L'islamologue Jean-Paul Charnay analyse les tensions et les clivages idéologiques au sein de l'islam contemporain.
Oumma TVThéologie & HistoireIdées & Débats6:39
6 août 2008 à 12 h 48
L'islamologue Jean-Paul Charnay analyse les tensions et les clivages idéologiques au sein de l'islam contemporain.
Transcription intégrale de la vidéo
Le schisme en islam, c'est comme dans toutes les autres grandes religions, un thème absolument inépuisable. Étant donné qu'au fil des siècles, au gré des dynasties, au gré des mouvements intellectuels, de leur confrontation avec d'autres systèmes de civilisation, les formulations de chacune des grandes religions ont été soumises à des tensions qui les ont fait exploser, qui les ont fait s'affronter, et souvent, vous le savez comme moi, d'une façon sanglante, entre des conceptions théologiques qui devenaient des idéologies et alimentaient les conflits.
Point n'est besoin ici de rappeler les origines de l'islam, et donc très tôt, dans les quelques décennies qui ont suivi la mort du Prophète, la grande bataille entre les Abbassides d'une part et les Alides de l'autre, qui a donné lieu au la grande division, à la summo divisio, dirais-je pour utiliser une expression juridique, entre le sunnisme et le chiisme, mais également, ne l'oublions pas, à un courant qui est peut-être moins représenté à l'heure actuelle, mais qui me semble tout à fait intéressant, ce que l'on a appelé le kharidjisme, c'est-à-dire les tenants d'une ce qu'on a appelé une démocratie prédémocratique ou une démocratie primitive, et qui refusaient de donner un statut particulier pour incarner le commandeur des croyants, le calife, ou aux Abbassides ou aux Alides.
Et le problème se pose pour ainsi dire dès le début de l'islam, étant donné que la ce qu'on en appelle le texte du Coran lui-même, tel qu'il semble à peu près unanimement révéré, je ne dis pas respecté, par les musulmans, date du troisième calife Othman, et que Othman était plus du côté, familièrement parlant si je peux dire quant à sa lignée, du côté de ceux qui allaient devenir les Omeyyades que de ceux qui allaient devenir ensuite les Abbassides. Dans ces conditions, la les distinctions entre secte et hérésie ont été très profondes en islam.
Les médias occidentaux, et souvent également me semble-t-il, les musulmans eux-mêmes en demeurent à l'idée que la grande division entre les musulmans demeure le sunnisme et le chiisme. J'avoue ne pas partager ce point de vue. Je considère au contraire que la grande division à l'heure actuelle chez les musulmans, c'est le degré de volonté d'application du Coran : ou l'on prend tout le Coran en son sens, en sa formulation littérale et on l'applique ; ou au contraire, on essaie on essaie de, pour jargonner à la mode, contextualiser le Coran, et on fait, pardonnez-moi la brutalité de l'expression, on se fait une sorte de Coran à la carte, c'est-à-dire on va respecter les 'ibadât, oui, bon, mais on va, ce que nous avons déjà dit, tenter de déjuridiciser le Coran.
Et j'ai pris conscience de ceci dans mon propre séminaire de doctorat lorsque j'ai vu d'excellents sunnites se rallier aux positions scripturaires de l'ayatollah Khomeini, bon, bon chiite s'il en est, et bon connaisseur du droit musulman, de la charia, c'est également évident, même pour ceux qui on est obligé de le reconnaître, même si on n'adhère pas à toutes ses thèses.
Donc, là le le risque de schisme maintenant risque de passer entre les diverses lectures du Coran et non plus les traditions spirituelles du sunnisme ou du chiisme. D'autant plus d'autant plus que, parmi ce que j'appelle les musulmans néo-occidentaux, un certain nombre tente de se dégager du Coran en insistant sur ce qu'ils appellent le soufisme, qui à mon sens est quand même assez loin du grand soufisme d'Ibn Arabi ou de Ghazali, de tous les grands noms du soufisme bien entendu, et qui, par ce biais, essayent de présenter à l'Occident un visage aimable de l'islam. Une religion n'a pas à vouloir représenter en tant que telle fatalement un visage aimable car la morale, ça existe, car l'éthique, ça existe, car le dogme, cela existe. Et dans ces conditions, peut-être sommes-nous maintenant à la veille d'une telle d'une nouvelle fracture à l'intérieur des sociétés musulmanes. Nous en voyons les prémices hélas chaque jour.
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