Dénoncer les agressions et agir
Je suis présent à cet événement en tant que musulman, mais surtout en tant qu'être humain, parce que ce qui est en train de se passer actuellement, ce qui est arrivé à certaines de nos sœurs et de nos frères, est tout à fait condamnable. Je suis là pour élever la voix, pour dire que ces actes doivent être condamnés, qu'on doit retrouver les coupables et que la justice doit faire son travail, comme elle l'a toujours fait sur d'autres sujets, pour rendre justice à ceux qui le méritent.
JournalisteComment peut-on lutter efficacement contre l'islamophobie aujourd'hui ?
Selon moi, pour lutter efficacement contre l'islamophobie, il faut tout d'abord une meilleure implication des musulmans dans la vie sociale en France, tout simplement. Je pense qu'en s'intégrant dans la vie sociale en général, sans se trahir bien sûr, dans toutes les actions et pas seulement celles qui concernent les musulmans, c'est ainsi qu'on peut lutter efficacement. C'est agir plutôt que réagir.
Le silence des médias et le calcul politique
JournalisteComment expliquez-vous cette indifférence des médias à l'égard des agressions des femmes voilées ?
Pour moi, elle ne s'explique pas. C'est difficile à dire, mais elle ne s'explique pas. C'est la vraie question à se poser. Je ne trouve aucune excuse au silence des médias. L'agression d'une femme, qu'elle soit musulmane ou non, au point qu'elle perde son enfant, quand c'est grave à ce point et que ce n'est pas relayé par les médias, je ne saurais pas répondre à cette question.
JournalisteComment expliquez-vous cette indifférence des politiques à l'égard des agressions des femmes voilées ?
L'indifférence des politiques est selon moi stratégique. Il est évident qu'aujourd'hui, nous sommes dans un climat où, pour se faire entendre dans les médias, il faut frapper sur les musulmans, frapper de manière symbolique bien sûr. On le voit souvent. Il n'est donc pas politiquement intéressant, pour certains, de défendre les musulmans. Les musulmans ne sont pas assez impliqués au niveau du vote et de la vie politique, donc personne ne trouve d'intérêt à les défendre. S'inscrire sur les listes électorales et aller voter reste le meilleur moyen de se faire défendre pour l'avenir.
Je pense que le silence des médias est dû à une complicité entre les médias et le monde politique. Beaucoup de médias sont influencés par des partis politiques. Derrière tout cela, une sorte d'omerta s'est installée : on refuse de relayer ces faits, ne serait-ce que pour donner des noms et des visages aux victimes. Nous avons compris le manège et le stratagème. Nous allons essayer d'utiliser des médias alternatifs qui pourront relayer l'information de manière plus directe et toucher davantage de personnes. Il est clair qu'on ne compte pas sur les médias conventionnels pour diffuser l'information, connaissant leur point de vue et l'influence étatique qui s'exerce derrière.
L'analyse de la situation après Argenteuil
JournalisteL'exemple d'Argenteuil, qu'est-ce qu'il nous montre ?
Samy DebahIl nous montre qu'aujourd'hui, le laxisme des différents gouvernements qui se sont succédé au sujet de l'islamophobie en France permet à certains groupes, ou même à certaines individualités, de passer à des actes d'agression très graves, en pleine journée, en pleine rue, devant tout le monde et en toute impunité. C'est extrêmement grave qu'on puisse en arriver là dans notre pays.
Pour quelle raison en sommes-nous arrivés là ? J'ai parlé de cette impunité liée au manque d'investissement des gouvernements successifs, alors même que les différents rapports publiés par les organes de lutte contre le racisme, les ONG ou les institutions européennes et internationales, pointent du doigt le caractère structurel de l'islamophobie. Il y a également une autre responsabilité : celle des discours des politiques islamophobes. Ces discours, de droite comme de gauche, banalisent aujourd'hui des postures islamophobes ainsi que des discriminations de plus en plus nombreuses à l'encontre des hommes et des femmes supposés appartenir à la communauté musulmane.
Enfin, et ce n'est pas des moindres, il y a la responsabilité des citoyens de confession musulmane. Parce qu'ils sont absents du débat politique, parce qu'ils n'interpellent pas leurs élus locaux sur ces questions, sur leurs angoisses et sur les discriminations qu'eux-mêmes ou d'autres personnes subissent dans leur environnement, cette question demeure absente du discours politique et des préoccupations des partis traditionnels, de gauche comme de droite. Au lieu de prendre en considération cet aspect du combat, ces partis emboîtent le pas au discours d'extrême droite, qui semble s'être introduit de façon transversale dans leurs discours et leurs programmes.
Les voies de mobilisation
Samy DebahLa solution, aujourd'hui, c'est la mobilisation. Que les citoyens se mobilisent : les musulmans, certes, mais aussi les humanistes et les gens épris de justice. C'est également la mobilisation des hommes et des partis politiques, qui doivent s'engager à ne pas faire de l'islamophobie leur fonds de commerce, surtout en temps de crise, et qui doivent appeler au rassemblement. On a besoin de solidarité pour combattre ensemble cette situation et ne pas laisser s'installer des discours anxiogènes.
Enfin, il y a la mobilisation du gouvernement. Il a un rôle fondamental. Il est le père de famille de chaque citoyen français, quel qu'il soit, et doit rassembler la famille française. Il doit tenir un discours d'apaisement, un discours de rassemblement, et ne pas laisser se banaliser les propos d'une petite minorité qui sème le trouble dans l'esprit des Français. Voilà ce qu'il faut mettre en œuvre pour combattre l'islamophobie.
Les médias sont à l'image de la société. Certes, ils ont une responsabilité beaucoup plus importante, mais si la société se désintéresse des combats les plus essentiels, comme la lutte contre les discriminations ou la défense de principes tels que la liberté, l'égalité et la fraternité, les médias s'en désintéressent aussi. Aujourd'hui, ils répondent à des logiques mercantiles plus qu'à leur mission d'origine. À l'origine, un média se crée pour défendre des principes et une ligne éditoriale. De plus en plus, les médias surfent sur le sensationnel, sur des articles ou des postures commerciales qui font vendre, plutôt que sur des exigences éditoriales.
S'organiser face au climat délétère
Il faudra un remède à la hauteur et adéquat, qui passera par une grande mobilisation et par la dénonciation de ce qui se passe. Il va falloir se prendre en main et serrer les rangs pour dénoncer enfin ce climat islamophobe et délétère qui plonge actuellement la République française. Il est inadmissible qu'en tant que citoyens français à part entière, de confession musulmane, nous soyons traités d'une manière inégale et inique quant au traitement de l'information par les médias et par les politiques.
La raison de ma présence ici est que de nombreuses femmes ont été agressées ces derniers temps à Argenteuil, mais aussi dans d'autres villes. Nous faisons clairement face à des actes islamophobes de plus en plus récurrents, nourris par une banalisation au sein des gouvernements et des partis politiques qui stigmatisent sans cesse l'islam et les musulmans. En conséquence, on observe une montée de groupuscules d'extrême droite qui descendent librement dans la rue pour agresser des musulmans. La conclusion qui s'impose, c'est qu'il devient urgent de s'organiser en dehors des partis politiques et de créer une véritable solidarité entre toutes les victimes d'actes racistes et les militants engagés pour la paix sociale et contre les discours racistes.
On constate que la France est touchée par une fièvre islamophobe. Il y a peut-être derrière cela des discours politiques irresponsables, tenus par des pyromanes de la politique qui ont fait le jeu de ces fascistes et ont, en quelque sorte, donné carte blanche à certains pour passer à l'acte. Comme pour toute maladie et toute fièvre, il va falloir trouver un remède adéquat, par une grande mobilisation et par la dénonciation de ce qui se passe. Il faut se prendre en main et serrer les rangs pour dénoncer ce climat délétère. Il est inadmissible qu'en tant que citoyens français de confession musulmane, nous soyons traités de manière inégale face au traitement de l'information. Certains ont décidé de regarder ailleurs, et d'autres ont choisi de relativiser les faits en donnant un caractère banal et insignifiant à ces agressions.