L'émission Islam aujourd'hui reçoit Ahmed Djaballah, directeur de l'Institut européen des sciences humaines à Saint-Denis.
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31 décembre 2013 à 12 h 00
L'émission Islam aujourd'hui reçoit Ahmed Djaballah, directeur de l'Institut européen des sciences humaines à Saint-Denis.
Transcription intégrale de la vidéo
Shakeel SiddiqIslam aujourd'hui reçoit le docteur Ahmed Jaballah, directeur de l'IESH, l'Institut européen des sciences humaines, à Saint-Denis.
Docteur Jaballah, salam aleykoum.
Ahmed JaballahWa aleykoum salam wa rahmatoullah.
Shakeel SiddiqAlors, vous êtes diplômé à l'Université de la Zitouna, docteur en islamologie à la Sorbonne. Vous êtes enseignant et directeur aussi de l'IESH de Saint-Denis, l'Institut européen des sciences humaines. Vous êtes vice-président du comité charia-tique du COFFIS et vous êtes également membre du Conseil européen de la fatwa et de la recherche. Et d'ailleurs, c'est pour cela qu'on vous invite.
Alors, le sujet qu'on va aborder aujourd'hui porte sur la notion de vote. Et on sait que donc les citoyens français vont très bientôt voter pour les municipales. Et on a pu remarquer que le sujet avait été traité par le Conseil européen de la fatwa, c'est-à-dire celui du vote en France. Est-ce que c'est le cas ?
Ahmed JaballahBismillah ar-Rahman ar-Rahim. En fait, le Conseil européen de la fatwa et des recherches s'intéresse d'une façon générale de toutes les questions qui touchent la présence musulmane en Europe, c'est pas particulièrement en France. La France fait partie de l'Europe. Et cette question du vote, elle a été traitée dans un cadre en fait plus large concernant la participation politique. Parce que le vote, c'est un aspect important parmi les différents aspects de la participation politique dans la société.
Et ce sujet-là de la participation politique a été également posé dans un cadre plus large qui est celui de la citoyenneté. C'est un petit peu pour donner les fondements à des musulmans pratiquants pour leur dire, tout simplement, c'est un petit peu la conclusion, si vous voulez, des travaux d'une session qui a été réservée à ce thème de la citoyenneté, dire que le musulman, il peut être un bon musulman qui respecte sa religion et sa pratique, tout en étant également engagé dans la société en tant que citoyen. C'est-à-dire, prendre part à la vie de la société. Et ça pour répondre effectivement à certaines thèses ou avis de ceux qui pensent : à partir du moment que vous voulez être un bon musulman, vous devez prendre une distance par rapport à la société. Alors que nous savons bien que l'islam n'a jamais encouragé ou recommandé, au contraire, il a toujours incité le musulman, qu'il soit d'ailleurs musulman dans une société musulmane ou non musulmane, d'être membre dans la société et de travailler pour l'intérêt commun.
Shakeel SiddiqTrès bien. Mais en prenant le sujet entre les mains au niveau du Conseil européen de la fatwa, est-ce que vous avez été éventuellement critiqué ? Est-ce qu'on vous accuse d'orienter les citoyens français de confession musulmane vers, comme un vote, vous savez, communautaire ?
Ahmed JaballahNon, pas du tout. C'est-à-dire dans les travaux du conseil, et je rappelle qu'il a quand même étudié avec beaucoup de papiers qui ont été présentés dans la recherche autour de ce sujet. Il y a la revue scientifique aussi du conseil qui a consacré deux numéros, il y a plus de 800 pages en fait, il y a quand même une étude assez approfondie.
Et le point de départ de cette participation politique, c'est la notion de l'intérêt. Et nous savons bien que la notion de l'intérêt en islam, al-maslaha, c'est un fondement très important.
Shakeel SiddiqOn aura l'occasion d'en parler dans une autre émission, excusez-moi, d'accord.
Ahmed JaballahMais en fait, l'esprit du conseil, et on peut revenir bien sûr à ces conclusions, c'est pas du tout de dire aux musulmans : il faut que vous rassemblez entre vous, votez pour des musulmans seulement. Au contraire, vous avez dans ces conclusions-là, une des décisions du conseil, c'est qu'il est tout à fait possible, et là on parle toujours en termes religieux pour des questions qui se posent, des questions religieuses, est-ce que je peux, par exemple, financer un parti politique non musulman si je suis convaincu de l'activité de ce parti ? Et dans le conseil, on dit c'est tout à fait possible.
Shakeel SiddiqDonc, c'est vraiment du théologique, quoi.
Ahmed JaballahVoilà, c'est de la théologie pour dire que le musulman, il peut participer sans problème dans la vie politique en se basant sur cette notion de al-maslaha. On va y revenir peut-être.
Shakeel SiddiqOn va y revenir. Alors, j'ai pu remarquer et lire ici et là que il y a des Français de confession musulmane qui disent : oui, mais le système démocratique, on n'en veut pas, c'est pas musulman, etc. On sent bien qu'il y a un détachement, bien entendu, par rapport à la société française. Et puis, on parle de choura, c'est-à-dire la notion de consultation, notion qu'on trouve d'ailleurs dans le Coran. Est-ce que il y aurait finalement une contradiction entre un système démocratique et la choura ? Ou est-ce que voilà, est-ce qu'il y a une contradiction tout simplement ?
Ahmed JaballahBon, c'est une grande question. Oui, on va essayer de répondre assez brièvement parce que c'est une question quand même assez vaste. Mais je dois dire que la démocratie, c'est un système politique qui va permettre aux citoyens de s'exprimer, de choisir ceux qui les représentent selon, bien sûr, des modèles parfois assez différents.
Et je dois dire que l'esprit de la choura, c'est également dans le même sens parce que la choura, c'est la consultation. Et d'ailleurs, lorsqu'on revient un petit peu à la pratique musulmane historique, on voit bien que le choix libre du responsable politique, c'est quelque chose qui était tout à fait pratiqué. Et au contraire, on considère que lorsque les musulmans se sont éloignés de cette liberté, de cette démocratie dans leur vie, ça a eu des effets malheureusement de décadence et de déclin. Mais sur le fond, la démocratie en tant que liberté de choix, la choura également, il n'y a pas de contradiction.
Maintenant, on va dire que la choura, en islam, elle se passe quand même dans un cadre où il y a des principes éthiques à respecter. Ces principes-là, en partie, sont des valeurs, des fondements que la religion a donnés, a précisés. Si vous voulez, c'est quelques repères, des principes, des limites. On ne trouve pas forcément dans le système démocratique, c'est toujours les hommes, le peuple qui doit choisir sans aucune limite pour ses choix.
Shakeel SiddiqDonc, c'est un peu compliqué d'ailleurs. Parce que le peuple n'a pas forcément toutes les compétences, toutes les données politiques pour choisir éventuellement la bonne personne qui aurait les aptitudes à gérer ses affaires.
Ahmed JaballahOui. Si vous voulez...
Shakeel SiddiqOui.
Ahmed JaballahDe toute façon, lorsqu'on parle de la démocratie, même tous les défenseurs de la démocratie, les théoriciens nous disent, c'est pas un système parfait à 100 %. Mais c'est le système où il y a le moins de mal, si vous voulez, c'est-à-dire...
Shakeel SiddiqLe moindre mal, oui.
Ahmed JaballahLe moindre mal. C'est un système où il a ses lacunes. Mais je pense qu'il n'y a pas d'autre alternative. C'est vrai que s'il y a des questions pointues, il y a aussi la notion de choura, parce qu'on a parlé de la choura en islam, la choura elle a plusieurs aspects, ce qu'on voit également dans les pratiques démocratiques. Si vous avez une question qui nécessite, pardon, l'avis des spécialistes, là on va faire la choura mais entre des personnes compétentes. Vous voulez par exemple étudier une question médicale, c'est les médecins qui doivent s'exprimer, une question dans les finances, c'est également les spécialistes, etc. Mais il y a une choura à une échelle plus large, et là c'est le peuple qui doit choisir parce qu'il n'y a pas d'autre moyen : soit on désigne, soit on choisit. Et le choix, c'est également le principe de la choura.
Shakeel SiddiqEt le principe de la choura, encore une fois, de la consultation, c'est un principe qu'on trouve donc dans les textes. Et puis, les Français de confession musulmane se réfèrent donc, bien entendu, au Coran, c'est il y a le côté citoyen, mais il y a aussi le côté religieux des individus. La choura, est-ce qu'elle se pratique d'une manière spécifique à l'époque du Prophète, sallallahu alayhi wa salam ? Ou est-ce que on dit : « Voilà, consultez-vous », et puis chacun après fait comme il le souhaite ?
Ahmed JaballahOui. Vous savez, sur ces questions-là, l'islam est venu nous donner en fait des repères et des valeurs et des principes. C'est pas pour nous donner un système bien ficelé, si vous voulez.
Shakeel SiddiqD'accord.
Ahmed JaballahParce que tout système avec l'évolution historique, il va devenir figé. Alors l'expérience des musulmans dans l'histoire, que ce soit à l'époque du Prophète, à l'époque des califes, c'est une expérience qui s'inscrit dans son contexte historique. L'essentiel, c'est de maintenir le principe. C'est-à-dire il y a ce principe de choura, de consultation, de cette participation. Mais comment le faire, ça c'est une question qui est tout à fait ouverte et c'est l'avis d'ailleurs de tous les jurisconsultes musulmans qui nous disent que sur les modalités pratiques, si vous voulez, de la choura, c'est ouvert à l'expérience humaine.
Shakeel SiddiqTrès bien. Docteur Jaballah, je vous remercie beaucoup pour vos réponses et à très bientôt, chers oummanautes. Salam aleykoum wa rahmatoullah.
Ahmed JaballahMerci.
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