée dit commencement du déclin, ce qu'il vit en direct et sans doute avec souffrance.
Ibn Khaldoun nous dit, et d'autres cheikhs l'affirment également : du vivant du Prophète, sallallahu 'alayhi wa sallam, et du vivant des compagnons, dans ce souffle spirituel, l'islam est un tout vécu ensemble. Il n'y a pas de séparation entre sciences exotériques et sciences ésotériques, ni entre l'ordre spirituel ou philosophique et l'ordre normatif. C'était un tout, vécu selon le tawhid, le principe de l'unicité.
Ibn Khaldoun déplore cette scission qui s'est introduite assez rapidement. Il explique que l'islam s'étant répandu très vite chez des peuples très différents, les oulémas ont dû parer au plus pressé et, comme il le dit : ahmaloo a'mal al-qulub, ils ont négligé l'œuvre du cœur, le travail intérieur. Les soufis ont donc dû compenser : le soufisme arrive historiquement pour compenser la perte de spiritualité générée par les pressions politiques omeyyades, abbassides et autres, ainsi que par le souci des oulémas du monde sunnite naissant. Le sunnisme n'est véritablement fort qu'à partir du XIIe siècle ; il doit alors combattre des ennemis intérieurs, les ismaéliens, les philosophes, tandis que les soufis expriment des choses paradoxales.
Cette harmonisation entre la norme sunnite et la spiritualité, le tassawwuf, va se faire notamment par l'imam Ghazali, mort en 1111.
Shakeel SiddiqAbu Hamid, oui.
Éric GeoffroyOn crédite Abu Hamid d'avoir réconcilié cette normativité sunnite, à la fois politique et religieuse, avec la spiritualité. Durant des siècles, et souvent les musulmans l'ignorent, les grands oulémas de l'islam ont été soufis, de près ou de loin.
Shakeel SiddiqMais souvent de près.
Éric GeoffroyJe vous donne un exemple un peu choquant : Ibn Taymiyya.
Shakeel SiddiqAllez-y, rien ne me choque ici.
Éric GeoffroyIbn Taymiyya était qadiri. Nous avons tous les textes, les manuscrits et les articles.
Shakeel SiddiqJe vous inviterai d'ailleurs pour une émission spécifique sur la biographie d'Ibn Taymiyya.
Éric GeoffroyAvec plaisir. C'est un être complexe, qui a été rétréci par la pensée wahhabite en n'en retenant que des éléments extrêmement tronqués, alors qu'il s'agit d'un savant très riche.
Shakeel SiddiqQuand on ouvre les fatawa, on voit d'ailleurs très bien son côté spirituel.
Éric GeoffroyBien sûr. Le tome 11 des fatawa, Majmu' al-Fatawa, est consacré au tassawwuf. Il contient de la critique, mais aussi de la louange : il loue l'imam Junayd, Abu Yazid al-Bistami et d'autres.
Shakeel SiddiqLa vérité, quand on la cherche, on la trouve.
Unicité divine et pluralisme
Éric GeoffroyExactement. Dans la civilisation islamique, la vérité était très nuancée. Vu qu'il n'y a pas l'équivalent d'une papauté ou d'un clergé normatif, les sources d'autorité religieuse et spirituelle sont multiples. C'est une richesse qui a également disparu avec le temps. On a fini par dire qu'étant hanéfite, il ne fallait pas se marier avec des chaféites, ce que l'on a vu aux époques tardives, aux XVIIe et XVIIIe siècles.
Aujourd'hui, certains musulmans, par souci de renforcer l'islam, voudraient unifier les rangs (tawhid as-sufuf). Ils confondent le principe d'unicité divine, qui imprime une cohérence dans le cosmos , si Dieu est unique, il y a une cohérence dans la multiplicité et dans la complexité de la vie, permise par la miséricorde divine qui englobe tout ,, avec l'uniformité.
Beaucoup de musulmans confondent unicité et uniformité. Il existe actuellement une tendance à la pensée unique en islam, or c'est précisément le contraire de ce qu'ont vécu les salafs. Ceux qui se disent salafistes et s'en réclament sont dans l'inverse de ce qu'étaient les pieux prédécesseurs.
Shakeel SiddiqLes salafs, ce sont les trois premières générations.
Éric GeoffroyVoilà. Le Prophète a dit : ikhtilafu as-habi lakum rahma, les divergences entre mes compagnons sont pour vous une miséricorde. Le Prophète affirme cela de son vivant : il sait très bien que les grands compagnons vont apporter de grandes sensibilités au sein de l'islam. L'imam Ali, Abou Bakr ou Salman incarnent des sensibilités différentes, et tout cela participe au pluralisme de l'islam. Le salafisme actuel constitue à cet égard une inversion des valeurs.
Shakeel SiddiqInversion des sens, des valeurs, très bien.
Éric GeoffroyEh oui.
Shakeel SiddiqAvant de passer à la dernière question, je tiens quand même à préciser que, quand on parle de soufisme ici, ce n'est pas du tout le soufisme populaire...
Éric GeoffroyCe n'est pas le confrérisme en tant que tel, bien sûr.
Shakeel SiddiqPour qu'il n'y ait pas de malentendu, surtout chez les...
Éric GeoffroyComme les grands réformistes, Abduh, Afghani et d'autres l'ont dit, c'est l'idéal de l'islam, c'est-à-dire l'idéal spirituel de l'islam. Une religion qui ne se fonde pas et ne vit pas par la spiritualité devient une idéologie.
Une révolution du sens
Shakeel SiddiqTrès bien. Dernière question : vous invitez à une révolution spirituelle à travers, je vous cite, un ijtihad spirituel pour revenir à ce qu'il en était au départ, au début de la Révélation. Pouvez-vous expliquer ce que vous entendez par « révolution spirituelle », « révolution du sens » ?
Éric GeoffroyUn verset coranique, que je vais citer d'emblée en français par gain de temps, sourate 13, verset 11, nous dit que Dieu ne change rien en un peuple tant que ce peuple ne se change pas lui-même. C'est un appel, et il y a de nombreux appels coraniques en ce sens, à l'intériorisation. En tant que croyant, et en tant qu'être humain d'ailleurs, il faut commencer par un travail personnel, intérieur, qui doit rayonner dans la société, dans la communauté des croyants en ce qui concerne l'islam, et, à notre époque mondialisée, rayonner dans le monde et sur la planète.
Le but n'est pas une simple réforme. Je pense que l'époque n'est plus aux réformes, qu'elles soient d'ordre politique ou religieux. L'urgence du temps, face aux grands défis actuels qui sont mondialisés, réclame une révolution au sens propre, profond : la révolution, c'est faire un tour sur soi-même.
Les révolutions arabes, qui sont arrivées juste après la rédaction de ce livre, amorcent justement quelque chose. On ne sait pas encore très bien où tout cela va, mais pour moi, ce n'est qu'un début. Tant que l'homme, musulman ou pas, n'aura pas redécouvert cette verticalité et cette spiritualité qui le constituent en tant qu'être venant de Dieu et retournant à Dieu, nous serons toujours dans les fausses solutions, que ce soit au niveau de l'ordre financier mondial, de l'ordre politique ou religieux.
Shakeel SiddiqDans des solutions superficielles, apparentes...
Éric GeoffroyHypocrites. On entretient l'hypocrisie, y compris religieuse. Or, la vraie spiritualité ne supporte pas l'hypocrisie, puisque la démarche de base, la première station selon les soufis sur la voie, c'est as-sidq, la sincérité. Sans sincérité, on ne peut rien faire.
Malheureusement, dans la religion islamique ou autre, la part d'hypocrisie est encore forte. À notre époque, les faux-semblants et toute cette hypocrisie du monde sont finalement en train de tomber. On le voit notamment grâce ou à cause de la révolution informatique, entre autres, voyez-vous. Tout se sait.
Shakeel SiddiqC'est-à-dire ?
Éric GeoffroyTout se sait à l'instant. Pas ce qui est d'ordre intérieur, évidemment, mais tous les événements sont dévoilés : ce qui se passe à l'autre bout du monde est immédiatement connu.
Shakeel SiddiqTrès bien. Ça va très vite, tout est fluide, Twitter, les réseaux sociaux...
Le fils de l'instant
Éric GeoffroyDu coup, on ne sait plus ce qui est authentique ou pas, parce qu'on n'a plus le temps de réfléchir à la chose.
Un adage bien connu dans le soufisme dit que le soufi est le fils de l'instant. L'instant, c'est l'effet de la volonté de Dieu ici et maintenant : qu'est-ce qu'Allah, qu'est-ce que Dieu imprime ou veut dans tel ou tel contexte ? Souvent, dans une démarche religieuse, islamique ou autre, trop fixiste, on est complètement en décalage avec l'instant, voyez ?
Le tassawwuf, la vie spirituelle, et nous avons des passages coraniques clairs là-dessus, réclame qu'on vive l'instant et qu'on en accepte les conditions. Si nous sommes dans une crise mondiale avec tel ou tel aspect, nous devons en tenir compte et savoir réagir vite, comme le faisaient les musulmans des premières générations, qui étaient à la fois très actifs et réactifs.
Aujourd'hui, souvent, les musulmans ne sont plus que réactifs : ils réagissent contre l'Occident, contre la mondialisation, voyez-vous. C'est le temps qui veut cela, mais je pense que l'époque est venue pour les musulmans de redécouvrir l'universalisme de leur tradition spirituelle et de faire une révolution intérieure.
Ce n'est pas un jeu de mots quand je dis « révolution spirituelle ». Cela peut paraître un peu choquant, mais avec les réformes d'ordre politique, administratif ou religieux, on ne fait que colmater des brèches. Ces brèches sont largement ouvertes actuellement, et il faut passer à autre chose.
Shakeel SiddiqMerci beaucoup, monsieur Geoffroy. Je rappelle que vous êtes l'auteur de « L'islam sera spirituel ou ne sera plus », aux éditions Le Seuil. À très bientôt pour une seconde émission où nous aurons l'occasion de développer d'autres points de votre ouvrage. Merci beaucoup, chers auditeurs. Salam alaykoum wa rahmatoullah.