Seconde partie de l'émission "Islam aujourd'hui" avec Ahmed Djaballah, directeur de l'Institut européen des sciences humaines à Saint-Denis.
Seconde partie de l'émission "Islam aujourd'hui" avec Ahmed Djaballah, directeur de l'Institut européen des sciences humaines à Saint-Denis.
Transcription intégrale de la vidéo
Shakeel SiddiqIslam aujourd'hui reçoit le docteur Jaballah, directeur de l'IESH de Saint-Denis.
Assalamu alaykum.
Ahmed JaballahWa alaykumu as-salam wa rahmatullah.
Shakeel SiddiqDocteur Jaballah, on vous connaît maintenant très bien dans notre émission Islam aujourd'hui. Vous êtes brièvement directeur de l'IESH de Saint-Denis, et vous êtes aussi membre du Conseil européen de la fatwa.
Nous parlons toujours de cet acte citoyen très important qu'est le vote lors des municipales. Nous avons vu ensemble, lors d'une précédente émission, que vous aviez discuté au sein du conseil de la citoyenneté des Français et des Européens de confession musulmane.
Nous abordons à présent des questions purement théologiques et religieuses. Dans l'islam et dans le Coran, certains textes amènent des Français de confession musulmane à s'interroger sur l'acte citoyen de voter, jusqu'à penser que l'on ne peut pas voter pour quelqu'un qui ne partage pas la même religion qu'eux.
Parmi ces versets, je vais en lire un et vous me direz ce que l'on doit en comprendre. Je prends le verset 57 de la sourate 5, où Dieu dit, selon une traduction : « Ô vous qui croyez, ne prenez vos alliés ni parmi ceux qui ont reçu l'Écriture avant vous, ni parmi les non-musulmans qui raillent votre religion et la tournent en dérision. Craignez Dieu si vous êtes de vrais croyants. »
Doit-on comprendre que le musulman ne vote pas, ne s'allie pas à des non-musulmans ou à des chrétiens, et qu'il doit vivre dans un certain communautarisme, à l'écart de la société, sans voter ? Est-ce ce qu'on doit comprendre de ce verset ?
Ahmed JaballahCes textes sont parfois lus sans être liés à leur contexte, ou sans chercher à les comprendre en les rapprochant d'autres textes. À côté de ce verset, d'autres versets invitent le musulman à aller vers les autres et à dialoguer avec eux. Certains s'adressent à tous les hommes, croyants comme non-croyants.
Il y a aussi l'expérience historique à l'époque du Prophète (alayhi salat wa salam). Tout le monde sait qu'il a lui-même recommandé à un certain nombre de ses compagnons d'aller en Abyssinie auprès du Negashi, qui n'était pas musulman. Ils ont vécu sous l'autorité politique d'un roi chrétien. Ce n'était pas seulement par besoin de protection face aux persécutions de La Mecque : beaucoup de ses compagnons sont restés jusqu'à la septième année de l'hégire, après l'installation du Prophète à Médine, alors qu'ils avaient la possibilité de le rejoindre et d'y être bien protégés. Ils n'y ont vu aucun mal, et le Prophète n'a pas dit à ses compagnons qu'ils n'avaient plus le droit de rester en Abyssinie.
Cela montre que le musulman peut vivre dans une société sous une autorité non musulmane. Cette réalité historique a toujours continué. En Inde, par exemple, les musulmans vivent en minorité depuis longtemps. Il faut rappeler aujourd'hui que le tiers des musulmans, soit plus de 500 millions de personnes, vivent dans des sociétés en tant que minorité.
Ces textes doivent être compris dans le sens d'une alliance faite aux dépens de la religion. S'allier avec des gens qui s'attaquent aux musulmans afin de trouver auprès d'eux une force pour combattre d'autres musulmans est interdit, car on entre là dans un domaine totalement religieux.
En revanche, s'entraider pour servir le bien commun est recommandé. Le verset dit : « wa ta'awanu 'ala-l-birri wa-t-taqwa wa la ta'awanu 'ala-l-ithmi wa-l-'udwan », ce qui nous recommande de nous entraider pour la bonté et pour l'intérêt général. Les exégètes expliquent que ce verset s'adresse à tout le monde : l'entraide (at-ta'awun) concerne les musulmans entre eux, mais également les musulmans avec les autres.
Il faut toujours rappeler le statut citoyen instauré par l'islam dès sa première expérience politique dans la société de Médine. Parmi ses fondements se trouvait la Constitution de Médine (Dastur al-Madina), par laquelle le Prophète a reconnu un statut citoyen à tous ses habitants, les musulmans vivant alors dans une société de diversité. On ne peut donc pas dire aujourd'hui que les musulmans doivent s'isoler de la société. Au contraire, ils peuvent vivre de façon paisible et harmonieuse dans n'importe quelle société, qu'elle soit musulmane ou diverse, comme c'est le cas aujourd'hui pour les musulmans en Europe et en Occident en général.
Shakeel SiddiqLors de la précédente émission, vous avez évoqué au sein du Conseil européen de la fatwa la notion de maslaha, c'est-à-dire d'intérêt général. Pouvez-vous en dire plus sur ce sujet ?
Ahmed JaballahAl-maslaha est un fondement essentiel, considéré par les savants musulmans comme la finalité suprême de la religion. La formule bien connue rappelle que la charia est venue pour « jalb al-masalih wa dar' al-mafasid », c'est-à-dire pour garantir les intérêts et protéger du mal d'une façon générale.
Al-maslaha est présente dans tous les domaines. Lorsqu'on aborde la question politique et la participation citoyenne, cet intérêt existe également. Il comporte plusieurs niveaux. Il y a d'abord l'intérêt général, l'intérêt commun, qui concerne l'ensemble de la société...
Shakeel SiddiqL'ensemble des citoyens.
Ahmed JaballahDes citoyens, exactement. Viennent ensuite des intérêts particuliers, pour un groupe précis ou pour des individus. En islam, l'intérêt commun prime sur l'intérêt particulier : en cas de contradiction entre ces deux niveaux, l'intérêt commun doit passer en premier.
Lorsque nous avons évoqué au Conseil européen de la fatwa la question d'al-maslaha comme fondement justifiant l'engagement du musulman dans la vie sociale et sa participation à la société, nous avons précisément parlé d'al-maslaha. Le musulman ne doit pas être dans l'indifférence, mais actif et participant.
Shakeel SiddiqCela rejoint un peu l'esprit républicain.
Ahmed JaballahTout à fait.
Shakeel SiddiqEn théorie, le citoyen français doit être actif, produire, il fait partie intégrante du pays.
Ahmed JaballahTout à fait. Sur ces questions, il s'agit de bon sens, et non de problèmes métaphysiques dont on ne comprendrait pas les finalités. Par ses valeurs éthiques, le musulman doit rechercher la bonté et le service d'autrui.
Nous avons de nombreux textes dans le Coran et le hadith à ce propos. Le Prophète (alayhi salat wa salam) a rappelé que chaque croyant, chaque jour au lever du soleil, est redevable d'une aumône (sadaqa). Il cite des exemples de la vie quotidienne : aider quelqu'un à enfourcher sa monture, lui indiquer son chemin ou sourire est une sadaqa. Le musulman doit s'inscrire dans cette démarche, à l'opposé de l'indifférence.
Le hadith de Shu'ab al-Iman, rapporté par Al-Bayhaqi, mentionne également que la foi comporte plus d'une soixantaine de branches. La première est l'attestation de foi, et il cite aussi le fait d'écarter des chemins toute chose nuisible aux passants (imatatu al-adha 'ani at-tariq). Cela signifie s'intéresser à la chose publique, aux autres, et participer en pensant à l'intérêt général. En islam, al-maslaha s'inscrit dans cette optique large qui concerne tous les êtres humains, et non dans une vision sectaire.
Shakeel SiddiqIl ne faut donc pas l'entendre comme un intérêt intracommunautaire ou dans le sens du communautarisme.
Ahmed JaballahNon, absolument pas. Dans ses fondements, al-maslaha est générale.
Cela n'interdit toutefois pas à un citoyen de défendre certains intérêts. La société actuelle comprend diverses composantes, différents groupes qui peuvent avoir des intérêts à défendre.
Shakeel SiddiqDes groupes religieux.
Ahmed JaballahDes groupes religieux ou sociaux.
Shakeel SiddiqOu sociaux.
Ahmed JaballahOn trouve aussi des courants philosophiques. Défendre des intérêts légitimes à ses yeux et parfaitement légaux du point de vue de la loi n'est pas un mal en soi.
Aujourd'hui, la question de l'islam, de la présence musulmane et de l'expression religieuse dépasse les seuls musulmans, même si ces derniers sont peut-être les premiers visés par certaines difficultés sur ce plan. Que des musulmans choisissent ceux qui défendent la liberté dans le cadre de la laïcité, plutôt que des personnes inscrites dans l'exclusion, relève d'un intérêt tout à fait légitime qu'ils ont également le droit de défendre.
Shakeel SiddiqNous comprenons la notion d'intérêt général. Cet intérêt général mène-t-il le musulman à voter, et rend-il le vote obligatoire ? En France, voter n'est pas une obligation civique punie par la loi si on ne le fait pas, même si tout citoyen doit voter.
Ahmed JaballahNon.
Shakeel SiddiqAu niveau théologique et religieux, pour le musulman dans la société française, est-on dans l'obligation de voter ? Si le musulman ne vote pas, ne s'intéresse pas à la citoyenneté et vit en marge de la société, aura-t-il des comptes à rendre devant son Seigneur dans l'au-delà ?
Ahmed JaballahOn ne peut pas affirmer que celui qui ne vote pas commet un manquement d'un point de vue religieux, bien qu'il y ait une forte recommandation de voter en tant que forme de participation.
Encore une fois, le vote traduit un intérêt pour la chose publique. Il s'agit de refuser l'indifférence au profit d'une attitude de participation. Il est donc fortement recommandé au citoyen musulman, au nom de ses valeurs religieuses et éthiques, d'être présent et de participer.
Dans certaines situations, il faut participer pour défendre un intérêt précis par le vote, notamment face à certains choix.
Shakeel SiddiqPar exemple ?
Ahmed JaballahFace à des candidats adoptant des positions extrêmes, qui représentent un danger non seulement pour les citoyens de confession musulmane, mais pour la société tout entière. Dans ces cas-là, il est important d'être engagé, de s'exprimer et de donner sa voix pour défendre les valeurs éthiques, les valeurs d'ouverture, de démocratie et de liberté.
Shakeel SiddiqC'est l'idée même de la démocratie. Merci beaucoup, docteur Jaballah, et à très bientôt pour une troisième et dernière émission sur ce sujet très pertinent, mais aussi très sensible pour les musulmans. Merci et à très bientôt, chers oummanautes. Assalamu alaykum wa rahmatullahi wa barakatuh.
Ahmed JaballahTout à fait.
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