Saïd BranineBienvenue dans L'esprit de l'actu. 22 mois après la chute de Ben Ali, où en est actuellement la Tunisie ? Pour en parler, je reçois le journaliste Nicolas Beau. Bonjour Nicolas Beau.
Nicolas BeauBonjour.
Saïd BranineVous êtes un spécialiste reconnu de la Tunisie. Vous avez affirmé, dans un article publié sur les réseaux sociaux, que la situation en Tunisie n'a fait qu'empirer sur le plan économique notamment depuis le départ de Ben Ali.
Une économie en déclin
Nicolas BeauLa situation s'était déjà aggravée deux ans avant le départ de Ben Ali à cause de la crise économique mondiale. Le taux de croissance officiel, qui était surestimé à l'époque de Ben Ali, était donné à 2 %, probablement moins.
Depuis le départ de Ben Ali, les principales sources économiques de la Tunisie se sont largement taries, notamment la Libye. Il y avait 50 000 Tunisiens qui travaillaient en Libye et surtout la Libye faisait ses courses en Tunisie. Aujourd'hui, vu la situation instable en Libye, tout ce flux d'échanges n'a pas encore repris.
Le tourisme a quand même décliné. Le chiffre officiel donne une chute de fréquentation de 20 %, mais en chiffre d'affaires, c'est beaucoup plus, parce que les prix ont été cassés et c'est la clientèle européenne, celle qui paye le plus cher, qui est la plus touchée.
Surtout, beaucoup d'entrepreneurs étrangers quittent la Tunisie. Il y avait 1 200 entreprises françaises en Tunisie, ou des filiales d'entreprises françaises, et aujourd'hui beaucoup sont parties ou songent à partir. Un groupe comme le groupe Accor a réduit sa voilure de 15 à 20 % par rapport aux projets qui existaient à l'époque de Ben Ali.
Autre symptômeune grande partie de l'économie bascule vers une économie au noir, notamment dans le ciment, dans le bois. C'est donc effectivement une situation économique très inquiétante.
L'oubli de la Tunisie réelle
Saïd BranineVous affirmez également que ce qui frappe actuellement en Tunisie, c'est que les élites politiques et intellectuelles ont complètement oublié la Tunisie réelle.
Nicolas BeauEffectivement. Tous ces débats qui ont tourné autour de la Constitution avaient une valeur pédagogique, pour que tous ces nouveaux élus de la Constituante apprennent un petit peu le métier politique, mais cela a duré beaucoup trop longtemps.
Aujourd'hui, les réformes économiques et sociales qui doivent être entreprises ne peuvent l'être que s'il y a un pouvoir légitime, démocratiquement élu. On nous annonce juin-juillet, mais cela peut être encore reporté si les délices et poisons de la vie politicienne de Tunis continuent à prospérer.
On voit quand même des débats assez ahurissants dans la presse, avec des provocations du parti islamiste qui dit par exemple : « Il faut introduire la charia dans la Constitution » ou « Il faut la complémentarité de la femme par rapport à l'homme », pour ensuite reculer et dire que finalement, non. Tout cela prend du temps, exaspère des tensions inutiles et on ne parle pas des vrais sujets.
La situation d'Ennahdha
Saïd BranineConcernant Ennahdha, est-ce que c'est un parti qui est en recul du fait qu'il demeure impuissant à résoudre les problèmes économiques ?
Nicolas BeauTout à fait, comme d'ailleurs beaucoup d'autres partis politiques. On pense à Nicolas Sarkozy ou à la difficulté d'Obama à être réélu : leur adversaire, c'est la crise économique. Là, évidemment, Ennahdha n'apporte pour l'instant pas de solution puisqu'il est mobilisé ailleurs, par des problèmes constitutionnels ou politiques.
Forcément, la popularité d'Ennahdha chute aujourd'hui. Ils avaient eu 35 % des voix lors de l'élection de la Constituante. Aujourd'hui, on peut penser qu'ils sont plus proches de 25 que de 35 %. Mais cela reste la seule force politique vraiment organisée, avec une machine de guerre prête et une formidable cohérence du mouvement. Il y a beaucoup de sensibilités différentes, mais quand Ghannouchi a tranché, le mouvement suit.
Il y a aussi de l'argent, probablement qatari pour le mouvement, pas pour le pays. Les Qataris financent le mouvement Ennahdha, comme le faisait autrefois le Parti communiste d'Union soviétique qui finançait les partis communistes, mais n'ont donné que 500 millions de dollars au pays. Du coup, Ennahdha a une force de frappe que n'ont pas les autres partis politiques.
Saïd BranineVous parliez d'Ennahdha. Est-ce que justement le leadership de Rached Ghannouchi n'est pas actuellement menacé par le vice-président Abdelfattah Mourou ?
Nicolas BeauMenacé non, car les deux hommes sont deux compères depuis longtemps, deux frères ennemis. Ils savent exactement à quoi s'attendre de l'autre.
Mais incontestablement, compte tenu de l'affaissement de la popularité d'Ennahdha, de la crise économique, de l'inquiétude des Occidentaux et des inquiétudes même du côté du Qatar sur l'achèvement de cette transition démocratique, Ghannouchi a tout intérêt à trouver une personnalité comme Mourou. Il est beaucoup plus consensuel que lui-même, apparaît comme un homme de dialogue et entretient de bonnes relations avec d'autres sensibilités non islamistes.
Il ne faut pas oublier que sous Ben Ali, Maître Mourou était surveillé par la police mais continuait à exercer son métier d'avocat, ce qui prouve une très grande capacité de compromis. Cela peut être fort utile pour le parti islamiste s'il veut avoir un candidat de consensus et s'il joue véritablement le jeu démocratique, comme on peut encore l'espérer.
Les salafistes et l'opposition
Saïd BranineOn parle beaucoup de la menace salafiste en Tunisie. Quel lien justement entretient Ennahdha avec la mouvance salafiste ?
Nicolas BeauJe pense qu'on commet l'erreur d'interpréter une certaine indulgence de Ghannouchi et d'Ennahdha pour des groupuscules salafistes comme un accord de fond sur le projet politique salafiste. Non, Ghannouchi et les principaux leaders d'Ennahdha ont un tout autre projet que celui des groupuscules extrémistes.
Mais ils ont besoin, et notamment Ghannouchi pour contrer ses adversaires, y compris au sein de son propre mouvement, de l'appui de cette frange de l'opinion. De plus, les thèmes salafistes sont populaires, y compris au sein même du mouvement. Ghannouchi est d'abord un homme politique qui joue un peu de toutes les sensibilités qui peuplent la mouvance islamiste.
Saïd BranineFace justement à cette influence islamiste, est-ce qu'il existe une alternative politique crédible parmi les partis politiques non religieux ?
Nicolas BeauC'est un peu le trop-plein, comme aurait dit le général de Gaulle. Il y a une multitude de partis. L'ancien Premier ministre Béji, qui a tout de même 87 ou 88 ans, semble rassembler l'opposition à Ennahdha, mais clairement, il ne peut pas être le futur président compte tenu de son âge.
Il rassemble aujourd'hui parce que les gens qui le rejoignent savent qu'il ne sera pas le futur président, et qu'ils ont donc eux-mêmes une chance de l'être. C'est sa force, mais c'est aussi sa faiblesse, parce que ce sera très compliqué pour lui de choisir un vrai héritier. Je pense que les bagarres internes au sein du camp non islamiste sont aujourd'hui le principal atout des islamistes.
Saïd BranineDernière question. On parle souvent d'une menace qu'il y aurait sur le processus démocratique. Est-ce que vous pensez que ce processus démocratique ira jusqu'à son terme en Tunisie ?
Nicolas BeauJ'espère, mais je pense que les menaces qu'évoque régulièrement Ghannouchi ne sont pas totalement illusoires. Un certain nombre de gens restent nostalgiques de l'époque Ben Ali et n'ont aucune sympathie pour ces islamistes qui ont aujourd'hui effectivement le pouvoir, qui nomment les gens et qui décident. Il ne faut pas oublier non plus que le grand voisin algérien n'a pas forcément une folle indulgence pour toute cette transition qui est en train de se produire en Tunisie.
Saïd BranineMerci à vous Nicolas Beau. À très bientôt pour un autre numéro de L'esprit de l'actu.