Saïd BranineBienvenue dans Esprit d'actu. Je reçois aujourd'hui Nicolas Beau pour parler de la situation politique en Tunisie.
Bienvenue, Nicolas Beau. Vous êtes journaliste, vous avez travaillé notamment à Libération, au Canard enchaîné, au Monde. Vous êtes également directeur du site mondafrique.com. Vous êtes l'auteur, avec Dominique Lagarde, de cet ouvrage : "L'exception tunisienne. Chronique d'une transition démocratique mouvementée", paru aux éditions du Seuil. On va parler tout de suite du voyage mouvementé de BHL en Tunisie, qui a suscité un tollé dans ce pays.
Le voyage controversé de BHL
Nicolas BeauCela a suscité un tollé d'abord parce qu'on peut se demander si BHL est le mieux placé pour traiter de la paix future en Libye, puisque c'était l'objet de son voyage. Il faut rappeler que c'est lui qui, aux côtés de Nicolas Sarkozy, lance l'opération guerrière avec le Qatar en Libye pour abattre Kadhafi. L'incendiaire est-il le mieux placé pour être aujourd'hui le pacificateur ? C'est la première question.
Deuxièmement, quand il va là-bas à des réunions autour d'un compromis politique éventuel en Libye, à quel titre y va-t-il ? Est-il envoyé par le gouvernement français ? On connaît ses liens très étroits avec Laurent Fabius. On sait qu'à sa pièce de théâtre à Paris, qui a été un bide total, il a quand même eu la chance de recevoir à la fois François Hollande, Manuel Valls et même Nicolas Sarkozy. S'il y va pour le gouvernement français, il faut le dire.
La troisième chose, c'est qu'il va en Tunisie pour rencontrer seulement les représentants de la mouvance des Frères musulmans, à savoir Ghannouchi, le chef du parti islamiste tunisien Ennahdha, et Belhadj, qui est le chef des Frères musulmans libyens. Est-il normal, lorsqu'on veut essayer de trouver les bases d'un accord politique en Libye, de ne rencontrer que les représentants des islamistes ? C'est une force considérable aujourd'hui en Libye, c'est sûr, mais ce ne sont pas les seuls : il y a aussi des progressistes, des démocrates.
Toutes ces questions se posent et, heureusement, le peuple tunisien a réagi vigoureusement, tout comme le gouvernement tunisien, qui sait que les périls viennent aujourd'hui de Libye, où les armes circulent, où les groupes djihadistes...
Saïd BranineOn y reviendra tout à l'heure. Mais a-t-il été expulsé, comme on a pu le lire dans la presse tunisienne ?
Nicolas BeauIl n'a pas reçu un mandat d'expulsion en bonne et due forme. Ce qui est sûr, c'est que le gouvernement tunisien lui a fait savoir qu'il n'était plus en mesure d'assurer sa sécurité et qu'il fallait qu'il quitte le territoire le plus vite possible. C'est ce qu'il a fait dès le samedi soir, étant arrivé le vendredi soir.
Saïd BranineC'est quand même une humiliation pour lui.
Nicolas BeauUne humiliation totale. Il a été obligé de repartir.
Après coup, il a essayé de trouver des explications. Il a brandi, comme à chaque fois, l'antisémitisme, puisqu'il avait été accueilli aux cris de : « Non au sionisme ! Non aux représentants d'Israël ! » Il est vrai qu'il a des rapports extrêmement étroits avec le gouvernement israélien. Il s'est servi de ces anathèmes pour affirmer que l'antisémitisme était encore à l'œuvre.
De son propre aveu, il a rencontré sur place un homme d'affaires libyen vivant aux États-Unis, Walid Gherbi, qui est aujourd'hui un homme clé du système des Frères musulmans en Libye. Sa femme et sa fille sont d'ailleurs voilées, ce qui ne pose pas de problème en soi, sauf que Bernard-Henri Lévy, en France...
Saïd BranineIl n'est pas partisan du voile.
Nicolas BeauIl fait des campagnes contre le voile. Il est en tête pour dénoncer, avec Charlie Hebdo, et pour défendre les caricatures du Prophète, la publication au Danemark de ces dessins qui posent quand même des tas de problèmes. En Libye, ses alliés sont des islamistes qui n'ont absolument rien appris ni rien oublié de la tradition coranique la plus conservatrice.
Saïd BranineOn peut également rappeler que, sur le Printemps tunisien, BHL n'en a jamais parlé.
Nicolas BeauIl a fait un vague papier dans sa revue confidentielle, La Règle du jeu. Sinon, pas un mot, évidemment, pour dénoncer le régime de Ben Ali à la belle époque. Et depuis, pas un mot sur la formidable transition en Tunisie. Jusqu'à ce voyage, je ne sais même pas s'il en connaissait l'existence.
Les législatives et le risque de l'unanimisme
Saïd BranineUn mot sur les élections législatives tunisiennes, qui ont été marquées par la victoire de Nidaa Tounes, mais également par un recul du parti Ennahdha.
Nicolas BeauIl faut d'abord saluer le fait que ces élections se soient tenues et qu'elles se soient déroulées sans fraude et sans agression. Le leader du mouvement islamiste, Ghannouchi, a pris son téléphone pour féliciter l'ancien Premier ministre Béji, chef de la coalition anti-islamiste. C'est un formidable résultat dont on doit se féliciter.
Cela représente une sorte d'alternance, puisque les islamistes d'Ennahdha ont eu le pouvoir pendant l'essentiel de la transition depuis le départ de Ben Ali, pendant deux longues années, et aujourd'hui la coalition anti-islamiste l'emporte sur eux. C'est une forme d'alternance qui s'est déroulée en Tunisie.
Le risque réel pour la jeune démocratie tunisienne serait de céder à la tentation de l'union nationale, de l'unanimisme, d'un consensus qui n'existe pas. Il y a véritablement deux grandes forces politiques, sociales et culturelles : les islamistes, et ceux qui ne veulent pas d'un régime islamiste en Tunisie.
Pour les élections présidentielles du 23 novembre, si le vieux Béji, âgé de 87 ans et formé à l'école de Bourguiba, obtient le ralliement d'Ennahdha à sa candidature pour réaliser un score historique de plus de 80 % des voix, ce serait une victoire de façade et un gros risque. Cela signifierait que la démocratie tunisienne refuse l'affrontement entre les deux camps qui se sont dégagés au moment des législatives.
La chute de Ben Ali
Saïd BranineDans votre livre, vous revenez sur le départ de Ben Ali, le 14 janvier 2011. Pour vous, ce départ ne s'explique pas uniquement par la colère populaire.
Nicolas BeauLe départ de Ben Ali est la conjonction de deux phénomènes.
Le premier réside dans les soulèvements qui ont eu lieu de décembre 2010 à janvier 2011, où un peuple en colère a manifesté contre Ben Ali aux cris de « Ben Ali dégage ! », en raison de la crise économique, de la corruption généralisée et d'un pouvoir complètement paranoïaque qui pourchassait le moindre opposant. Ce soulèvement a été le premier du fameux Printemps arabe.
Ce qui est sûr, c'est que dans les jours précédant le départ de Ben Ali, parmi ses plus proches conseillers et les ministres qui lui étaient inféodés depuis toujours, un groupe a voulu précipiter et accélérer son départ. Ce groupe était certainement soutenu à l'étranger par les Américains. On sait qu'ils ne voulaient plus des régimes de Moubarak et de Ben Ali, jugés trop sclérosés, par crainte que leur maintien ne provoque des réactions populaires et des réactions islamistes violentes. Les télégrammes de WikiLeaks démontrent que la diplomatie américaine souhaitait le départ de ces dictateurs.
Ce groupe très proche de Ben Ali a tout fait pour l'affoler dans la journée de son départ, le vendredi 14 janvier 2011, en diffusant de fausses nouvelles et des rumeurs selon lesquelles le palais de Carthage, où il résidait avec sa famille, allait être assailli par les manifestants et qu'il devait quitter au plus vite la Tunisie. Pris de panique, Ben Ali est parti, alors même que la manifestation du matin à Tunis s'était parfaitement bien déroulée.
Les défis économiques et sécuritaires
Saïd BranineVous revenez également sur cette transition politique qui n'est pas complètement achevée, puisque les nouveaux gouvernants auront à affronter plusieurs défis, dont les défis économiques et sécuritaires.
Nicolas BeauCertains. Les difficultés commencent aujourd'hui en Tunisie.
Pendant ces 4 ans, il y a eu beaucoup de maturité politique à l'œuvre pour élaborer une constitution qui forme un vrai compromis entre forces islamistes et forces non islamistes, pour constituer des partis et pour apprendre les règles du jeu d'une démocratie.
Mais les gros chantiers économiques et sécuritaires sont restés à l'état stationnaire. Très peu a été entrepris pour résoudre les énormes problèmes de chômage. Dès qu'on s'éloigne de Tunis, que ce soit récemment à Zarzis, d'où part l'émigration vers Lampedusa, ou à Sidi Bouzid, où a éclaté la révolte, on sent un découragement profond de la jeunesse et une désaffection vis-à-vis du politique. Les jeunes n'ont rien vu venir depuis 4 ans, ni investissements ni emplois. Il est urgent qu'un gouvernement légitime offre des perspectives à cette population souvent désespérée.
Il y a ensuite l'énorme problème sécuritaire lié à la Libye toute proche, où des groupes djihadistes sont à l'œuvre et où les frontières sont totalement poreuses. Le ministère de l'Intérieur tunisien a découvert récemment des projets d'attentats à la voiture piégée, visant notamment l'ambassadeur américain, mais aussi de grands leaders politiques tunisiens : Béji, chef de la coalition anti-islamiste, et Hamma Hammami, chef de la gauche tunisienne. Ils sont aujourd'hui protégés et circulent en voiture blindée.
Sur les 35 candidats qui se présenteront le 23 novembre au premier tour de la présidentielle, il faut espérer qu'aucun attentat ne soit commis, car ce serait le grain de sable susceptible de faire dérailler le processus en cours.
Le revirement de la France
Saïd BraninePour conclure, on va parler des relations franco-tunisiennes.
Nicolas BeauOuais.
La France a été brillante à l'époque de Ben Ali, soutenant le régime jusqu'au 13 janvier, à la veille de son départ. Y compris des personnalités de gauche comme monsieur Delanoë, qui ne s'est pas exprimé durant toute cette période et n'a pas eu un mot d'encouragement pour les manifestations, avant de venir saluer le peuple tunisien le soir du 14 janvier. Toute la classe politique française a soutenu Ben Ali.
Puis, opérant un virage à 180 degrés, on a vu Nicolas Sarkozy se tenir au plus près des Frères musulmans et du parti islamiste qu'il vomissait la veille. Pourquoi ? Par l'influence du Qatar, dont on sait qu'il a toujours soutenu le parti Ennahdha.
Saïd BranineC'est donc le Qatar qui a influencé ?
Nicolas BeauIncontestablement, le Qatar a été le trait d'union entre Nicolas Sarkozy et les Frères musulmans tunisiens dirigés par Ghannouchi.
Après, la gauche est arrivée. Le logiciel de la gauche française n'est pas un logiciel très islamiste, il y a une tradition laïque. On dit souvent en France que la droite n'aime pas les Arabes, mais que la gauche n'aime pas les musulmans. Il y a tout un courant très fort, incarné aujourd'hui par quelqu'un comme Manuel Valls, qui est profondément anti-islamiste. Tout ce qui ressemble de près ou de loin à un voile suscite chez lui des dénonciations. Il l'a fait publiquement : pendant l'année 2013, lorsqu'il y a eu des assassinats politiques en Tunisie, il a mis en cause le parti Ennahdha alors qu'il était ministre de l'Intérieur.
La diplomatie française, elle, est restée dans la ligne de Nicolas Sarkozy. Laurent Fabius, incontestablement, reste extrêmement sensible à conserver d'excellents liens avec le Qatar, dont il est très proche. En Tunisie, on voit l'ambassadeur de France et la diplomatie française très à l'écoute des islamistes tunisiens.
Moi, l'ambassadeur de France là-bas, monsieur Gouyette, m'a déclaré, au moment où des groupes djihadistes avaient donné l'assaut contre l'ambassade américaine : « Mais attendez, ce sont des marginaux, ce n'est pas le parti Ennahdha. De toute façon, le parti Ennahdha fait tout pour ramener ses brebis égarées dans le bercail de la démocratie. » Il y a vraiment une espèce d'acte de confiance fait par la diplomatie française au mouvement Ennahdha.
Pourquoi pas ? Mais je trouve que cette diplomatie n'est pas suffisamment équilibrée. On le voit avec le voyage de Bernard-Henri Lévy dont on parlait tout à l'heure, Bernard-Henri Lévy, je le répète, très proche de Fabius, qui va en Tunisie pour s'entretenir uniquement avec les représentants des Frères musulmans. Je pense que la France aurait tout intérêt à avoir une diplomatie plus équilibrée en Tunisie qu'elle ne l'a aujourd'hui.
Saïd BranineMerci à vous, Nicolas Beau. Je rappelle le titre de votre ouvrage, écrit avec Dominique Lagarde : « L'exception tunisienne. Chronique d'une transition démocratique mouvementée », aux éditions Seuil.